_De Raoul d'Aussoy qui fu couronné à roy d'Alemaigne._
L'an de grace mil deux cens soixante et douze, Raoul d'Aussoy[38] fu
couronné à roy d'Alemaingne. Henry le roy de Navarre espousa la suer
le conte d'Artois, de laquelle il engendra madame Jehanne qui puis
fu royne de France. Le conte d'Alençon espousa la fille au conte de
Blois. En celle année meisme vint l'apostole Grégoire à Lyon sur le
Rosne, droit environ caresme et fist un concile général où il ot moult
grant assemblée de prélas et de barons. Le roy de France vint à Lyon
et visita l'apostole et le salua moult courtoisement et lui fist grant
honneur comme à son père espirituel, et parlèrent ensemble d'aucunes
besoignes qui appartenoient au royaume de France.
[Note 38: _Raoul d'Aussoy_ ou _d'Alsace_. C'est Rodolphe de Hapsbourg,
déjà reconnu plus haut dans la vie de saint Louis, ch. 100.]
Quant il orent ordonné des besoignes du royaume et des choses
prouffitables, l'apostole luy donna sa bénéiçon, et luy pria moult que
il gouvernast si son royaume que ce feust au prouffit et au sauvement
de s'ame. Le roy prist congié et s'en retourna en France pour ce que
l'apostole vouloit illec séjourner et tenoit concile général. Le roy
Phelippe luy laissa grant foison de chevaliers et de sergens d'armes,
pour garder l'apostole et ses cardinaulx et tous ceux de la court, que
nul encombrement ne leur feust fait; et commanda le roy que l'apostole
eust trois fors chasteaulx et deffensables qui feussent en son
commandement, qui sont des appartenances et de la seigneurie du royaume
de France, assis assez près de Lyon, pour son propre corps garder et
deffendre, sé mestier feust[39].
[Note 39: Ce don de trois châteaux fait au pape n'est pas mentionné
dans le latin.]
Le concile général commença dès les kalendes de may et dura jusques à
la Magdaleine. En ce concile général ot fait moult de bonnes besoignes
et prouffitables. L'en ordenna premièrement et establi que l'apostole
fust esleu des cardinaulx et en pou de temps, ou que l'en les méist
en prison fermée, et que l'en leur donnast pou viandes jusques à tant
qu'ils se feussent accordés.
Après ce, il fu accordé que la dixième partie des biens de saincte
eglyse feussent donnés et octroiés jusques à six ans pour soustenir et
deffendre la terre d'Oultre-mer. En ce meisme concile furent quassées
aucunes religions qui vivoient d'aumosnes; (si comme les frères des
Sacs et les frères des Prés et pluseurs autres), et les bigames[40]
furent cassés et mis hors de tous privilèges de clerc, et furent
abandonnés à laie justice ainsi comme laie gent. En la fin du concile
vindrent les messages des Griex[41] courtoisement et bien noblement, et
distrent et promistrent qu'il estoient de la court de saincte églyse et
confessèrent le Père, le Fils et le Sainct Esperit, et chantèrent en
plein concile, à haulte voix: _credo in Deum_.
[Note 40: _Les bigames_. Ceux qui après avoir eu deux femmes se
rendoient religieux. «A celuy concille furent cil qui avoient espousé
fames veves, ou qui se marioient par deux fois, condampnés à estre
bigames.» (Texte du msc. 8396-2.)--Pour les frères des _Sacs_, voy.
plus haut, Vie de saint Louis, chap. 80.]
[Note 41: _Des Griex_. Le latin ajoute: _Et Tartarorum_, p. 528.]
Le nombre des archevesques et des évesques qui en ce concile furent
assemblés fu estimé à cinq cens, et des abbés croces portant jusques à
soixante, et d'autres prélas jusques à mil.