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Alexandre Dumas
LE COLLIER DE LA REINE
Tome II
(1849-1850)
Table des matières
Chapitre XLVIII Jeanne protégée.
Chapitre XLIX Le portefeuille de la reine.
Chapitre L Où l'on retrouve le docteur Louis.
Chapitre LI _Aegri somnia_.
Chapitre LII Où il est démontré que l'autopsie du coeur est plus
difficile que celle du corps.
Chapitre LIII Délire.
Chapitre LIV Convalescence.
Chapitre LV Deux coeurs saignants.
Chapitre LVI Un ministre des finances.
Chapitre LVII Illusions retrouvées. Secret perdu.
Chapitre LVIII Le débiteur et le créancier.
Chapitre LIX Comptes de ménage.
Chapitre LX Marie-Antoinette reine, Jeanne de La Motte femme.
Chapitre LXI Le reçu de Boehmer et la reconnaissance de la reine.
Chapitre LXII La prisonnière.
Chapitre LXIII L'observatoire.
Chapitre LXIV Les deux voisines.
Chapitre LXV Le rendez-vous.
Chapitre LXVI La main de la reine.
Chapitre LXVII Femme et reine.
Chapitre LXVIII Femme et démon.
Chapitre LXIX La nuit.
Chapitre LXX Le congé.
Chapitre LXXI La jalousie du cardinal
Chapitre LXXII La fuite.
Chapitre LXXIII La lettre et le reçu.
Chapitre LXXIV Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis.
Chapitre LXXV Escrime et diplomatie.
Chapitre LXXVI Gentilhomme, cardinal et reine.
Chapitre LXXVII Explications.
Chapitre LXXVIII L'arrestation.
Chapitre LXXIX Les procès-verbaux.
Chapitre LXXX Une dernière accusation.
Chapitre LXXXI La demande en mariage.
Chapitre LXXXII Saint-Denis.
Chapitre LXXXIII Un coeur mort.
Chapitre LXXXIV Où il est expliqué pourquoi le baron engraissait.
Chapitre LXXXV Le père et la fiancée.
Chapitre LXXXVI Après le dragon, la vipère.
Chapitre LXXXVII Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant
chasser le lièvre fut chassé lui-même par les agents de monsieur de
Crosne.
Chapitre LXXXVIII Les tourtereaux sont mis en cage.
Chapitre LXXXIX La bibliothèque de la reine.
Chapitre XC Le cabinet du lieutenant de police.
Chapitre XCI Les interrogatoires.
Chapitre XCII Dernier espoir perdu.
Chapitre XCIII Le baptême du petit Beausire.
Chapitre XCIV La sellette.
Chapitre XCV D'une grille et d'un abbé.
Chapitre XCVI L'arrêt.
Chapitre XCVII L'exécution.
Chapitre XCVIII Le mariage.
Chapitre XLVIII
Jeanne protégée
Maîtresse d'un pareil secret, riche d'un pareil avenir, étayée de deux
appuis si considérables, Jeanne se sentit forte à lever le monde. Elle
se donna quinze jours de délai pour commencer de mordre pleinement à la
grappe savoureuse que la fortune suspendait au-dessus de son front.
Paraître à la cour non plus comme une solliciteuse, non plus comme la
pauvre mendiante retirée par madame de Boulainvilliers, mais comme une
descendante des Valois, riche de cent mille livres de rente, avoir un
mari duc et pair, s'appeler la favorite de la reine, et, par ce temps
d'intrigues et d'orages, gouverner l'état en gouvernant le roi par
Marie-Antoinette, voilà tout simplement le panorama qui se déroula
devant l'inépuisable imagination de la comtesse de La Motte.
Le jour venu, elle ne fit qu'un bond jusqu'à Versailles. Elle n'avait
pas de lettre d'audience; mais sa foi en sa fortune était devenue telle
que Jeanne ne doutait plus de voir fléchir l'étiquette devant son désir.
Et elle avait raison.
Tous ces officieux de cour, si fort empressés de deviner les goûts du
maître, avaient remarqué déjà combien Marie-Antoinette prenait de
plaisir dans la société de la jolie comtesse.
C'en fut assez pour qu'à son arrivée un huissier intelligent, jaloux de
se faire bien venir, allât se placer sur le passage de la reine qui
venait de la chapelle, et là, comme par hasard, prononçât devant le
gentilhomme de service ces mots:
--Monsieur, comment faire pour madame la comtesse de La Motte-Valois,
qui n'a pas de lettre d'audience?
La reine causait bas avec madame de Lamballe. Le nom de Jeanne,
adroitement lancé par cet homme, l'arrêta dans sa conversation.
Elle se retourna.
--Ne dit-on pas, demanda-t-elle, qu'il y a là madame de La Motte-Valois?
--Je crois que oui, Votre Majesté, répliqua le gentilhomme.
--Qui dit cela?
--Cet huissier, madame.
L'huissier s'inclina modestement.
--Je recevrai madame de La Motte-Valois, fit la reine qui continua sa
route.
Puis en se retirant:
--Vous la conduirez dans le cabinet des bains, dit-elle.
Et elle passa.
Jeanne, à qui cet homme raconta simplement ce qu'il venait de faire,
porta tout de suite la main à sa bourse, mais l'huissier l'arrêta par un
sourire.
--Madame la comtesse, veuillez, je vous prie, dit-il, accumuler cette
dette; vous pourrez bientôt me la payer avec de meilleurs intérêts.
Jeanne remit l'argent dans sa poche.
--Vous avez raison, mon ami, merci.
Pourquoi, se dit-elle, ne protégerais-je pas un huissier qui m'a
protégée? J'en fais autant pour un cardinal.
Jeanne se trouva bientôt en présence de sa souveraine.
Marie-Antoinette était sérieuse, peu disposée en apparence, peut-être
même par cela qu'elle avait trop favorisé la comtesse avec une réception
inespérée.
Au fond, pensa l'amie de monsieur de Rohan, la reine se figure que je
vais encore mendier.... Avant que j'aie prononcé vingt mots, elle se sera
déridée ou m'aura fait jeter à la porte.
--Madame, dit la reine, je n'ai pas encore trouvé l'occasion de parler
au roi.
--Ah! madame, Votre Majesté n'a été que trop bonne déjà pour moi, et je
n'attends rien de plus. Je venais....
--Pourquoi venez-vous? dit la reine habile à saisir les transitions.
Vous n'aviez pas demandé audience. Il y a urgence peut-être... pour
vous?
--Urgence... oui, madame; mais pour moi... non.
--Pour moi, alors.... Voyons, parlez, comtesse.
Et la reine conduisit Jeanne dans la salle des bains, où ses femmes
l'attendaient.
La comtesse, voyant autour de la reine tout ce monde, ne commençait pas
la conversation.
La reine, une fois au bain, renvoya ses femmes.
