Quant aux doctrinaires, ce sont des gens qui demeurent entre cour et
jardin et qui ne voient jamais dans la rue.
Et puis, l'_Aristocratie_? J'entends le mot, je ne vois pas la chose;
des différences ne sont pas des supériorités.
Le nouveau roi appliquait les vieilles formules. Il divisait pour
régner et démolissait volontiers ses ministres les uns par les les
autres. Je n'aime pas ces ogres de réputation, qui croient augmenter
la leur en dévorant celle des voisins. Cependant je réservais mes vues
personnelles, et je répondais aux questions indiscrètes: «J'ai une
opinion le matin; j'en ai une autre l'après-midi; mais le soir je n'en
ai plus du tout.»
Dans les derniers temps, je me brouillai avec Louis-Philippe, et comme
je touchais deux pensions, l'une de cent mille francs et l'autre de
seize mille, je renonçai à la seconde. Le roi ne manqua pas de
raconter avec ironie que j'avais renvoyé celle de seize mille; mais à
ma place, il eût peut-être gardé les deux.
La Conférence de Londres.
J'étais un revenant de la Révolution française; ma seule apparition
sur la scène politique fit croire à sa vitalité. Comme en 1792, après
quarante années, ambassadeur en Angleterre et chef de la Conférence de
Londres, je renouais le fil de l'_Entente cordiale_: «Messieurs, je
viens m'entretenir avec vous des moyens de conserver la paix de
l'Europe.» Je jouai la partie en opposant la _Baleine_ à l'_Éléphant_,
et je menai à bien la quadruple alliance de l'Occident contre celle du
Nord.
Il parut à Londres une caricature représentant _Les Aveugles conduits
par un Boiteux_. Les Aveugles étaient les rois de l'Europe, un bandeau
sur les yeux; le Boiteux, c'était moi qui, armé de ma seule béquille,
les menais en laisse avec un ruban. J'aimerais mieux être borgne,
puisqu'on dit que dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.
Les plumes étaient à l'unisson des crayons, et j'ai conservé un
article du _Morning-Post_ dont voici la traduction:
Lorsque la tempête des _Trois Glorieuses_ éclata sur Paris, trop
heureux de quitter encore une fois la France, M. de Talleyrand
vint en Angleterre. On ne peut s'empêcher de rire en songeant à
la manière dont il y fit sa réapparition. Il donnait ses
audiences à ses compatriotes dans son salon d'_Hanover-Square_,
avec un chapeau rond sur la tête orné d'une cocarde tricolore de
six pouces carrés, tandis que se prélassaient, étendus tout au
long sur les sofas, trois jeunes _Sans-Culottes_ de Juillet,
qu'il avait amenés avec lui pour servir d'enseigne à son
républicanisme. Louis-Philippe une fois solidement assis sur son
trône, la cocarde tricolore fut jetée au feu et les jeunes
échantillons républicains furent renvoyés à Paris.
M. de Talleyrand, affranchi de toute crainte, reprit ses
habitudes et donna libre cours à son despotisme naturel. Il avait
ici tout le monde à ses pieds; l'aristocratie anglaise le
recherchait et lui faisait des avances, les diplomates pliaient
devant lui. Nous avons trop bien éprouvé qu'il avait les yeux
ouverts tandis que lord Palmerston sommeillait; mais lui seul
résistait à M. de Talleyrand, non seulement sur les grandes
choses, mais sur les petites et sur des bagatelles; il faisait
tout pour le dégoûter.
Lord Palmerston eut quelques imitateurs. Le marquis de Londonderry
m'attaqua vivement à la Chambre des lords. Mon vieil ami, le duc de
Wellington, a chaleureusement défendu celui qu'il appelait le _Vétéran
des diplomates_, et je lui en suis d'autant plus reconnaissant que
c'est le seul homme d'État dans le monde qui ait jamais dit du bien de
moi. L'Angleterre me doit plus qu'elle ne croit m'avoir donné; il faut
bon estomac pour digérer les services rendus, et on pardonne plus
facilement à un ennemi qu'à un créancier.
J'avais fait à Londres des séjours prolongés, j'étais en pays de
connaissance, et je ne me privais pas de dauber à mon tour sur mes
bons amis les Anglais.
Un jour, à dîner, un domestique me renversa une saucière sur la tête,
et je ne me gênai pas pour dire que je ne connaissais rien d'aussi
bourgeois que cette maison.
