_Coment Pierre de la Broce fu pris et pendu._
En ce temps meisme advint que un message qui portoit unes lettres
acoucha malade à une abbaye. Si le sousprit le mal que il vit bien
que il luy convenoit mourir. Si appela ceux de l'abbaye, et leur fist
promettre et jurer que il ne bailleroient les lettres à nulle personne
vivant né à nul homme fors à la propre personne du roy de France. Quant
le messagier fu mort, un moine de laiens prist les lettres par le
congié de son prieur, et les porta tout droit au roy de France à Meleun
sur Saine où il estoit.
Le roy reçut le moine liement et luy fist bonne chière, puis entra en
une chambre pour estre plus privéement, et appela aucuns de ses privés,
et fist ouvrir la boiste, et aussi regarder de quel séel elle estoit
séellée. Si trouva-l'en que c'estoit le séel Pierre de la Broce. Si
ouvri-on les lectres, mais ce qui dedens estoit escript ne voult-on
point descripre né faire assavoir[67]. Moult se merveillèrent ceux qui
les lectres virent de ce qui estoit dedens. Tantost le roy se parti de
Meleun et s'en vint à Paris, et séjourna ilec trois jours. D'ilec se
parti et ala au bois de Vincennes. Là fu mandé Pierre de la Broce, et
pris et mené en prison; après il fu mené à Yanville[68], et fu mis en
la maistre tour.
[Note 67: _Ne voult-on point faire assavoir_. «Et adhuc est ignoratum.»
(Gesta Ph. III.)]
[Note 68: _Yanville_. Janville, dans le Beauvaisis.]
Nouvelles vindrent à l'évesque de Baieux que Pierre de la Broce son
cousin estoit en prison. Si s'en ala au plus tost qu'il pot à la court
de Romme, et se mist en la garde de l'apostole. Ne demoura guaires
que Pierre de la Broce fu mené à Paris. Si furent mandés pluseurs des
barons de France pour oïr le jugement Pierre de la Broce, et pourquoy
c'estoit et comment il avoit desservi mort.
Quant les barons furent assemblés, Pierre fu tantost délivré au bourrel
de Paris qui pent les larrons, à un bien matin, ains souleil levant. Si
le convoièrent au gibet les ducs de Bourgoigne et de Breban et le conte
d'Artois, et pluseurs autres barons et hommes nobles. Le commun peuple
de Paris s'esmut de toutes pars, et coururent hommes et femmes après;
car il ne povoient croire que homme de si hault estat fust devalé au
bas. Le bourrel luy mist la corde entour le col, et luy demanda s'il
voulloit riens dire, et il dit que nennil. Tantost le bourrel osta
l'eschielle, et le laissa aler entre les larrons.
Nul ne se doit fier en hautesce mondainne né en son grant estat. Car
la roe de fortune qui ne se tient en un point né en un estat l'aura
tantost dévalé et mis au bas. Tous ceux que Pierre de la Broce avoit
mis à court né de riens avanciés furent boutés hors du service, né nul
n'en demoura que l'en péust savoir[69].
[Note 69: Le chroniqueur de Saint-Denis, dans toute l'histoire de
Pierre de la Brosse, a omis celles des réflexions de Nangis qui
pouvoient rendre problématique le crime de cet infortuné favori. «Cujus
mortis causa apud vulgus _incognita_, magnam cunctis qui audierunt
admirationem et murmurationis materiam ministravit.» Ce qu'il y eut de
mieux prouvé dans toute l'affaire, ce fut la haine vouée par tous les
grands à Pierre de la Broce. Les révélations de la béguine de Nivelle,
les propos du comte d'Artois, les mystérieuses dépêches apportées par
un moine dont on ne cite pas même l'abbaye, tout avoit été mis en usage
auprès du plus crédule des rois, tandis que Marie de Brabant faisoit
aisément tourner contre le favori le crédit que lui donnoit l'amour de
son époux. Cependant, tous nos historiens modernes ont, à qui mieux
mieux, déversé l'injure sur le malheureux Pierre de la Brosse. Il faut
pourtant en excepter M. Daunou, _Histoire littéraire_, t. XIX, pag. 407
et 408, et M. Achille Jubinal, éditeur d'un recueil curieux de pièces
de vers faites à l'occasion de cette illustre disgrâce. C'est pourtant
une réhabilitation possible que celle du ministre de Philippe-le-Hardi:
indépendamment de l'auteur des _Gesta_, nous avons le témoignage d'un
contemporain bien plus illustre, de Dante lui-même qui se trouvoit à
Paris peu d'années après l'événement. Dante a placé Pierre de la Brosse
dans son Purgatoire parmi les négligens: voici la précieuse mention
qu'il lui a consacrée:
Vidi............. l'anima divisa
Dal corpo suo per astie et per inveggia,
(Come dicea,) non per colpa commisa;
Pier della Broccia dico, e qui proveggia
Mentr'è di qua la donna di Brabante,
Si che però non sia di peggior greggia.
«Je vis l'ame qui fu séparée du corps par ressentiment et par envie,
ainsi qu'on le disoit. Je parle de Pierre de la Brosse; et puisse la
dame de Brabant, pendant qu'elle vît encore, pourvoir à ne pas être un
jour rejetée dans une plus coupable troupe.»
Ce tercet du Dante suffit pour faire pencher la balance en faveur de la
Brosse.]