--Madame, dit Jeanne, Votre Majesté me voit bien embarrassée.
--Comment cela? Je vous le disais bien.
--Votre Majesté sait, je crois le lui avoir dit, toute la grâce que met
monsieur le cardinal de Rohan à m'obliger?
La reine fronça le sourcil.
--Je ne sais, dit-elle.
--Je croyais....
--N'importe... dites.
--Eh bien! madame, Son Éminence me fit l'honneur avant-hier de me rendre
visite.
--Ah!
--C'était pour une bonne oeuvre que je préside.
--Très bien, comtesse, très bien. Je donnerai aussi... à votre bonne
oeuvre.
--Votre Majesté se méprend. J'ai eu l'honneur de lui dire que je ne
demandais rien. Monsieur le cardinal, selon sa coutume, me parla de la
bonté de la reine, de sa grâce inépuisable.
--Et demanda que je protégeasse ses protégés?
--D'abord! Oui, Votre Majesté.
--Je le ferai, non pour monsieur le cardinal, mais pour les malheureux
que j'accueille toujours bien, de quelque part qu'ils viennent.
Seulement, dites à Son Éminence que je suis fort gênée.
--Hélas! madame, voilà bien ce que je lui dis, et de là vient l'embarras
que je signalais à la reine.
--Ah! ah!
--J'exprimai à monsieur le cardinal toute la charité si ardente dont
s'emplit le coeur de Votre Majesté à l'annonce d'une infortune
quelconque, toute la générosité qui fait vider incessamment la bourse de
la reine, trop étroite toujours.
--Bien! bien!
--Tenez, monseigneur, lui dis-je, comme exemple, Sa Majesté se rend
esclave de ses propres bontés. Elle se sacrifie à ses pauvres. Le bien
qu'elle fait lui tourne à mal, et là-dessus je m'accusai moi-même.
--Comment cela, comtesse, dit la reine, qui écoutait, soit que Jeanne
eût su la prendre par son faible, soit que l'esprit distingué de
Marie-Antoinette sentît sous la longueur de ce préambule un vif intérêt,
résultant pour elle de la préparation.
--Je dis, madame, que Votre Majesté m'avait donné une forte somme
quelques jours avant; que mille fois, au moins, cela était arrivé depuis
deux ans à la reine, et que si la reine eût été moins sensible, moins
généreuse, elle aurait deux millions en caisse, grâce auxquels nulle
considération ne l'empêcherait de se donner ce beau collier de diamants,
si noblement, si courageusement, mais, permettez-moi de le dire, madame,
si injustement repoussé.
La reine rougit et se remit à regarder Jeanne. Évidemment la conclusion
se renfermait dans la dernière phrase. Y avait-il piège? Y avait-il
seulement flagornerie? Certes, la question étant ainsi posée, il ne
pouvait manquer d'y avoir danger pour une reine. Mais Sa Majesté
rencontra sur le visage de Jeanne tant de douceur, de candide
bienveillance, tant de vérité pure, que rien n'accusait une pareille
physionomie d'être perfide ou adulatrice.
Et comme la reine elle-même avait une âme pleine de vraie générosité, et
que dans la générosité, il y a toujours la force, dans la force toujours
la solide vérité, alors Marie-Antoinette, poussant un soupir:
--Oui, dit-elle, le collier est beau; il était beau, veux-je dire, et je
suis bien aise qu'une femme de goût me loue de l'avoir repoussé.
--Si vous saviez, madame, s'écria Jeanne, coupant à propos la phrase,
comme on finit par connaître les sentiments des gens lorsqu'on porte
intérêt à ceux que ces gens aiment!
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire, madame, qu'en apprenant votre héroïque sacrifice du
collier, je vis monsieur de Rohan pâlir.
--Pâlir!
--En un moment ses yeux se remplirent de larmes. Je ne sais, madame,
s'il est vrai que monsieur de Rohan soit un bel homme et un seigneur
accompli, ainsi que beaucoup le prétendent; ce que je sais, c'est qu'en
ce moment, sa figure, éclairée par le feu de son âme, et toute sillonnée
de larmes provoquées par votre généreux désintéressement, que dis-je?
par votre privation sublime, cette figure-là ne sortira jamais de mon
souvenir.
La reine s'arrêta un moment à faire tomber l'eau du bec de cygne doré
qui plongeait sur sa baignoire de marbre.
--Eh bien! comtesse, dit-elle, puisque monsieur de Rohan vous a paru si
beau et si accompli que vous venez de le dire, je ne vous engage pas à
le lui laisser voir. C'est un prélat mondain, un pasteur qui prend la
brebis autant pour lui-même que pour le Seigneur.
--Oh! madame.
--Eh bien! quoi? Est-ce que je le calomnie? N'est-ce pas là sa
réputation? Ne s'en fait-il pas une sorte de gloire? Ne le voyez-vous
pas, aux jours de cérémonie, agiter ses belles mains en l'air, elles
sont belles, c'est vrai, pour les rendre plus blanches, et sur ses
mains, étincelant de la bague pastorale, les dévotes fixant des yeux
plus brillants que le diamant du cardinal?
Jeanne s'inclina.
--Les trophées du cardinal, poursuivit la reine, emportée, sont
nombreux. Quelques-uns ont fait scandale. Le prélat est un amoureux
comme ceux de la Fronde. Le loue qui voudra pour cela, je me récuse,
allez.
--Eh bien! madame, fit Jeanne mise à l'aise par cette familiarité, comme
aussi par la situation toute physique de son interlocutrice, je ne sais
pas si monsieur le cardinal pensait aux dévotes quand il me parlait si
ardemment des vertus de Votre Majesté; mais tout ce que je sais, c'est
que ses belles mains, au lieu d'être en l'air, s'appuyaient sur son
coeur.
La reine secoua la tête en riant forcément.
«Oui-da! pensa Jeanne, est-ce que les choses iraient mieux que nous ne
le croyions? Est-ce que le dépit serait notre auxiliaire? Oh! nous
aurions trop de facilités alors.»
La reine reprit vite son air noble et indifférent.
--Continuez, dit-elle.
--Votre Majesté me glace; cette modestie qui lui fait repousser même la
louange....
--Du cardinal! Oh! oui.
--Mais pourquoi, madame?
--Parce qu'elle m'est suspecte, comtesse.
--Il ne m'appartient pas, répliqua Jeanne avec le plus profond respect,
de défendre celui qui a été assez malheureux pour être tombé dans la
disgrâce de Votre Majesté; n'en doutons pas un moment, celui-là est bien
coupable, puisqu'il a déplu à la reine.
--Monsieur de Rohan ne m'a pas déplu; il m'a offensée. Mais je suis
reine et chrétienne; et doublement portée, par conséquent, à oublier les
offenses.
Et la reine dit ces paroles avec cette majestueuse bonté qui
n'appartient qu'à elle.
Jeanne se tut.
