_Coment la cité de Gennes fu destruicte._
Tant ala l'ost de France qu'il vindrent à Perpignan; si se conseilla le
roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu conseillé
que son ost alast droit à Gennes[89] l'orgueilleuse, pour ce que elle
se tenoit à Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre
au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre
est assise en la terre de Roussillon et en la contrée. Quant le roy
de France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait à
son frère celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux
de Gennes virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si
se traistent aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et
monstrèrent qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le
roy fu venu, il fist faire commandement que l'en alast à l'assaut;
ceux de dedens se deffendirent bien et viguereusement, si que riens
n'y perdirent celle journée; mais l'endemain par matin les François
coururent à l'assaut. Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent
et demandèrent au roy qu'il leur donnast repis jusques à trois jours,
tant qu'il eussent parlé ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort:
et puis si livreroient la ville au roy et à son commandement. Le roy
leur octroia volontiers. Endementres que les trièves duroient et qu'ils
ne furent point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et
mistrent le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir
qui n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient espérance qu'il
les venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda
tantost que on alast à l'assaut; le légat sermonna et prescha aux
François, et prist tous leur péchiés sur luy qu'il avoient oncques
fais un toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la
crestienté, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens,
comme ceux qui estoient escommeniés et dampnés de la foy crestienne.
[Note 89: _Gennes_. «Urbem Januam cognominatam.» Je crois qu'il
faudroit lire ici _Elne_. C'est aussi l'avis de M. de Marca.]
Quant les François oïrent ce, si crièrent à l'assaut à pié et à cheval,
et jettèrent et lancièrent à ceux de dedens. Tant approchièrent des
murs qu'il y furent: si drecièrent les eschicles contre mont, et
hurtèrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier une grant pièce et
un grant quartier. Il brisièrent les portes et abatirent les murs en
pluseurs lieux, si se boutèrent ens de toutes pars, et si commencièrent
à crier: _A mort!_ et à occire hommes et femmes sans espargnier.
Quant le peuple de la cité se vit ainsi surpris, si commencièrent à
courre vers la maistre tour ou églyse, où il cuidèrent avoir garant:
mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisiées. Si
se férirent en eux les François et n'y espargnièrent hommes né femmes,
né viel né jeune, que tout ne missent à mort fors que un tout seul
escuier qui estoit nommé le bastart de Roussillon, qui monta haut sus
le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui
se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda
le roy que il fust espargnié sé il se vouloit rendre. Tantost il se
rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manière fu la cité
destruicte, et le peuple afolé et mort. Bien estoient ceux de Gennes
deceus et engigniés qui s'estoient apuyés à l'aart de seu[90] qui faut
au besoing, et s'estoient en riens fiés au roy d'Arragon.
[Note 90: _A l'aart de seu_. A la branche de jonc. «Stultus et
insipiens populus qui se super baculum arundineum conquassandum, citò
Petrum de Aragonniâ innitebat.» (Gesta Ph. III, p. 545.)]