La confiance s'établit vîte en amour. M. de Lamerville et la marquise
furent bientôt très-liés. Amador jouait bien de la flûte; il venait
faire, tous les matins, de la musique avec Anaïs, et souvent le
prétexte d'une lecture le ramenait, le soir: il ne paraissait plus
dans la salle de compagnie, qu'aux heures où les dames y descendaient.
Il s'applaudissait, chaque jour, du refus qu'il avait fait de madame
de Simiane. Quelle différence! disait-il, entre cette femme douce,
simple, modeste, qui conserve les goûts de son sexe, à la femme qui a
la folle vanité de rivaliser avec la nôtre. Quel charme ne trouvai-je
pas à faire sentir les beautés de nos grands écrivains, à madame de
Senneterre, comme je jouis de son étonnement, lorsque je lui découvre
toutes les richesses de cette mine féconde, où l'on peut fouiller sans
cesse sans jamais l'épuiser. L'admiration que madame de Senneterre
éprouve pour nos illustres auteurs, est mon ouvrage. Est-ce madame de
Simiane qui daignerait former son opinion sur la mienne? Est-ce elle
qui n'aurait pas encore aimé? Est-ce elle, enfin, qui se contenterait
de l'hommage d'un seul homme? Non, certainement. Ainsi les
préventions de M. de Lamerville contre la marquise, s'accroissaient
encore de l'amour qu'elle lui avait inspiré.
Amador se répétait continuellement qu'Anaïs était la seule femme qui
pût le rendre heureux; mais il voulait, avant de lui déclarer ses
vues, percer le mystère qui l'entourait; il pensa que la marche la
plus sûre et la plus franche était de s'ouvrir de ses desseins à
madame de Saint-Elme, et se résolut de le faire.
Un soir, qu'il s'était rendu au sallon, et cherchait l'occasion de
causer à part avec Amélie, l'hôtesse introduisit dans le cercle la
veuve d'un président. Cette dame, qui comptait au moins cinquante ans,
ne paraissait pas avoir été dépourvue de beauté; mais elle l'était
totalement de grâces. Elle fit un léger salut aux dames, s'approcha
d'un groupe d'hommes qui dissertait sur la politique, et interrompit
leur conversation pour leur demander s'ils avaient lu l'impertinente
brochure qui venait de paraître? De quoi traite-t-elle, Madame? dit
l'un d'eux.--C'est une diatribe contre les femmes.--L'auteur n'est
sûrement pas Français, observa M. de Lamerville.--A son style, qui
pèche la plupart du temps contre les règles que prescrit la grammaire,
et surtout au ton insultant qu'il prend envers nous, j'aurais cru
qu'il était pour le moins un Hottentot, s'il ne nous apprenait dans sa
Préface qu'il est né à Paris.--Ce ridicule écrivain vous
défendrait-il, par hasard, l'amour? demanda un jeune homme.--Non,
Monsieur; il nous fait la grâce de nous le permettre, dit la
Présidente en minaudant; mais il nous défend la gloire; il veut que
nous demeurions étrangères à la culture des beaux-arts; il nous refuse
tous les talens, même celui d'écrire.--Et Madame est auteur?--Pas
encore; mais je travaille à me rendre digne de ce titre. Je possède
maintenant le latin à un degré si supérieur, que je suis en état de
tenir tête dans cette langue au plus savant professeur de rhétorique.
Je sais mon Juvénal en entier, et mon premier ouvrage sera une longue
et sanglante satire contre nos détracteurs. Votre sexe est plutôt fait
pour le madrigal, observa M. de Lamerville. Monsieur, à ce que je
vois, est de la secte de ceux qui ne veulent pas que nous ayions du
génie, et qui nous condamnent à plaire éternellement.--Serait-ce un si
mauvais partage?--Plaire est agréable, sans doute; mais plaire ne
suffit pas; d'ailleurs, quoique vous en puissiez dire, on n'aime que
rarement une femme qui n'a aucun savoir. Que voulez-vous faire, je
vous prie, d'une jolie poupée qui ne vous entretiendra que de bals, de
pompons, ou d'une insipide ménagère qui vous fatiguera de détails
domestiques.--Je ne voudrais pour ma compagne ni de ces femmes, ni
d'une femme bel-esprit.--Et laquelle choisirez-vous?--Celle qui aura
plus de grâces encore que de beauté, quelque peu de coquetterie et
beaucoup de candeur; celle qui possédera assez d'esprit naturel et
assez d'instruction pour me charmer et me comprendre; celle dont les
vertus modestes et la bonté constante seront les premiers apanages. Ce
portrait est séduisant, observa un prétendu philosophe; mais où
rencontrer le modèle? On le cherche long-temps; mais on le trouve
enfin, répondit Amador en jetant un regard expressif sur la marquise.