--Vous ne dites plus rien?
--Je serais suspecte à Votre Majesté, j'encourrais sa disgrâce, son
blâme, en exprimant une opinion qui froisserait la sienne.
--Vous pensez le contraire de ce que je pense à l'égard du cardinal?
--Diamétralement, madame.
--Vous ne parleriez pas ainsi le jour où vous sauriez ce que le prince
Louis a fait contre moi.
--Je sais seulement ce que je l'ai vu faire pour le service de Votre
Majesté.
--Des galanteries?
Jeanne s'inclina.
--Des politesses, des souhaits, des compliments? continua la reine.
Jeanne se tut.
--Vous avez pour monsieur de Rohan une amitié vive, comtesse; je ne
l'attaquerai plus devant vous.
Et la reine se mit à rire.
--Madame, répondit Jeanne, j'aimais mieux votre colère que votre
raillerie. Ce que ressent monsieur le cardinal pour Votre Majesté est un
sentiment tellement respectueux, que, j'en suis sûre, s'il voyait la
reine rire de lui, il mourrait.
--Oh! oh! il a donc bien changé.
--Mais Votre Majesté me faisait l'honneur de me dire l'autre jour que,
depuis dix ans déjà, monsieur de Rohan était passionnément....
--Je plaisantais, comtesse, dit sévèrement la reine.
Jeanne, réduite au silence, parut à la reine résignée à ne plus lutter,
mais Marie-Antoinette se trompait bien. Pour ces femmes, nature de tigre
et de serpent, le moment où elles se replient est toujours le prélude de
l'attaque; le repos concentré précède l'élan.
--Vous parlez de ces diamants, fit imprudemment la reine. Avouez que
vous y avez pensé.
--Jour et nuit, madame, dit Jeanne avec la joie d'un général qui voit
faire sur le champ de bataille une faute décisive à son ennemi. Ils sont
si beaux, ils iront si bien à Votre Majesté.
--Comment cela?
--Oui, madame, oui, à Votre Majesté.
--Mais ils sont vendus?
--Oui, ils sont vendus.
--À l'ambassadeur de Portugal?
Jeanne secoua doucement la tête.
--Non? fit la reine avec joie.
--Non, madame.
--À qui donc?
--Monsieur de Rohan les a achetés.
La reine fit un bond, et, tout à coup refroidie:
--Ah! fit-elle.
--Tenez, madame, dit Jeanne avec une éloquence pleine de fougue et
d'entraînement, ce que fait monsieur de Rohan est superbe; c'est un
moment de générosité, de bon coeur; c'est un beau mouvement; une âme
comme celle de Votre Majesté ne peut s'empêcher de sympathiser avec tout
ce qui est bon et sensible. À peine monsieur de Rohan a-t-il su par moi,
je l'avoue, la gêne momentanée de Votre Majesté:
«--Comment! s'est-il écrié, la reine de France se refuse ce que n'oserait
se refuser une femme de fermier général? Comment! la reine peut
s'exposer à voir un jour madame Necker parée de ces diamants?
«Monsieur de Rohan ignorait encore que l'ambassadeur de Portugal les eût
marchandés. Je le lui appris. Son indignation redoubla.
«--Ce n'est plus, dit-il, une question de plaisir à faire à la reine,
c'est une question de dignité royale. Je connais l'esprit des cours
étrangères--vanité, ostentation--, on y rira de la reine de France, qui
n'a plus d'argent pour satisfaire un goût légitime; et moi, je
souffrirais qu'on raillât la reine de France! Non, jamais.
«Et il m'a quittée brusquement. Une heure après, je sus qu'il avait
acheté les diamants.
--Quinze cent mille livres?
--Seize cent mille livres.
--Et quelle a été son intention en les achetant?
--Que, puisqu'ils ne pouvaient être à Votre Majesté, ils ne fussent pas
du moins à une autre femme.
--Et vous êtes sûre que ce n'est pas pour en faire hommage à quelque
maîtresse que monsieur de Rohan a acheté ce collier?
--Je suis sûre que c'est pour l'anéantir plutôt que de le voir briller à
un autre col qu'à celui de la reine.
Marie-Antoinette réfléchit, et sa noble physionomie laissa voir sans
nuage tout ce qui se passait dans son âme.
--Ce qu'a fait là monsieur de Rohan est bien, dit-elle; c'est un trait
noble et d'un dévouement délicat.
Jeanne absorbait ardemment ces paroles.
--Vous remercierez donc monsieur de Rohan, continua la reine.
--Oh! oui, madame.
--Vous ajouterez que l'amitié de monsieur de Rohan m'est prouvée, et que
moi, en honnête homme, ainsi que le dit Catherine[1], j'accepte tout de
l'amitié, à charge de revanche. Aussi, j'accepte, non pas le don de
monsieur de Rohan....
[Note 1: Catherine II de Russie.]
--Quoi donc, alors?
--Mais son avance.... Monsieur de Rohan a bien voulu avancer son argent
ou son crédit, pour me faire plaisir. Je le rembourserai. Boehmer avait
demandé du comptant, je crois?
--Oui, madame.
--Combien, deux cent mille livres?
--Deux cent cinquante mille livres.
--C'est le trimestre de la pension que me fait le roi. On me l'a envoyé
ce matin, d'avance, je le sais, mais enfin on me l'a envoyé.
La reine sonna rapidement ses femmes qui l'habillèrent, après l'avoir
enveloppée de fines batistes chauffées.
Restée seule avec Jeanne, et réinstallée dans sa chambre, elle dit à la
comtesse:
--Ouvrez, je vous prie, ce tiroir.
--Le premier?
--Non, le second. Vous voyez un portefeuille?
--Le voici, madame.
--Il renferme deux cent cinquante mille livres. Comptez-les.
Jeanne obéit.
--Portez-les au cardinal. Remerciez-le encore. Dites-lui que chaque mois
je m'arrangerai pour payer ainsi. On réglera les intérêts. De cette
façon, j'aurai le collier qui me plaisait tant, et si je me gêne pour le
payer, au moins je ne gênerai point le roi.
Elle se recueillit une minute.
--Et j'aurai gagné à cela, continua-t-elle, d'apprendre que j'ai un ami
délicat qui m'a servie....
Elle attendit encore.
--Et une amie qui m'a devinée, fit-elle, en offrant à Jeanne sa main,
sur laquelle se précipita la comtesse.
Puis, comme elle allait sortir, après avoir encore hésité: «Comtesse,
dit-elle tout bas, comme si elle avait peur de ce qu'elle disait, vous
instruirez monsieur de Rohan qu'il sera bien venu à Versailles, et que
j'ai des remerciements à lui faire.»
Jeanne s'élança hors de l'appartement, non pas ivre, mais insensée de
joie et d'orgueil satisfait.
Elle serrait les billets de caisse comme un vautour sa proie volée.
