ANNÉE 1276

_De la mort Loys, le premier fils le roy Phelippe._

L'an de grace mil deux cens soixante seize, avint que Loys le premier

fils le roy Phelippe mouru et fu empoisonné, ainsi comme aucuns dient.

Le roy en fu en souspeçon, et ceste souspeçon mist en son cuer Pierre

de la Broce, son maistre chambellenc: car il maintenoit et disoit en

derrenier que ce avoit fait la royne, et que elle feroit, sé elle

povoit, mourir les autres, pour ce que le royaume peust venir aux

enfans qui estoient de son corps. La court de France en fu toute esmeue

et en murmuroient pluseurs[54], tant que le roy de France le sot. Quant

le roy oï telles parolles, si fu moult pensis qui povoit avoir fait

telles traïsons; et se pensa moult en quelle manière né coment il le

pourroit savoir. Si luy fu dit et conté que à Nivelle avoit une beguine

qui estoit devine, et qui disoit nouvelles des choses passées et à

venir, et se contenoit comme saincte femme et de bonne vie[55].

[Note 54: C'est-à-dire que l'on soupçonnoit généralement la reine.

C'étoit à tort, sans doute; mais Pierre de la Brosse n'avoit peut-être

fait que prêter l'oreille à des bruits dont on ne crut bien reconnoître

la fausseté, il faut le dire, qu'après la déclaration d'une vieille

sorcière.]

[Note 55: «Erant tunc duo pseudoprophetæ in Franciâ, Vicedominus

Laudunensis ecclesiæ, et quidam sarabita pessimus; quædam beguina

Nivellensis tertia pseudoprophetissa. Qui nulla religione approbati,

Deo mentiti, etc., etc.» (Gesta Ph. III, pag. 532.)]

Et aussi avoit à Laon un homme qui estoit devin et vidame de l'églyse

de Laon, qui par art de nigromance savoit moult de choses secrètes; et

plus avant vers Alemaigne estoit un convers qui Sarrasin avoit esté,

qui grant maistre et sage se faisoit de teles besoignes, et disoit

moult de choses qui sont à avenir. «Par Dieu», dist le roy, «aucun

trouvera-l'en qui nous dira nouvelles de ce fait.» Si appella son clerc

qui bien estoit privé et homme secret, et luy pria qu'il alast vers

Laon et à Nivelle pour savoir lequel de ces deux prophètes estoit le

plus sage, et qui mieux et plus certainement diroit la vérité de ce que

l'en li demanderoit.

Le clerc ala à Laon et à Nivelle, et enquist et demanda, au plus

sagement qu'il pot, lequel estoit tenu au plus sage de telle besoigne.

Si trouva que la beguine estoit mieux creue que les autres de ce que

elle disoit. Au roy de France s'en retourna et conta tout ce qu'il

avoit trouvé. Le roy manda l'abbé de Saint-Denys qui estoit nommé Macy,

car il se fioit moult en luy, et Pierre évesque de Baieux, qui estoit

cousin Pierre de la Broce de par sa femme; et puis leur commanda qu'il

alassent à celle beguine; et que il enquerissent bien et diligemment

de celle besoigne de son fils. Au chemin se mistrent et vindrent à

Nivelle: si comme il furent descendus, l'évesque s'en parti de la

compaignie à l'abbé et fist semblant qu'il voulloit dire son service:

si s'en ala à celle dame et luy fist pluseurs demandes de l'enfant le

roy qui avoit esté empoisonné, et luy pria moult qu'elle n'en dist

riens à l'abbé de Saint-Denys en France qui avec luy estoit envoié.

L'abbé vint après et luy demanda de l'enfant, coment il estoit alé. Et

elle respondi: «J'ai parlé à l'évesque vostre compaignon, et luy ay

bien dit la vérité de quanqu'il m'a demandé, né plus né autre chose ne

m'en demandés, car nulle riens ne vous en diroie.»

Quant l'abbé oï telles parolles, il en fu moult couroucié et si pensa

qu'il y avoit traïson. Lors s'en retournèrent là où le roy estoit: et

le roy parla premièrement à l'abbé et luy demanda qu'il avoit trouvé

de celle femme, et que elle avoit dit? et il respondi que l'évesque y

estoit premièrement alé que luy, et que, quant il y ala après, elle

ne luy voult aucune chose dire. Le roy manda tantost l'évesque et luy

demanda que il avoit fait, et coment celle femme avoit parlé à luy?

L'évesque respondi: «Certes, monseigneur, ce qu'elle m'a dit est en

confession, si que pour nulle riens ne le vous oseroie desclorre né

dire.»

Quant le roy oï telles parolles, si fu irié et plain de mautalent, et

luy dist: «Par mon chief, Dant évesque, je ne vous avoie point envoié

pour la confesser; et par Dieu qui me fist, j'en sauray la vérité,

né atant ne le layray pas.» Le roy manda Thibaut évesque de Dol en

Bretaigne, et frère Arnoul de Huisemalle, chevalier de l'ordre du

Temple, et leur commanda qu'il alassent à celle devine hastivement,

et que il parlassent ensemble à elle. Lors se hastèrent moult les

messagiers et vindrent à la beguine; et luy distrent qu'il estoient

messagiers au roy de France et que, pour Dieu, elle leur dist vérité de

quanqu'il luy demanderoient.

Pluseurs demandes firent auxquelles elle respondi; quant vint à la fin,

elle leur dist: «Dictes au roy de France monseigneur, que il ne croie

pas mauvaises paroles sus sa femme, car elle est bonne envers li et

loial envers tous les siens, et de bon cuer entièrement.» Les messages

s'en vindrent au roy de France leur seigneur, et luy racontèrent toutes

les paroles que elle leur avoit dit, bien et loiaument et toute la pure

vérité. Dont pensa le roy qu'il avoit aucuns en sa court et en son

service qui ne luy estoient né bons né loiaux; sagement se contint et

fist semblant à sa chière et à sa contenance qu'il ne luy en fust riens.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 36 / 290 题