ANNÉE 1282

_De la venue au roy d'Arragon en Secile._

Quant Pierre d'Arragon ot oï et veu la volenté l'apostole, il entra en

mer, et furent les voiles dreciées. Les vens ne luy furent de riens

contraires, si s'en vint tout droit au port de Thunes devers les

destrois des montaignes. Si trouva ilec moult grant foison de Sarrasins

qui vouldrent deffendre le port, car il cuidoient qu'il voulsissent

prendre port à terre, si combatirent à luy: en ce poindre il perdi

trois mille hommes par nombre.

Ilec demoura et actendi ne say quans jours, et manda ceux de Messines

et de Palerme qu'ils ne se doubtassent de riens du roy Charles, car

il avoit bien si grant gent et si grant force qu'il estoit certain

d'avoir la victoire et la seigneurie. Si comme ces choses estoient en

tel point, nouvelles vindrent au roy de Secile que tous les François

avoient esté occis qui estoient en Secile, et que toute Secile estoit

tournée contre luy, et que le roy d'Arragon estoit en possession du

royaume de Secile. Il manda tantost toutes ces choses à l'apostole

Martin, et à son nepveu le roy de France. L'apostole ala tantost à

Orbetine[76] et assembla tout le peuple du païs et leur admonesta et

dist que nul fust contre le roy Charles né de riens son contraire, car

le royaume tenoit-il et devoit tenir de l'églyse de Romme, et que en

l'aide de ceux de Secile né en leur commandement ne fussent en riens

obéissans en nulle manière; et ce commandoit-il et voulloit que ce

fust, sus paine de sentence d'escommeniement.

[Note 76: _Orbetine_. «Urbem veterem.» C'est Orviete.]

Quant il ot ainsi sermoné et amonesté le peuple, si envoia un de

ses cardinaulx en la contrée, maistre Girart de Parme, évesque de

Saincte-Sabine, pour ce qu'il rappellast ceux du royaume de Secile à

paix et à concorde envers le roy Charles. Si comme ce cardinal vint

vers le rivage de la mer, ceux de Messines et de Palerme luy vindrent

au devant à l'encontre, pour ce qu'il ne vouldrent en nule manière

qu'il passast oultre; et luy distrent que le roy d'Arragon estoit

tourné et entré en Secile, et avoit tous le païs tourné à luy pour la

raison de sa femme qui déust estre droit hoir du royaume.

Le cardinal vit bien que ceux de Secile tenoient le roy d'Arragon pour

leur seigneur, et que nulle paix né nulle amour ne trouveroit à eux; si

s'en retourna et raconta à l'apostole coment les choses estoient alées:

et avec tout ce, la plus grant partie de la Calabre s'estoit à eux

accordée.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 49 / 290 题