_De la venue au roy d'Arragon en Secile._
Quant Pierre d'Arragon ot oï et veu la volenté l'apostole, il entra en
mer, et furent les voiles dreciées. Les vens ne luy furent de riens
contraires, si s'en vint tout droit au port de Thunes devers les
destrois des montaignes. Si trouva ilec moult grant foison de Sarrasins
qui vouldrent deffendre le port, car il cuidoient qu'il voulsissent
prendre port à terre, si combatirent à luy: en ce poindre il perdi
trois mille hommes par nombre.
Ilec demoura et actendi ne say quans jours, et manda ceux de Messines
et de Palerme qu'ils ne se doubtassent de riens du roy Charles, car
il avoit bien si grant gent et si grant force qu'il estoit certain
d'avoir la victoire et la seigneurie. Si comme ces choses estoient en
tel point, nouvelles vindrent au roy de Secile que tous les François
avoient esté occis qui estoient en Secile, et que toute Secile estoit
tournée contre luy, et que le roy d'Arragon estoit en possession du
royaume de Secile. Il manda tantost toutes ces choses à l'apostole
Martin, et à son nepveu le roy de France. L'apostole ala tantost à
Orbetine[76] et assembla tout le peuple du païs et leur admonesta et
dist que nul fust contre le roy Charles né de riens son contraire, car
le royaume tenoit-il et devoit tenir de l'églyse de Romme, et que en
l'aide de ceux de Secile né en leur commandement ne fussent en riens
obéissans en nulle manière; et ce commandoit-il et voulloit que ce
fust, sus paine de sentence d'escommeniement.
[Note 76: _Orbetine_. «Urbem veterem.» C'est Orviete.]
Quant il ot ainsi sermoné et amonesté le peuple, si envoia un de
ses cardinaulx en la contrée, maistre Girart de Parme, évesque de
Saincte-Sabine, pour ce qu'il rappellast ceux du royaume de Secile à
paix et à concorde envers le roy Charles. Si comme ce cardinal vint
vers le rivage de la mer, ceux de Messines et de Palerme luy vindrent
au devant à l'encontre, pour ce qu'il ne vouldrent en nule manière
qu'il passast oultre; et luy distrent que le roy d'Arragon estoit
tourné et entré en Secile, et avoit tous le païs tourné à luy pour la
raison de sa femme qui déust estre droit hoir du royaume.
Le cardinal vit bien que ceux de Secile tenoient le roy d'Arragon pour
leur seigneur, et que nulle paix né nulle amour ne trouveroit à eux; si
s'en retourna et raconta à l'apostole coment les choses estoient alées:
et avec tout ce, la plus grant partie de la Calabre s'estoit à eux
accordée.