Elle baissa les yeux, étouffa un soupir, et songea à sa mère.
Croyez-vous, Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, qu'il
soit impossible qu'une femme de lettres possède les qualités que vous
venez de peindre? Je fais plus que de le croire, j'en suis certain.
Celle qui a l'ambition de devenir célèbre, a plus d'orgueil que de
sensibilité.--Ainsi, vous proscrivez les Sapho, les Corinne, les
Deshoulières, les Lafayette, les Riccoboni?--Je ne les proscris point,
je leur offre le tribut qu'elles ont souhaité; je les admire; mais je
ne serais jamais l'amant, encore moins l'époux de celle qui marcherait
sur leurs traces.--Je donnerais cent louis, s'écria la Présidente,
pour que vous portassiez les fers de quelque Muse! Cela serait
plaisant, dit le peintre. On a vu des choses aussi extraordinaires,
observa le jeune homme. Celle-là ne se verra point, répliqua M. de
Lamerville. Anaïs sentit son sang se glacer dans ses veines. Ne
pourrait-il pas arriver, reprit la Présidente, que vous devinssiez
amoureux, malgré vous, d'une femme qui serait chargée du crime affreux
d'enchanter l'univers par ses écrits?--Je ne le crains pas, mon coeur
ne m'appartient plus; mais si au lieu d'avoir fait le choix dont je
m'applaudis, j'avais eu le malheur de prendre, sans le vouloir, de
l'amour pour une de ces femmes avides de renommée, je fuirais jusqu'au
bout du monde plutôt que de céder à mon penchant.--Cela est trop fort,
prononça Anaïs. Beaucoup trop fort, dit le peintre: je ne vois rien
de fâcheux à s'abandonner au sentiment que vous inspire une femme
célèbre. De bonne foi, général, ajouta-t-il en désignant la marquise,
croyez-vous qu'une auréole de gloire gâterait ce joli front?--Son
éclat serait moins touchant, répondit M. de Lamerville. Injuste
prévention! s'écria madame de Saint-Elme. Très-injuste, dit le jeune
homme. Quant à moi, je suis fou des talens. Si je les aime dans mon
sexe, je les idolâtre dans l'autre; ils sont à mes yeux le plus
puissant et le plus solide des attraits. Les productions littéraires
des femmes ont une grâce, une délicatesse que nous tenterions en vain
d'imiter; elles font le charme de mes loisirs, et j'avoue que je
serais homme à devenir éperduement amoureux d'une femme, seulement
parce qu'elle serait auteur. Vous voyez, Monsieur, dit la Présidente à
M. de Lamerville, en rajustant le noeud de son fichu, vous voyez que
tout le monde n'est pas de votre opinion.--La mienne est du moins
celle du plus grand nombre.--Oh! cela est loin d'être prouvé; mille
exemples attestent le contraire. De tous temps les femmes à réputation
ont enchaîné sous leurs lois une foule d'amans.--Dites d'adorateurs,
Madame. Il est, je le sais, des hommes vains et nuls, qui, brûlant de
faire parler d'eux à quelque titre que ce soit, se proclament les
esclaves de ces femmes présomptueuses. C'est un culte que l'orgueil
rend à la vanité, et l'on ose traiter cela de sentiment! l'on profane
ainsi ce mot sacré! Mais dans ce siècle on veut voir partout de
l'amour; il n'est presque nulle part. Vraiment, reprit la Présidente,
d'un ton ironique, Monsieur emploie tant d'art et d'éloquence à
soutenir son systême, que je tremble qu'on ne l'adopte. En effet, il
est simple de croire que l'esprit est sottise, et que le sacrifice
qu'on veut faire à une femme de son rang, de ses richesses, du séjour
de sa patrie, n'est point une marque d'amour.--Je n'ai point tenu ce
langage.--N'avez-vous pas nié que l'on pût ressentir une grande
passion pour une femme supérieure?--Je nie que ce que vous appelez
une femme supérieure soit faite pour inspirer une tendresse
véritable.--Voilà, Monsieur, ce qui s'appelle s'abuser étrangement. Un
grand nombre de faits dément votre assertion.--Bon, ce sont de vrais
contes!--Des contes! tout le monde sait qu'il y a peu de mois encore,
un prince allemand, dont cent aïeux illustres et une fortune immense
sont le moindre des titres, brigua la main de madame de Simiane.--Une
ivresse passagère l'aveuglait; je le répète, ces femmes-là ne peuvent
ni donner ni recevoir le bonheur: elles subjuguent quelquefois, jamais
elles n'attachent, et dans le dévouement extrême qu'on se plaît à
faire éclater pour elle, la tête est tout, le coeur n'est rien; mais
elles n'y regardent pas de si près: l'article important pour elles est
de faire du bruit. Général, dit d'un ton grave un vieillard qui ne
s'était pas encore mêlé à la conversation, madame de Simiane honore
autant son sexe par ses moeurs, qu'elle honore les lettres par ses
ouvrages; et son nom, permettez-moi de vous le faire observer, ne doit
se prononcer qu'avec respect. Je ne prétends pas attaquer le caractère
de madame de Simiane, répondit M. de Lamerville; mais en dédaignant
l'estimable obscurité qui doit être le partage de son sexe, elle m'a
donné le droit de la juger sévèrement.--Eh! que savez-vous, reprit
le vieillard avec feu, que savez-vous si ce noble tort que vous
lui reprochez ne l'a point préservée de torts plus condamnables?
