_Coment ceulx de Secile se retournèrent contre le roy Charles._
Celle année meisme, Pierre roy d'Arragon fu moult entalenté[73] des
malices sa femme, et la crut de quanque elle disoit. Elle affermoit
certainement et faisoit entendant à son baron qu'elle estoit hoir du
royaume de Secile, et le tenoit pour trop failly, pour ce qu'il ne
s'offroit à eux pour estre leur seigneur, comme ceux qui le requeroient
chascun jour.
[Note 73: _Entalenté_. Excité, animé, aiguillonné par.]
Quant le roy ot oï et sceu et escouté teles paroles, si envoia deux
chevaliers pour veoir la contenance et la manière du pays; et furent
moult bien receus et honnourés des plus haulx hommes de la contrée, et
promistrent et jurèrent que il recevroient le roy comme leur seigneur.
Quant les messages orent fournie leur besoigne, si s'en retournèrent
et emmenèrent avec eux des plus haulx hommes et des plus renommés de
Secile, pour mieux affermer et enteriner la besoigne. Si tost comme la
chose fu affermée et asseurée d'une part et d'autre, ceux de Palerme
et de Messines et des autres bonnes villes, signèrent[74] les huis des
François par nuit; et quant ce vint au point du jour, qu'il porent
environ eux veoir, si occirent tous ceux qu'il porent trouver, né n'en
furent espargniés né vieulx né jeunes, que tous ne feussent mis à
l'espée, néis les femmes enceintes des François furent toutes occises,
que nulle n'en demoura.
[Note 74: _Signèrent_. Marquèrent.]
Aucuns en y avoit qui, par grant félonnie, les aouvroient par les
costés, et en sachoient les jeunes créatures et les jectoient contre
les parois et en faisoient hors issir les entrailles. Le roy[75]
appareilla sa navie et tant de gent comme il pot avoir pour aidier au
roy de Secile, contre le roy Charles, sé mestier en feust; si envoia
endementiers à l'apostole qu'il luy féist secours et aide, et que il
luy octroiast les dismes de saincte églyse en son royaume; que son
propos estoit d'aler oultre-mer sur les Sarrasins.
[Note 75: _Le roy_. Pierre d'Aragon.]
L'apostole qui jà se doubtoit de luy né ne savoit s'il disoit voir ou
non, luy respondi que moult volontiers luy aideroit des biens de la
crestienté et de saincte églyse, mais que il commençast la besoigne, et
que il peust appercevoir la fin où il tendoit.