Chapitre XLIX
Le portefeuille de la reine
Cette fortune, au propre et au figuré, que portait Jeanne de Valois, nul
n'en sentit l'importance plus que les chevaux, qui la ramenèrent de
Versailles.
Si jamais chevaux pressés de gagner un prix volèrent dans la carrière,
ce furent ces deux pauvres chevaux de carrosse de louage.
Leur cocher, stimulé par la comtesse, leur fit croire qu'ils étaient les
légers quadrupèdes du pays d'Élis, et qu'il y avait à gagner deux
talents d'or pour le maître, triple ration d'orge mondé pour eux.
Le cardinal n'était pas encore sorti, quand madame de La Motte arriva
chez lui, tout au milieu de son hôtel et de son monde.
Elle se fit annoncer plus cérémonieusement qu'elle n'avait fait chez la
reine.
--Vous venez de Versailles? dit-il.
--Oui, monseigneur.
Il la regardait, elle était impénétrable.
Elle vit son frisson, sa tristesse, son malaise: elle n'eut pitié de
rien.
--Eh bien? fit-il.
--Eh bien! voyons, monseigneur, que désirez-vous? Parlez un peu, afin
que je ne me fasse pas trop de reproches.
--Ah! comtesse, vous me dites cela d'un air!...
--Attristant, n'est-ce pas?
--Tuant.
--Vous vouliez que je visse la reine?
--Oui.
--Je l'ai vue.
--Vous vouliez qu'elle me laissât parler de vous, elle qui, plusieurs
fois, avait témoigné son éloignement pour vous et son mécontentement en
entendant prononcer votre nom?
--Je vois qu'il faut, si j'ai eu ce désir, renoncer à le voir exaucé.
--Non, la reine m'a parlé de vous.
--Ou plutôt vous avez été assez bonne pour lui parler de moi?
--Il est vrai.
--Et Sa Majesté a écouté?
--Cela mérite explication.
--Ne me dites pas un mot de plus, comtesse, je vois combien Sa Majesté a
eu de répugnance....
--Non, pas trop.... J'ai osé parler du collier.
--Osé dire que j'ai pensé....
--À l'acheter pour elle, oui.
--Oh! comtesse, c'est sublime! Et elle a écouté?
--Mais oui.
--Vous lui avez dit que je lui offrais ces diamants?
--Elle a refusé net.
--Je suis perdu.
--Refusé d'accepter le don, oui; mais le prêt....
--Le prêt!... Vous auriez tourné si délicatement l'offre?
--Si délicatement, qu'elle a accepté.
--Je prête à la reine, moi!... Comtesse, est-il possible?
--C'est plus que si vous donniez, n'est-ce pas?
--Mille fois.
--Je le pensais bien. Toutefois Sa Majesté accepte.
Le cardinal se leva, puis se rassit. Il vint encore jusqu'à Jeanne, et,
lui prenant les mains:
--Ne me trompez pas, dit-il, songez qu'avec un mot, vous pouvez faire de
moi le dernier des hommes.
--On ne joue pas avec des passions, monseigneur; c'est bon avec le
ridicule; et les hommes de votre rang et de votre mérite ne peuvent
jamais être ridicules.
--C'est vrai. Alors ce que vous me dites....
--Est l'exacte vérité.
--J'ai un secret avec la reine?
--Un secret... mortel.
Le cardinal courut à Jeanne, et lui serra la main tendrement.
--J'aime cette poignée de main, dit la comtesse, elle est d'un homme à
un homme.
--Elle est d'un homme heureux à un ange protecteur.
--Monseigneur, n'exagérez rien.
--Oh! si fait, ma joie, ma reconnaissance... jamais....
--Mais vous exagérez l'une et l'autre. Prêter un million et demi à la
reine, n'est-ce pas cela qu'il vous fallait?
Le cardinal soupira.
--Buckingham eût demandé autre chose à Anne d'Autriche, monseigneur,
après ses perles semées sur le parquet de la chambre royale.
--Ce que Buckingham a eu, comtesse, je ne veux pas même le souhaiter,
fût-ce en rêve.
--Vous vous expliquerez de cela, monseigneur, avec la reine, car elle
m'a donné ordre de vous avertir qu'elle vous verrait avec plaisir à
Versailles.
L'imprudente n'eut pas plutôt laissé échapper ces mots, que le cardinal
blanchit comme un adolescent sous le premier baiser d'amour.
Le fauteuil qui se trouvait à sa portée, il le prit en tâtonnant comme
un homme ivre.
--Ah! ah! pensa Jeanne, c'est encore plus sérieux que je ne croyais;
j'avais rêvé le duché, la pairie, cent mille livres de rente, j'irai
jusqu'à la principauté, jusqu'au demi million de rente; car monsieur de
Rohan ne travaille ni par ambition, ni par avarice, il travaille par
amour!
Monsieur de Rohan se remit vite. La joie n'est pas une maladie qui dure
longtemps, et comme c'était un esprit solide, il jugea convenable de
parler affaire avec Jeanne, afin de lui faire oublier qu'il venait de
parler amour.
Elle le laissa faire.
--Mon amie, dit-il en serrant Jeanne dans ses bras, que prétend faire la
reine de ce prêt que vous lui avez supposé?
--Vous me demandez cela parce que la reine est censée n'avoir pas
d'argent?
--Tout juste.
--Eh bien! elle prétend vous payer comme si elle payait Boehmer, avec
cette différence que si elle avait acheté de Boehmer, tout Paris le
saurait, chose impossible depuis le fameux mot du vaisseau, et que si
elle faisait faire la moue au roi, toute la France ferait la grimace. La
reine veut donc avoir en détail les diamants, et les payer en détail.
Vous lui en fournirez l'occasion; vous êtes pour elle un caissier
discret, un caissier solvable, dans le cas où elle se trouverait
embarrassée, voilà tout; elle est heureuse et elle paie, n'en demandez
pas davantage.
--Elle paie. Comment?
--La reine, femme qui comprend tout, sait bien que vous avez des dettes,
monseigneur; et puis elle est fière, ce n'est pas une amie qui reçoive
des présents.... Quand je lui ai dit que vous aviez avancé deux cent
cinquante mille livres....
--Vous le lui avez dit?
--Pourquoi pas?
--C'était lui rendre tout de suite l'affaire impossible.
--C'était lui procurer le moyen, la raison de l'accepter. Rien pour
rien, voilà la devise de la reine.
--Mon Dieu!
Jeanne fouilla tranquillement dans sa poche et en tira le portefeuille
de Sa Majesté.
--Qu'est cela? dit monsieur de Rohan.
--Un portefeuille qui renferme des billets de caisse pour deux cent
cinquante mille livres.
--Mais....
--Et la reine vous les adresse avec un beau merci.
--Oh!
--Le compte y est. J'ai compté.
--Il s'agit bien de cela.
--Mais que regardez-vous?
