ANNÉE 1277

_Coment Pierre de la Broce fu pris et pendu._

En ce temps meisme advint que un message qui portoit unes lettres

acoucha malade à une abbaye. Si le sousprit le mal que il vit bien

que il luy convenoit mourir. Si appela ceux de l'abbaye, et leur fist

promettre et jurer que il ne bailleroient les lettres à nulle personne

vivant né à nul homme fors à la propre personne du roy de France. Quant

le messagier fu mort, un moine de laiens prist les lettres par le

congié de son prieur, et les porta tout droit au roy de France à Meleun

sur Saine où il estoit.

Le roy reçut le moine liement et luy fist bonne chière, puis entra en

une chambre pour estre plus privéement, et appela aucuns de ses privés,

et fist ouvrir la boiste, et aussi regarder de quel séel elle estoit

séellée. Si trouva-l'en que c'estoit le séel Pierre de la Broce. Si

ouvri-on les lectres, mais ce qui dedens estoit escript ne voult-on

point descripre né faire assavoir[67]. Moult se merveillèrent ceux qui

les lectres virent de ce qui estoit dedens. Tantost le roy se parti de

Meleun et s'en vint à Paris, et séjourna ilec trois jours. D'ilec se

parti et ala au bois de Vincennes. Là fu mandé Pierre de la Broce, et

pris et mené en prison; après il fu mené à Yanville[68], et fu mis en

la maistre tour.

[Note 67: _Ne voult-on point faire assavoir_. «Et adhuc est ignoratum.»

(Gesta Ph. III.)]

[Note 68: _Yanville_. Janville, dans le Beauvaisis.]

Nouvelles vindrent à l'évesque de Baieux que Pierre de la Broce son

cousin estoit en prison. Si s'en ala au plus tost qu'il pot à la court

de Romme, et se mist en la garde de l'apostole. Ne demoura guaires

que Pierre de la Broce fu mené à Paris. Si furent mandés pluseurs des

barons de France pour oïr le jugement Pierre de la Broce, et pourquoy

c'estoit et comment il avoit desservi mort.

Quant les barons furent assemblés, Pierre fu tantost délivré au bourrel

de Paris qui pent les larrons, à un bien matin, ains souleil levant. Si

le convoièrent au gibet les ducs de Bourgoigne et de Breban et le conte

d'Artois, et pluseurs autres barons et hommes nobles. Le commun peuple

de Paris s'esmut de toutes pars, et coururent hommes et femmes après;

car il ne povoient croire que homme de si hault estat fust devalé au

bas. Le bourrel luy mist la corde entour le col, et luy demanda s'il

voulloit riens dire, et il dit que nennil. Tantost le bourrel osta

l'eschielle, et le laissa aler entre les larrons.

Nul ne se doit fier en hautesce mondainne né en son grant estat. Car

la roe de fortune qui ne se tient en un point né en un estat l'aura

tantost dévalé et mis au bas. Tous ceux que Pierre de la Broce avoit

mis à court né de riens avanciés furent boutés hors du service, né nul

n'en demoura que l'en péust savoir[69].

[Note 69: Le chroniqueur de Saint-Denis, dans toute l'histoire de

Pierre de la Brosse, a omis celles des réflexions de Nangis qui

pouvoient rendre problématique le crime de cet infortuné favori. «Cujus

mortis causa apud vulgus _incognita_, magnam cunctis qui audierunt

admirationem et murmurationis materiam ministravit.» Ce qu'il y eut de

mieux prouvé dans toute l'affaire, ce fut la haine vouée par tous les

grands à Pierre de la Broce. Les révélations de la béguine de Nivelle,

les propos du comte d'Artois, les mystérieuses dépêches apportées par

un moine dont on ne cite pas même l'abbaye, tout avoit été mis en usage

auprès du plus crédule des rois, tandis que Marie de Brabant faisoit

aisément tourner contre le favori le crédit que lui donnoit l'amour de

son époux. Cependant, tous nos historiens modernes ont, à qui mieux

mieux, déversé l'injure sur le malheureux Pierre de la Brosse. Il faut

pourtant en excepter M. Daunou, _Histoire littéraire_, t. XIX, pag. 407

et 408, et M. Achille Jubinal, éditeur d'un recueil curieux de pièces

de vers faites à l'occasion de cette illustre disgrâce. C'est pourtant

une réhabilitation possible que celle du ministre de Philippe-le-Hardi:

indépendamment de l'auteur des _Gesta_, nous avons le témoignage d'un

contemporain bien plus illustre, de Dante lui-même qui se trouvoit à

Paris peu d'années après l'événement. Dante a placé Pierre de la Brosse

dans son Purgatoire parmi les négligens: voici la précieuse mention

qu'il lui a consacrée:

Vidi............. l'anima divisa

Dal corpo suo per astie et per inveggia,

(Come dicea,) non per colpa commisa;

Pier della Broccia dico, e qui proveggia

Mentr'è di qua la donna di Brabante,

Si che però non sia di peggior greggia.

«Je vis l'ame qui fu séparée du corps par ressentiment et par envie,

ainsi qu'on le disoit. Je parle de Pierre de la Brosse; et puisse la

dame de Brabant, pendant qu'elle vît encore, pourvoir à ne pas être un

jour rejetée dans une plus coupable troupe.»

Ce tercet du Dante suffit pour faire pencher la balance en faveur de la

Brosse.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 41 / 290 题