ANNÉE 1271

_Coment le roy Phelippe fils saint Loys fu couronné à Rains._

L'an de grace mil deux cens soixante et onze, droit à l'Assompcion

Nostre-Dame, Phelippe roy de France vint à Rains et fu couronné par

l'évesque de Soissons, car il n'y avoit point d'archevesque à Rains,

ains estoit le siège vacant. Si fu la feste moult grant, et y furent

les barons du royaume de France, et grant foison de prélas et plusieurs

autres. Les roys de France ont acoustumé, dès le temps Charlemaine,

le grant roy de France et empereur des Romains, de faire porter

Joieuse[29] devant eux, le jour de leur couronnement, en l'honneur et

la puissance du roy Charlemaine qui tant de terres conquist et tant

Sarrasins mata. Si la doit baillier le roy au plus loial et au plus

preud'homme du royaume et de tous ses barons, et à celuy qui plus aime

l'honneur et le prouffit du royaume et de la couronne, qui la porte

devant luy, quant il va à son couronnement.

[Note 29: C'est comme on sait le nom de l'épée de Charlemagne.]

Le roy Phelippe si regarda environ luy bien et appertement tous ses

barons, si la tendi à Robert conte d'Artois; et cil la prist et porta

devant luy moult liement celle journée. Celle espée qui a nom Joieuse,

et la couronne et le sceptre royal, et les autres aournemens sont

gardés au trésor Saint-Denis moult chièrement, et bien sont tenus les

moines d'envoier-les au couronnement, en quelque lieu que il soit.

Quant la feste fu passée les bavons et les haus hommes se départirent,

et ala chascun en sa contrée: le roy se départi et ala droit en

Vermendois visiter le pays et soy esbatre.

Ainsi comme il estoit illec, le conte d'Artois luy pria qu'il venist

deporter soy en son pays, et qu'il venist veoir la cité d'Arras; le roy

luy octroia volentiers. Les bourgois qui sorent la venue commencièrent

à faire grant feste, et parèrent la ville et mistrent hors le vair

et le gris, et moult d'autres grans richesces, et receurent le roy à

grant léesce, et à si grant joie comme il porent plus; né il n'est nul

homme qui peust dire que oncquesmais eust veu plus belle feste né plus

grant. Le conte d'Artois manda les dames et les damoiselles du pays,

pour faire tresces[30] et caroles avec les femmes aux bourgois qui

s'estudioient de dancier et d'espinguier, et se demenoient en toutes

manières à leur povoir, qui deust plaire au roy[31]. Quant le roy ot

ainsi esté honnouré, si luy prist talent de retourner en France.

[Note 30: _Tresces_. Danses, rondes.]

[Note 31: Le latin dit: «Mandavit comes omnes dominas et domicellas

illius patriæ, ut cum uxoribus burgensium urbis choreas ducentes, et

lætitiæ et exultationi intendentes, totam lætificarent civitatem.»]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 25 / 290 题