--Je regarde ce portefeuille, que je ne vous connaissais pas.
--Il vous plaît. Cependant il n'est ni beau ni riche.
--Il me plaît, je ne sais pourquoi.
--Vous avez bon goût.
--Vous me raillez? En quoi dites-vous que j'ai bon goût?
--Sans doute, puisque vous avez le même goût que la reine.
--Ce portefeuille....
--Était à la reine, monseigneur....
--Y tenez-vous?
--Oh! beaucoup.
Monsieur de Rohan soupira.
--Cela se conçoit, dit-il.
--Cependant, s'il vous faisait plaisir, dit la comtesse avec ce sourire
qui perd les saints.
--Vous n'en doutez pas, comtesse; mais je ne veux pas vous en priver.
--Prenez-le.
--Comtesse! s'écria le cardinal entraîné par sa joie, vous êtes l'amie
la plus précieuse, la plus spirituelle, la plus....
--Oui, oui.
--Et c'est entre nous....
--À la vie, à la mort! on dit toujours cela. Non, je n'ai qu'un mérite.
--Lequel donc?
--Celui d'avoir fait vos affaires avec assez de bonheur et avec beaucoup
de zèle.
--Si vous n'aviez que ce bonheur-là, mon amie, je dirais que je vous
vaux presque, attendu que moi, tandis que vous alliez à Versailles,
pauvre chère, j'ai aussi travaillé pour vous.
Jeanne regarda le cardinal avec surprise.
--Oui, une misère, fit-il. Un homme est venu, mon banquier, me proposer
des actions sur je ne sais quelle affaire de marais à dessécher ou à
exploiter.
--Ah!
--C'était un profit certain; j'ai accepté.
--Et bien vous fîtes.
--Oh! vous allez voir que je vous place toujours dans ma pensée au
premier rang.
--Au deuxième, c'est encore plus que je ne mérite. Mais voyons.
--Mon banquier m'a donné deux cents actions, j'en ai pris le quart pour
vous, les dernières.
--Oh! monseigneur.
--Laissez-moi donc faire. Deux heures après il est revenu. Le fait seul
du placement de ces actions en ce jour avait déterminé une hausse de
cent pour cent. Il me donna cent mille livres.
--Belle spéculation.
--Dont voici votre part, chère comtesse, je veux dire chère amie.
Et du paquet de deux cent cinquante mille livres données par la reine,
il glissa vingt-cinq mille livres dans la main de Jeanne.
--C'est bien, monseigneur, donnant donnant. Ce qui me flatte le plus,
c'est que vous avez pensé à moi.
--Il en sera toujours de même, répliqua le cardinal en lui baisant la
main.
--Attendez-vous à la pareille, dit Jeanne.... Monseigneur, à bientôt, à
Versailles.
Et elle partit, après avoir donné au cardinal la liste des échéances
choisies par la reine, et dont la première, à un mois de date, faisait
une somme de cinq cent mille livres.
Chapitre L
Où l'on retrouve le docteur Louis
Peut-être nos lecteurs, en se rappelant dans quelle position difficile
nous avons laissé monsieur de Charny, nous sauront-ils quelque gré de
les ramener dans cette antichambre des petits appartements de
Versailles, dans laquelle le brave marin, que ni les hommes ni les
éléments n'avaient jamais intimidé, avait fui de peur de se trouver mal
devant trois femmes: la reine, Andrée, madame de La Motte.
Arrivé au milieu de l'antichambre, monsieur de Charny avait en effet
compris qu'il lui était impossible d'aller plus loin. Il avait, tout
chancelant, étendu les bras. On s'était aperçu que les forces lui
manquaient, et l'on était venu à son secours.
C'était alors que le jeune officier s'était évanoui, et au bout de
quelques instants était revenu à lui, sans se douter que la reine
l'avait vu, et peut-être fût accourue à lui dans un premier mouvement
d'inquiétude, si Andrée ne l'eût arrêtée, bien plus encore par une
jalousie ardente que par un froid sentiment des convenances.
Au reste, bien avait pris à la reine de rentrer dans sa chambre à l'avis
donné par Andrée, quel que fût le sentiment qui eût dicté cet avis, car
à peine la porte s'était-elle refermée sur elle, qu'à travers son
épaisseur elle entendit le cri de l'huissier:
--Le roi!
C'était en effet le roi qui allait de ses appartements à la terrasse, et
qui voulait, avant le conseil, visiter ses équipages de chasse, qu'il
trouvait un peu négligés depuis quelque temps.
En entrant dans l'antichambre, le roi, qui était suivi de quelques
officiers de sa maison, s'arrêta; il voyait un homme renversé sur
l'appui d'une fenêtre, et dans une position à alarmer les deux gardes du
corps qui lui portaient secours, et qui n'avaient pas l'habitude de voir
s'évanouir pour rien des officiers.
Aussi, tout en soutenant monsieur de Charny, criaient-ils:
--Monsieur! monsieur! qu'avez-vous donc?
Mais la voix manquait au malade, et il lui était impossible de répondre.
Le roi, comprenant à ce silence la gravité du mal, accéléra sa marche.
--Mais oui, dit-il, oui, c'est quelqu'un qui perd connaissance.
À la voix du roi, les deux gardes se retournèrent, et par un mouvement
machinal, lâchèrent monsieur de Charny qui, soutenu par un reste de
force, tomba ou plutôt se laissa aller sur les dalles avec un
gémissement.
--Oh! messieurs, dit le roi, que faites-vous donc?
On se précipita. On releva doucement monsieur de Charny qui avait
complètement perdu connaissance, et on l'étendit sur un fauteuil.
--Oh! mais, s'écria le roi tout à coup en reconnaissant le jeune
officier, c'est monsieur de Charny!
--Monsieur de Charny? s'écrièrent les assistants.
--Oui, le neveu de monsieur de Suffren.
Ces mots firent un effet magique. Charny fut en un moment inondé d'eaux
de senteurs ni plus ni moins que s'il se fût trouvé au milieu de dix
femmes. Un médecin avait été mandé, il examina vivement le malade.
Le roi, curieux de toute science et compatissant à tous les maux, ne
voulut pas s'éloigner; il assistait à la consultation.
Le premier soin du médecin fut d'écarter la veste et la chemise du jeune
homme, afin que l'air touchât sa poitrine; mais, en accomplissant cet
acte, il trouva ce qu'il ne cherchait point.
--Une blessure! dit le roi redoublant d'intérêt et s'approchant de
manière à voir de ses propres yeux.
--Oui, oui, murmura monsieur de Charny en essayant de se soulever, et en
promenant autour de lui des yeux affaiblis, une blessure ancienne qui
s'est rouverte. Ce n'est rien... rien....
Et sa main serrait imperceptiblement les doigts du médecin.
Un médecin comprend et doit comprendre tout. Celui-là n'était pas un
médecin de cour, mais un chirurgien des communs de Versailles. Il voulut
se donner de l'importance.