Que savez-vous s'il n'est pas le principe de ses éminentes
vertus?--Connaîtriez-vous madame de Simiane, demanda madame de
Saint-Elme avec vivacité, au vieillard.--Je n'ai point cet honneur,
mais je sais des traits d'elle qui me la font chérir. Son ame,
d'ailleurs, se révèle dans ses écrits. C'est risquer beaucoup que de
juger quelqu'un sur ses écrits, observa un partisan de Lavater; quant
à moi, je n'en crois que la figure. On assure que celle de madame de
Simiane est des plus séduisantes, dit le jeune homme. On me l'a
extrêmement vantée, dit le peintre; je n'ai pu, malgré tous mes
désirs, en juger par moi-même. On m'a montré une fois la marquise au
spectacle: je cherchai à m'approcher d'elle au moment où elle en
sortait. Je ne pus y réussir, une foule curieuse assiégeait ses pas.
Elle ne paraît dans aucun lieu sans être soudain entourée d'un essaim
d'admirateurs.--Heureuse! heureuse femme! s'écria la Présidente, sa
marche est toujours un triomphe. Ce triomphe est peu digne d'envie,
répondit d'un ton dédaigneux M. de Lamerville; la femme la plus
estimable est celle dont on parle le moins. N'êtes-vous pas de mon
avis, Madame, demanda-t-il à la marquise?
L'amour avait eu assez d'empire sur Anaïs pour qu'elle eût souffert
jusque-là en silence des discours qui la blessaient; mais ces
dernières paroles du général ne laissèrent de place dans son ame qu'au
ressentiment; il lui sembla qu'elle ne pouvait les pardonner, sans
faire un outrage à la mémoire de M. de Crécy; et d'un ton à la fois
sensible et ferme, elle répliqua: Oui, madame de Simiane mérite le
blâme, elle le mérite pour s'être écartée de la route qui lui fut
tracée par un cher et respectable guide. Elle le mérite pour avoir
embrassé, nourri la plus funeste illusion. Sa faute fut affreuse, sa
punition sera plus affreuse encore.--De quoi voulez-vous, je vous
prie, qu'on la punisse, demanda la Présidente? De sa gloire,
apparemment, répondit le vieillard avec véhémence?--Sa gloire! sa
gloire! elle est obscurcie, s'écria la marquise.--Obscurcie? reprit la
Présidente, en voici bien d'un autre! Elle s'accroît chaque jour: la
jalousie seule, l'odieuse jalousie pourrait le contester. Madame ne
saurait être jalouse de personne, répondit le général d'un ton
imposant. Le vieillard, en colère, proféra entre ses dents quelques
mots qui ne furent pas entendus. Eh! mon dieu, dit Amélie avec
impatience, laissons cet entretien. Oui, laissons-le, répondit la
marquise; mais ne l'oublions pas.
La comtesse avait tremblé que le transport imprudent de la marquise ne
l'eût trahie; mais M. de Lamerville n'en tira aucune autre
conséquence, sinon qu'elle connaissait quelques particularités qui
n'étaient pas avantageuses à madame de Simiane. Ces femmes à talent,
dit-il tout bas à la marquise, deviennent tôt ou tard les héroïnes de
quelques aventures plus ou moins répréhensibles, et je gagerais, en
dépit du pompeux éloge qu'on vient de nous faire de madame de Simiane,
que sa conduite n'est pas entièrement irréprochable. L'indignation se
peignit dans les traits d'Anaïs; un éclat allait la compromettre; la
comtesse s'en aperçut: sortons, lui dit-elle, mon amie, sortons, je me
sens très-indisposée.
M. de Lamerville voulait accompagner les dames jusque chez elles; la
comtesse le pria de les laisser, sous le prétexte d'avoir besoin de
repos.