_Coment le roy de Secile issi à bataille contre Sarrasins et en occist
trois mille sans ceux qui furent noiés._
Autre fois avint, environ l'eure de prime, que Sarrasins s'armèrent et
vindrent bien près des tentes aux François; et commencièrent à traire
et à lancier en courant à mont et à val, de costé et de travers, selon
leur usage, pour esmouvoir à combatre. Et estoient si grant nombre
que à paine les povoit-on nombrer; et il couvrirent toute la terre de
toutes pars, et s'espandirent partout, ainsi comme s'il voulsissent
tout prendre et acouveter[5]; et sonnèrent timbres et tabours, et
demenèrent grant noise et grant ton: par tels tons et par tels noises
cuidièrent espoventer les François.
[Note 5: _Acouveter._ Couvrir. Nous avons gardé dans un sens analogue,
_couver_.]
Quant les François virent leur contenance, si coururent sus aux armes,
désirans de joindre à eux et de combatre, et issirent des tentes, et
s'espandirent parmi le plain champ. Quant Sarrasins virent tant de
belle gent venir contre eux si bien armés et si bien atournés, si se
doubtèrent à combatre à gent de si grant vertu, et tournèrent en fuie
sans cop férir.
Le roy de Secile qui loing estoit logié d'eux, issi hors de ses
heberges, et avec luy les nobles combateurs de sa compaignie, et les
suivi de loing en costoiant. Quant il fu près d'eux, si fist semblant
de fouir en alant au devant, ainsi comme s'il ne les osast attendre,
et fouy bien par l'espace d'un mille; et les autres le commencièrent à
enchacier à coite[6] d'esperon. Quant le roy ot foui, si fist signe de
retourner à ses hommes, et ceux qui bien l'entendirent si retournèrent
et enclostrent les Sarrasins, et se férirent en eux ainsi comme le
loup entre les brebis, les glaives entre les poings et les espées
et les coustiaux d'acier. Si en tuèrent tant que la trace en estoit
grant parmi le champ, et sembloit que ce feussent moutons qui géussent
mors emmi le champ; et crioient et muioient en leur languaige moult
horriblement.
[Note 6: _Coite._ Pointe.]
A ce poindre furent occis trois mille Sarrasins par nombre, sans ceux
qui saillirent en la mer et se noièrent: les autres qui s'en fouirent
tresbuchièrent ès fosses qu'ils avoient faictes au sablon et couvertes,
pour faire tresbuchier les crestiens, qu'il ne porent eschiver; né ne
leur en souvenoit, pour la grant paour qu'il avoient de mourir, et le
sablon et le sanc qui les féroit parmi les ieux leur tolloit à veoir le
chemin qu'il devoient aler. Ainsi se vengièrent les crestiens de leur
ennemis par le sens et par la cautelle au roy de Secile.