--Oh! ancienne... cela vous plaît à dire, monsieur; les lèvres sont trop
fraîches, le sang est trop vermeil: cette blessure n'a pas vingt-quatre
heures.
Charny, à qui cette contradiction rendit ses forces, se remit sur ses
pieds et dit:
--Je ne suppose pas que vous m'appreniez à quel moment j'ai reçu ma
blessure, monsieur; je vous dis et je vous répète qu'elle est ancienne.
Alors, en ce moment, il aperçut et reconnut le roi. Il boutonna sa
veste, comme honteux d'avoir eu un aussi illustre spectateur de sa
faiblesse.
--Le roi, dit-il.
--Oui, monsieur de Charny, oui, moi-même, qui bénis le ciel d'être venu
ici pour vous apporter un peu de soulagement.
--Une égratignure, sire, balbutia Charny; une ancienne blessure, sire,
voilà tout.
--Ancienne ou nouvelle, dit Louis XVI, la blessure m'a fait voir votre
sang, sang précieux d'un brave gentilhomme.
--À qui deux heures dans son lit rendront la santé, ajouta Charny, et il
voulut se lever encore; mais il avait compté sans ses forces. Le cerveau
embarrassé, les jambes vacillantes, il ne se souleva que pour retomber
aussitôt dans le fauteuil.
--Allons, dit le roi, il est bien malade.
--Oh! oui, fit le médecin d'un air fin et diplomate, qui sentait sa
pétition d'avancement; mais cependant on peut le sauver.
Le roi était honnête homme; il avait deviné que Charny cachait quelque
chose. Ce secret lui était sacré. Tout autre l'eût été cueillir aux
lèvres du médecin qui l'offrait si obligeamment; mais Louis XVI préféra
laisser le secret à son propriétaire.
--Je ne veux pas, dit-il, que monsieur de Charny coure aucun risque en
retournant chez lui. On soignera monsieur de Charny à Versailles; on
appellera vite son oncle, monsieur de Suffren, et quand on aura remercié
monsieur de ses soins, et il désignait l'officieux médecin, on ira
chercher le chirurgien de ma maison, le docteur Louis. Il est, je crois,
de quartier.
Un officier courut exécuter les ordres du roi. Deux autres s'emparèrent
de Charny et le transportèrent au bout de la galerie, dans la chambre de
l'officier des gardes.
Cette scène se passa plus vite que celle de la reine et de monsieur de
Crosne.
Monsieur de Suffren fut mandé, le docteur Louis appelé en remplacement
du surnuméraire.
Nous connaissons cet honnête homme, sage et modeste, intelligence moins
brillante qu'utile, courageux laboureur de ce champ immense de la
science, où celui-là est plus honoré qui récolte le grain, où celui-là
n'est pas moins honorable qui ouvre le sillon.
Derrière le chirurgien, penché déjà sur son client, s'empressait le
bailli de Suffren, à qui une estafette venait d'apporter la nouvelle.
L'illustre marin ne comprenait rien à cette syncope, à ce malaise subit.
Lorsqu'il eut pris la main de Charny et regardé ses yeux ternes:
--Étrange! dit-il, étrange! Savez-vous, docteur, que jamais mon neveu
n'a été malade.
--Cela ne prouve rien, monsieur le bailli, dit le docteur.
--L'air de Versailles est donc bien lourd, car, je vous le répète, j'ai
vu Olivier en mer pendant dix ans, et toujours vigoureux, droit comme un
mât.
--C'est sa blessure, dit un des officiers présents.
--Comment sa blessure! s'écria l'amiral; Olivier n'a jamais été blessé
de sa vie.
--Oh! pardon, répliqua l'officier en montrant la batiste rougie; mais je
croyais....
Monsieur de Suffren vit du sang.
--C'est bon, c'est bon, fit avec une brusquerie familière le docteur,
qui venait de sentir le pouls de son malade, n'allons-nous pas discuter
l'origine du mal? Nous avons le mal, contentons-nous-en, et
guérissons-le si c'est possible.
Le bailli aimait les propos sans réplique; il n'avait pas accoutumé les
chirurgiens de ses équipages à ouater leurs paroles.
--Est-ce bien dangereux, docteur? demanda-t-il avec plus d'émotion qu'il
n'en voulait montrer.
--À peu près comme une coupure de rasoir au menton.
--Bien. Remerciez le roi, messieurs. Olivier, je te reviendrai voir.
Olivier remua les yeux et les doigts, comme pour remercier à la fois son
oncle qui le quittait, et le docteur qui lui faisait lâcher prise.
Puis, heureux d'être dans un lit, heureux de se voir abandonné à un
homme plein d'intelligence et de douceur, il feignit de s'endormir.
Le docteur renvoya tout le monde.
Le fait est qu'Olivier s'endormit, non sans avoir remercié le ciel de
tout ce qui lui était arrivé, ou plutôt de ce qui ne lui était pas
advenu de mal en des circonstances si graves.
La fièvre s'était emparée de lui, cette fièvre régénératrice
merveilleuse de l'humanité, sève éternelle qui fleurit dans le sang de
l'homme, et servant les desseins de Dieu, c'est-à-dire de l'humanité,
fait germer la santé dans le malade, ou emporte le vivant au milieu de
la santé.
Quand Olivier eut bien ruminé, avec cette ardeur des fiévreux, sa scène
avec Philippe, sa scène avec la reine, sa scène avec le roi, il tomba
dans un cercle terrible que le sang furieux vient jeter comme un filet
sur l'intelligence.... Il délira.
Trois heures après, on eût pu l'entendre de la galerie où se promenaient
quelques gardes; ce que remarquant le docteur, il appela son laquais et
lui commanda de prendre Olivier dans ses bras. Olivier poussa quelques
cris plaintifs.
--Roule-lui la couverture sur la tête.
--Et qu'en ferai-je? dit le valet. Il est trop lourd et se défend trop.
Je vais demander assistance à l'un de messieurs les gardes.
--Vous êtes une poule mouillée, si vous avez peur d'un malade, dit le
vieux docteur.
--Monsieur....
--Et si vous le trouvez trop lourd, c'est que vous n'êtes pas fort comme
je l'avais cru. Je vous renverrai donc en Auvergne.
La menace fit son effet. Charny, criant, hurlant, délirant et
gesticulant, fut enlevé comme une plume par l'Auvergnat à la vue des
gardes du corps.
Ceux-ci questionnaient Louis et l'entouraient.
--Messieurs, dit le docteur en criant plus fort que Charny pour couvrir
ses cris, vous entendez bien que je n'irai pas faire une lieue toutes
les heures pour visiter ce malade que le roi m'a confié. Votre galerie
est au bout du monde.
--Où le conduisez-vous, alors, docteur?
