XL.

_Coment la cité de Gennes fu destruicte._

Tant ala l'ost de France qu'il vindrent à Perpignan; si se conseilla le

roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu conseillé

que son ost alast droit à Gennes[89] l'orgueilleuse, pour ce que elle

se tenoit à Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre

au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre

est assise en la terre de Roussillon et en la contrée. Quant le roy

de France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait à

son frère celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux

de Gennes virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si

se traistent aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et

monstrèrent qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le

roy fu venu, il fist faire commandement que l'en alast à l'assaut;

ceux de dedens se deffendirent bien et viguereusement, si que riens

n'y perdirent celle journée; mais l'endemain par matin les François

coururent à l'assaut. Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent

et demandèrent au roy qu'il leur donnast repis jusques à trois jours,

tant qu'il eussent parlé ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort:

et puis si livreroient la ville au roy et à son commandement. Le roy

leur octroia volontiers. Endementres que les trièves duroient et qu'ils

ne furent point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et

mistrent le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir

qui n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient espérance qu'il

les venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda

tantost que on alast à l'assaut; le légat sermonna et prescha aux

François, et prist tous leur péchiés sur luy qu'il avoient oncques

fais un toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la

crestienté, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens,

comme ceux qui estoient escommeniés et dampnés de la foy crestienne.

[Note 89: _Gennes_. «Urbem Januam cognominatam.» Je crois qu'il

faudroit lire ici _Elne_. C'est aussi l'avis de M. de Marca.]

Quant les François oïrent ce, si crièrent à l'assaut à pié et à cheval,

et jettèrent et lancièrent à ceux de dedens. Tant approchièrent des

murs qu'il y furent: si drecièrent les eschicles contre mont, et

hurtèrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier une grant pièce et

un grant quartier. Il brisièrent les portes et abatirent les murs en

pluseurs lieux, si se boutèrent ens de toutes pars, et si commencièrent

à crier: _A mort!_ et à occire hommes et femmes sans espargnier.

Quant le peuple de la cité se vit ainsi surpris, si commencièrent à

courre vers la maistre tour ou églyse, où il cuidèrent avoir garant:

mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisiées. Si

se férirent en eux les François et n'y espargnièrent hommes né femmes,

né viel né jeune, que tout ne missent à mort fors que un tout seul

escuier qui estoit nommé le bastart de Roussillon, qui monta haut sus

le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui

se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda

le roy que il fust espargnié sé il se vouloit rendre. Tantost il se

rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manière fu la cité

destruicte, et le peuple afolé et mort. Bien estoient ceux de Gennes

deceus et engigniés qui s'estoient apuyés à l'aart de seu[90] qui faut

au besoing, et s'estoient en riens fiés au roy d'Arragon.

[Note 90: _A l'aart de seu_. A la branche de jonc. «Stultus et

insipiens populus qui se super baculum arundineum conquassandum, citò

Petrum de Aragonniâ innitebat.» (Gesta Ph. III, p. 545.)]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 61 / 290 题