_Coment le roy de Secile frère saint Loys vint en l'ost des crestiens._
[1]Nous avons du bon roy Loys, de louenge digne, exposé au mieux que
nous poons les fais et la grant bonté qui estoit en luy, si comme il
trespassa de cest siècle au chastel de Carthage. Si est nostre propos
de exposer les fais Phelippe son fils qui estoit digne de honneur et
de louenge. Jasoit ce qu'il ne fust pas lettré, estoit-il doux et
débonnaire envers les prélas de saincte églyse, et vers tous ceux qui
convoitent le service Nostre-Seigneur. Et si comme son père estoit
en Aufrique devant la cité de Tunes, à grant ost de nobles hommes et
puissans qui grant propos avoient de bien faire, et la foy nostre Sire
essaucier par les bonnes exemples qu'il véoient en luy, avint qu'il
trespassa, et que le royaume vint à monseigneur Phelippe son fils à
gouverner, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens soixante et dix.
[Note 1: La vie de Philippe III est presque entièrement due à Guillaume
de Nangis, qui la composa en latin et sans doute en rançois, comme il
avoit fait son histoire générale. Mais il arrive souvent que le texte
françois modifie le texte latin, et que l'auteur ne reproduit pas
exactement la même idée. (Voy. _Duchesne_, tom. V, p. 516.
_Gesta Philippi tertii_.)]
La nouvelle ala parmi l'ost que le roy estoit mort, si en fu moult
troublé le peuple. Mais il n'en faisoit mie moult grant semblant en
appert, que ceux de Tunes ne s'apperceussent de cel dommage qui leur
estoit avenu. Si comme il estoient en tel point, il apperceurent la
navie au roy de Secile qui venoit najant à force de gent par mer: si
commanda[2], quant on devroit prenre terre, que on sonnast trompes,
buisines et araines, si que son frère le saint roy et les barons
fussent lies et esbaudis de sa venue.
[Note 2: _Commanda_. Le roi de Sicile commanda.]
Si comme le roy de Secile prenoit son port, si se merveilla moult
pourquoy les gens de l'ost estoient si mat et si pesans, et qu'il ne
luy firent belle chière; car en l'heure que il issy de sa navie, son
frère mist hors l'esperit à Dieu. Et il demanda à aucuns que ce povoit
estre? et il luy fu dit que son frère le roy de France se mouroit,
et que il se hastast tost, et que on ne cuidoit point qu'il le peust
trouver en vie. Quant le roy de Secile oï la nouvelle, si se pourpensa
et averti que sé il faisoit semblant de douleur et de tristesse, que la
compaignie de l'ost s'en pourroit trop forment esmaier et espoventer
et chéoir en désespérance; et sé les Sarrasins s'en appercevoient,
il leur donroit matière d'assaillir. Pour ceste chose il fit la
meilleure chière et la plus lie à ceux qu'il encontra; et si vint aussi
liement en l'ost comme sé il venist à une noce, et se hasta moult de
venir à son frère, si le trouva tout chaut, car son esperit estoit
tout maintenant issu. Tout maintenant que il vit son frère deffiné,
il se mist à genoux et recommanda l'ame de son frère, en depriant
Nostre-Seigneur que il eust l'ame de luy; et luy coururent les larmes
des yeux.
Adonc si se pourpensa que c'est nature de femme de plorer, si se dreça
et regarda entour luy tout aussi fermement comme sé il ne luy en fust
à riens. Lors après, commanda que le corps fust apresté et conroié et
oingt de précieux oingnemens: ceux à qui il fu commandé le mistrent
et appareillèrent si comme l'en devoit faire. Quant il fu oingt et
appareillié, le roy Charles demanda les entrailles à monseigneur
Phelippe son nepveu; si les fist porter comme sainctes reliques en
Secile, et les fist mettre en une abbaye de l'ordre de Saint-Benoist
assez près de Palerme[3], qui est nommée Mont royal. Les ossemens
furent mis en un écrin moult bien embasmé, en riches draps de soie,
avec grant foison d'espices souef flerans, et furent gardés bien et
chièrement, tant qu'il furent aportés à Saint-Denys en France, là où
le bon roy avoit esleu sa sépulture, avec les anciens roys de France
qui y reposent. Et donna moult de biaux joiaux au temps qu'il vivoit à
l'églyse Saint-Denys, si comme couronne d'or et riches aournemens et
précieux, et conferma tous les privilèges que ses devanciers avoient
donnés à la devant dicte églyse.
[Note 3: _Palerme_. Je ne sais comment Ducange (_Observations sur
Joinville_) a pu dire que Nangis auroit dû écrire _Salerne_, près de
laquelle étoit Montréal. La vérité c'est que Montréal est en Sicile,
près de Palerme.]