--Chez moi, comme un paresseux que je suis. J'ai ici, vous le savez,
deux chambres; je le coucherai dans l'une d'elles, et après-demain, si
personne ne se mêle de lui, je vous en rendrai compte.
--Mais, docteur, dit l'officier, je vous assure qu'ici le malade est
très bien; nous aimons tous monsieur de Suffren, et....
--Oui, oui, je connais ces soins-là de camarade à camarade. Le blessé a
soif, on est bon pour lui; on lui donne à boire et il meurt. Au diable
les bons soins de messieurs les gardes! On m'a tué ainsi dix malades.
Le docteur parlait encore que déjà Olivier ne pouvait plus être entendu.
--Oui-da! poursuivit le digne médecin, c'est fort bien fait, c'est
puissamment raisonné. Il n'y a qu'un malheur à cela, c'est que le roi
voudra voir le malade.... Et s'il le voit... il l'entendra.... Diable! il
n'y a pas à hésiter. Je vais prévenir la reine, elle me donnera un
conseil.
Le bon docteur ayant pris cette résolution avec cette promptitude
d'homme à qui la nature compte les secondes, inonda d'eau fraîche le
visage du blessé, le plaça dans un lit de façon qu'il ne se tuât pas en
remuant ou en tombant. Il mit un cadenas aux volets, ferma la porte de
la chambre à double tour, et, la clef dans sa poche, se rendit chez la
reine, après s'être assuré, en écoutant au dehors, que pas un des cris
d'Olivier ne pouvait être perçu ou compris.
Il va sans dire que, pour plus de précaution, l'Auvergnat était enfermé
avec le malade.
Il trouva juste à cette porte madame de Misery, que la reine expédiait
pour prendre des nouvelles du blessé.
Elle insistait pour entrer.
--Venez, venez, madame, dit-il, je sors.
--Mais, docteur, la reine attend!
--Je vais chez la reine, madame.
--La reine désire....
--La reine en saura tout autant qu'elle en désire savoir, c'est moi qui
vous le dis, madame. Allons.
Et il fit si bien, qu'il força la dame de Marie-Antoinette à courir pour
arriver en même temps que lui.
Chapitre LI
_Aegri somnia_[2]
[Note 2: «Rêve douloureux».]
La reine attendait la réponse de madame de Misery, elle n'attendait pas
le docteur.
Celui-ci entra avec sa familiarité accoutumée.
--Madame, dit-il tout haut, le malade, auquel le roi et Votre Majesté
s'intéressent, va aussi bien qu'on va quand on a la fièvre.
La reine connaissait le docteur; elle savait toute son horreur pour les
gens qui, disait-il, poussent des cris entiers quand ils ressentent des
demi-souffrances.
Elle se figura que monsieur de Charny avait un peu outré sa position.
Les femmes fortes sont disposées à trouver faibles les hommes forts.
--Le blessé, dit-elle, est un blessé pour rire.
--Eh! eh! fit le docteur.
--Une égratignure.
--Mais non, non, madame; enfin, égratignure ou blessure, tout ce que je
sais, c'est qu'il a la fièvre.
--Pauvre garçon! Une fièvre assez forte?
--Une fièvre terrible.
--Bah! fit la reine avec effroi; je ne pensais pas que, comme cela...
tout de suite... la fièvre....
Le docteur regarda un moment la reine.
--Il y a fièvre et fièvre, répliqua-t-il.
--Mon cher Louis, tenez, vous m'effrayez. Vous qui d'ordinaire êtes si
rassurant, je ne sais vraiment ce que vous avez ce soir.
--Rien d'extraordinaire.
--Ah! par exemple! Vous vous retournez, et vous regardez de droite et de
gauche, vous avez l'air d'un homme qui voudrait me confier un grand
secret.
--Eh! qui dit non?
--Vous voyez bien; un secret à propos de fièvre!
--Mais oui.
--De la fièvre de monsieur de Charny.
--Mais oui.
--Et vous me cherchez pour ce secret?
--Mais oui.
--Vite au fait. Vous savez que je suis curieuse. Tenez commençons par le
commencement.
--Comme Petit-Jean, n'est-ce pas?
--Oui, mon cher docteur.
--Eh bien! madame....
--Eh bien! j'attends, docteur.
--Non, c'est moi qui attends.
--Quoi?
--Que vous me questionniez, madame. Je ne raconte pas bien, mais si on
me fait des demandes, je réponds comme un livre.
--Eh bien! je vous ai demandé comment va la fièvre de monsieur de
Charny.
--Non, c'est mal débuté. Demandez-moi d'abord comment il se fait que
monsieur de Charny soit chez moi, dans une de mes deux petites chambres,
au lieu d'être dans la galerie ou dans le poste de l'officier des
gardes.
--Soit, je vous le demande. En effet, c'est étonnant.
--Eh bien! madame, je n'ai pas voulu laisser monsieur de Charny dans
cette galerie, dans ce poste, comme vous voudrez, parce que monsieur de
Charny n'est pas un fiévreux ordinaire.
La reine fit un geste de surprise.
--Que voulez-vous dire?
--Monsieur de Charny, quand il a la fièvre, délire tout de suite.
--Oh! fit la reine, en joignant les mains.
--Et, poursuivit Louis en se rapprochant de la reine, lorsqu'il délire,
le pauvre jeune homme! il dit une foule de choses extrêmement délicates
à entendre pour messieurs les gardes du roi ou toute autre personne.
--Docteur!
--Ah! dame! il ne fallait pas me questionner, si vous ne vouliez pas que
je répondisse.
--Dites toujours, cher docteur.
Et la reine prit la main du bon savant.
--Ce jeune homme est un athée, peut-être, et, dans son délire, il
blasphème.
--Non pas, non pas. Il a, au contraire, une religion très profonde.
--Il y aurait exaltation peut-être dans ses idées?
--Exaltation, c'est le mot.
La reine composa son visage, et prenant ce superbe sang-froid qui
accompagne toujours les actes des princes habitués au respect des autres
et à l'estime d'eux-mêmes, faculté indispensable aux grands de la terre
pour dominer et ne pas se trahir:
--Monsieur de Charny, dit-elle, m'est recommandé. Il est le neveu de
monsieur de Suffren, notre héros. Il m'a rendu des services; je veux
être à son égard comme serait une parente, une amie. Dites-moi donc la
vérité; je dois et je veux l'entendre.
--Mais, moi, je ne puis vous la dire, répliqua Louis, et puisque Votre
Majesté tient si fort à la connaître, je ne sais qu'un moyen, c'est que
Votre Majesté entende elle-même. De cette façon, si quelque chose est
dit à tort par ce jeune homme, la reine n'en voudra ni à l'indiscret qui
aura laissé pénétrer le secret, ni à l'imprudent qui l'aura étouffé.
--J'aime votre amitié, s'écria la reine, et crois dès à présent que
monsieur de Charny dit des choses étranges dans son délire....