À titre de curiosité, je citerai une confidence de M. Walpole. À
l'exception de quelques vases et ustensiles du seizième siècle, aucun
des prétendus insignes de la Couronne d'Angleterre, qu'on fait voir à
la Tour de Londres, n'est antérieur aux _Rats de Hanovre_, et ces
diadèmes et ces joyaux des Édouard et des Richard sont évidemment
contrefaits. Walpole me disait aussi qu'on ne saurait se faire une
idée de l'ignorance et de la jactance anglaises, et que le gardien de
ces faux bijoux, qui vous les fait voir à la lueur d'une lampe, au
travers d'un grillage, a toujours soin de vous répéter en les
montrant: «_Objet sans pareil, en or très pur, âgé de huit cents
ans_», et autres forfanteries qui faisaient rougir son front de
gentilhomme et qui torturaient son coeur d'antiquaire.
M. de Lamartine était à Londres pendant mon ambassade. J'invitai le
jeune poète à venir me voir à l'hôtel d'_Hanover-Square_. Je l'attirai
un soir sur un canapé, dans un arrière-salon faiblement éclairé, et
nous eûmes un entretien qui se prolongea fort avant dans la nuit.
Après avoir déroulé devant lui le tableau de l'Europe, en l'éclairant
d'une lumière qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des
cours et des nations, je lui dévoilai son avenir; il pourra témoigner
un jour si mes prédictions se sont réalisées, et je puis, sans effort
de mémoire, reproduire fidèlement mes paroles, qui tiennent plus de la
prophétie politique que de la perspicacité du diplomate.
«Je désire causer avec vous sans témoin. Vous ne voulez pas vous
rallier à nous, bien que l'oeuvre de reconstruire un gouvernement
avec des matériaux quelconques soit le chef-d'oeuvre de l'esprit
humain. Je n'insiste pas; je crois vous comprendre. Vous voulez
vous réserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que
la substitution d'un oncle à un neveu, sur un trône sans base. Vous y
parviendrez. La nature vous a fait poète, la poésie vous fera orateur,
le tact et la réflexion vous feront politique.
«Je me connais en hommes, j'ai quatre-vingts ans, je vois plus loin
que ma vue; vous aurez un grand rôle dans les événements qui
succéderont à ceci. J'ai vu les manèges des cours; vous verrez les
mouvements bien autrement imposants des peuples. Laissez les vers,
bien que j'adore les vôtres. Ce n'est plus l'âge; formez-vous à la
grande éloquence d'Athènes et de Rome, la France aura des scènes de
Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau
d'avant, tâchez d'être celui d'après. C'était un grand homme, mais il
lui manquait le courage d'être impopulaire; sous ce rapport, voyez, je
suis plus homme que lui; je livre mon nom à toutes les interprétations
et à tous les outrages de la foule. On me croit immoral et
machiavélique, je ne suis qu'impassible et dédaigneux. Je n'ai jamais
donné un conseil pervers à un gouvernement ou à un prince; mais je ne
m'écroule pas avec eux. Après les naufrages, il faut des pilotes pour
recueillir les naufragés. J'ai du sang-froid et je les mène à un port
quelconque, peu m'importe le port, pourvu qu'il abrite; que
deviendrait le vaisseau, si tout le monde se noyait avec l'équipage?
M. Casimir Périer est maintenant un grand pilote, je le seconde; nous
voulons préserver l'Europe de la guerre révolutionnaire, nous y
parviendrons; on me maudira dans les journaux en France; on me
bénira plus loin et plus tard. Ma conscience m'applaudit: je finis
bien ma vie publique. J'écris mes _Mémoires_, je les écris vrais, je
veux qu'ils ne paraissent que longtemps après moi. Je ne suis pas
pressé pour ma mémoire; j'ai bravé la sottise des jugements de
l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante ans dans ma tombe.
Souvenez-vous de ce que je vous prédis, quand je ne serai plus; vous
êtes du bien petit nombre des hommes de qui je désire être connu. Il y
a pour les hommes d'État bien des manières d'être honnête; la mienne
n'est pas la vôtre, je le vois; mais vous m'estimerez plus que vous ne
pensez un jour. Mes prétendus crimes sont des rêves d'imbéciles.
Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la
ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de
cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai eu des faiblesses,
quelques-uns disent des vices; mais des crimes, fi donc!»