--Des choses qu'il est urgent que Votre Majesté entende pour les
apprécier, fit le bon docteur.
Et il prit doucement la main émue de la reine.
--Mais d'abord, prenez garde, s'écria la reine, je ne fais point ici un
pas sans avoir quelque charitable espion derrière moi.
--Vous n'aurez que moi, ce soir. Il s'agit de traverser mon corridor,
qui a une porte à chaque extrémité. Je fermerai celle par laquelle nous
entrerons, et nul ne sera près de nous, madame.
--Je m'abandonne à mon cher docteur, fit la reine.
Et prenant le bras de Louis, elle se glissa hors des appartements toute
palpitante de curiosité.
Le docteur tint sa promesse. Jamais roi, marchant au combat ou faisant
une reconnaissance dans une ville de guerre; jamais reine, escortée en
aventure, ne fut plus vulgairement éclairée par un capitaine des gardes
ou un grand-officier du palais.
Le docteur ferma la première porte, s'approcha de la deuxième, à
laquelle il colla son oreille.
--Eh bien! dit la reine, c'est donc là qu'est votre malade?
--Non pas, madame, il est dans la seconde pièce. Oh! s'il était dans
celle-ci, vous l'eussiez entendu du bout du corridor. Écoutez déjà de
cette porte.
On entendait, en effet, le murmure inarticulé de quelques plaintes.
--Il gémit, il souffre, docteur.
--Non pas, non pas, il ne gémit pas du tout. Il parle bel et bien.
Tenez, je vais ouvrir cette porte.
--Mais je ne veux pas entrer près de lui, s'écria la reine en se
rejetant en arrière.
--Ce n'est pas non plus cela que je vous propose, dit le docteur. Je
vous parle seulement d'entrer dans la première chambre, et de là, sans
crainte d'être vue ou de voir, vous entendrez tout ce qui se dira chez
le blessé.
--Tous ces mystères, toutes ces préparations me font peur, murmura la
reine.
--Que sera-ce donc lorsque vous aurez entendu! répliqua le docteur.
Et il entra seul près de Charny.
Vêtu de sa culotte d'uniforme, dont le bon docteur avait dénoué les
boucles, sa jambe nerveuse et fine prise dans un bas de soie aux
spirales d'opale et de nacre, ses bras étendus comme ceux d'un cadavre,
et tout raides dans les manches de batiste froissée, Charny essayait de
soulever sur l'oreiller sa tête plus lourde que si elle eût été de
plomb.
Une sueur bouillante ruisselait en perles sur son front, et collait à
ses tempes les boucles dénouées de ses cheveux.
Abattu, écrasé, inerte, il n'était plus qu'une pensée, qu'un sentiment,
qu'un reflet; son corps ne vivait plus que sur cette flamme, toujours
animée et s'irritant elle-même dans son cerveau, comme le lumignon dans
la veilleuse d'albâtre.
Ce n'est pas une vaine comparaison que nous avons choisie, car cette
flamme, seule existence de Charny, éclairait fantastiquement et d'une
façon adoucie certains détails que la mémoire seule n'eût pas traduits
en longs poèmes.
Charny en était à se raconter lui-même son entrevue dans le fiacre avec
la dame allemande rencontrée de Paris à Versailles.
--Allemande! allemande! répétait-il toujours.
--Oui, allemande, nous savons cela, dit le docteur, route de Versailles.
--Reine de France, s'écria-t-il tout à coup.
--Eh! fit Louis en regardant dans la chambre de la reine. Rien que cela.
Qu'en dites-vous, madame?
--Voilà ce qu'il y a d'affreux, murmura Charny; c'est d'aimer un ange,
une femme, de l'aimer follement, de donner sa vie pour elle, et de
n'avoir plus en face, quand on s'approche, qu'une reine de velours et
d'or, un métal ou une étoffe, pas de coeur!
--Oh! fit le docteur en riant d'un rire forcé.
Charny ne fit pas attention à l'interruption.
--J'aimerais, dit-il, une femme mariée. Je l'aimerais avec cet amour
sauvage qui fait que l'on oublie tout. Eh bien!... je dirais à cette
femme: «Il nous reste quelques beaux jours sur cette terre; ceux qui
nous attendent en dehors de l'amour vaudront-ils ces jours-là? Viens,
ma bien-aimée, tant que tu m'aimeras et que je t'aimerai, ce sera la
vie des élus. Après, eh bien! après, ce sera la mort, c'est-à-dire la
vie que nous avons en ce moment.
«Donc gagnons les bénéfices de l'amour.»
--Pas mal raisonné pour un fiévreux, murmura le docteur, bien que cette
morale fût des moins serrées.
--Mais ses enfants!... s'écria tout à coup Charny avec rage; elle ne
laissera pas ses deux enfants.
--Voilà l'obstacle, _hic nodus_[3], fit Louis en étanchant la sueur du
front de Charny, avec un sublime mélange de raillerie et de charité.
[Note 3: «Ici est la difficulté».]
--Oh! reprit le jeune homme insensible à tout, des enfants, cela
s'emportera bien dans le pan d'un manteau de voyage, des enfants....
«Voyons, Charny, puisque tu emportes la mère, elle, plus légère qu'une
plume de fauvette, dans tes bras; puisque tu la soulèves sans rien
sentir qu'un frisson d'amour au lieu d'un fardeau, est-ce que tu
n'emporterais pas aussi les enfants de Marie.... Ah!...»
Il poussa un cri terrible.
--Les enfants d'un roi, c'est si lourd qu'on en sentirait le vide dans
une moitié du monde.
Louis quitta son malade et s'approcha de la reine.
Il la trouva debout, froide et tremblante; il lui prit la main; elle
avait aussi le frisson.
--Vous aviez raison, dit-elle. C'est plus que du délire, c'est un danger
réel que court ce jeune homme si on l'entendait.
--Écoutez! écoutez! poursuivit le docteur.
--Non, plus un mot.
--Il s'adoucit. Tenez, le voilà qui prie.
En effet, Charny venait de se soulever et joignait les mains; il fixait
de grands yeux étonnés dans le vague et le chimérique infini.
--Marie, dit-il d'une voix vibrante et douce, Marie, j'ai bien senti que
vous m'aimiez. Oh! je n'en dirai rien. Votre pied, Marie, s'est approché
du mien dans le fiacre, et je me suis senti mourir. Votre main a
descendu sur la mienne... là... là... je n'en dirai rien, c'est le
secret de ma vie. Mon sang a beau couler, Marie, de ma blessure, le
secret ne sortira pas avec lui.
«Mon ennemi a trempé son épée dans mon sang; mais s'il a un peu de mon
secret à moi, il n'a rien du vôtre. Ne craignez donc rien, Marie; ne me
dites même pas que vous m'aimez; c'est inutile; puisque vous rougissez,
vous n'avez rien à m'apprendre.