Le lendemain matin le général envoya savoir des nouvelles des dames,
et leur fit demander à quelle heure elles seraient visibles. Elles
répondirent qu'elles ne pourraient le recevoir de la journée, mais
qu'elles le verraient au sallon. Amador avait passé une partie de la
nuit à rêver à la marquise. Aucune femme ne lui avait encore semblé
réunir tant de charmes. Quelques mots sortis de sa bouche avaient
suffi pour le convaincre qu'elle avait infiniment d'esprit. Le
mystère dont elle s'entourait excitait sa curiosité, sans lui faire
naître le plus léger doute sur sa vertu: tout dans elle annonçait une
naissance distinguée, et la montrait, sous tous les rapports, digne de
lui plaire; mais était-elle libre? C'est ce dont il comptait
s'informer adroitement dans le premier entretien qu'il pourrait
obtenir. Il fut chagrin du retard apporté à ses voeux, et chaque heure
qui s'écoula jusqu'au soir, lui parut d'une lenteur insupportable.
Anaïs trouva le temps moins long. L'amour n'a pas le même caractère
chez les deux sexes. L'homme veut surtout jouir, la femme veut surtout
espérer: l'un ne contient qu'avec effort l'aveu de sa flamme, l'autre
ne le laisse échapper que malgré soi; l'un s'abandonne avec ivresse à
ses transports: il croit ne pouvoir jamais les faire assez éclater; ce
n'est qu'en tremblant que l'autre découvre une partie des siens à
celui qui les fait naître: il se mêle pour la femme, au bonheur
d'aimer, une sorte de confusion qui l'empêche de le goûter dans toute
sa plénitude, en présence de son amant; aussi arrive-t-il qu'elle
retarde quelquefois le moment de le voir, ou avance celui de le
quitter, pour être davantage à lui. Seule, elle se répète mille fois,
avec délices, ce qu'elle oserait à peine entendre, ce qu'elle oserait
encore moins dire. L'homme qui règne sur le coeur d'une femme
délicate, ne sait jamais jusqu'à quel point il est aimé.
Le général était depuis long-temps dans le lieu du rendez-vous
commun, où il ne prenait, contre son ordinaire, que peu de part à la
conversation, quand la marquise et la comtesse entrèrent.
Amélie avait plus de jeunesse et d'éclat qu'Anaïs; mais cette dernière
possédait, au suprême degré, ce je ne sais quoi, aimant des ames, que
personne n'a su définir, mais qui nous attire d'abord. Tous les yeux
se dirigèrent au même instant sur elle; toutes les bouches s'ouvrirent
pour prononcer la même exclamation. Amador courut vers elle, et la
conduisit s'asseoir, en se plaignant avec grâce de ce que sa porte
lui avait été défendue. J'espère, dit un peintre aux hommes qui
étaient venus faire cercle autour de la marquise, j'espère que vous
serez maintenant de mon avis sur les traits dont se compose la beauté
la plus touchante. Un oui unanime se fit entendre. J'avais tort, dit
le général à voix basse à la marquise, de désirer de vous rencontrer
ici. Je ne devais gagner à cela que des rivaux.
Quand on eut cédé au premier élan d'admiration que l'aspect de la
marquise avait causé, il s'entama une discussion littéraire. Anaïs,
qui craignait, en s'y mêlant, de se décéler, accepta une carte de
whist. M. de Lamerville s'arrangea pour être son partenaire. Plus
occupé de la marquise que de son jeu, il fit beaucoup de fautes; mais
Anaïs ne lui en reprocha aucune.
Il chercha inutilement, après la partie, le moyen d'avoir un instant
de conversation particulière avec la marquise. Le peintre s'était
rapproché d'elle, et ne la quitta plus: lorsqu'elle se retira, il lui
offrit sa main pour la reconduire jusqu'à la porte de son appartement.
Amador présenta la sienne à madame de Saint-Elme, en adressant un
regard chagrin à la marquise: elle comprit tout ce que ce regard
signifiait, et sut bon gré au peintre d'avoir été importun.
Quand le général fut retiré chez lui, il demanda à son
valet-de-chambre s'il avait appris quelque chose de relatif à ses
voisines. Oui, Monsieur: la plus jeune est mariée à un homme de
condition; l'autre est veuve.--De qui?--Je n'ai pu le savoir;
mademoiselle Rosine ne parle pas plus qu'une muraille: tout ce que
j'ai tiré d'elle, c'est ce que je viens de vous apprendre; mais ce
qui, je crois, vous fera plaisir, c'est qu'à force d'adresse je suis
parvenu à m'assurer de l'endroit où ces dames vont se promener chaque
fois qu'elles sortent. M. de Lamerville, satisfait de cette dernière
découverte, se proposa de la mettre à profit dès qu'il en trouverait
l'occasion. Elle se présenta le lendemain.
Anaïs s'était levée avec une gaîté charmante; les souvenirs de la
veille lui faisaient trouver le jour plus beau que de coutume. Elle se
sentit le besoin d'en aller jouir au-dehors, prit à la hâte un léger
déjeûner, et sortit, accompagnée de la comtesse.
M. de Lamerville le sut, et se rendit au lieu indiqué par son
valet-de-chambre. Il aborda les dames au moment où elles causaient de
lui avec chaleur. La marquise jeta un cri. Il s'excusa de l'avoir
surprise, et l'invita, ainsi que sa compagne, à venir visiter un petit
bois qui n'était pas éloigné. Elles y consentirent. Elles s'y
promenaient depuis environ une heure, et se préparaient à le quitter,
quand elles entendirent une flûte et une clarinette qui exécutaient
le duo de Roland. Cette galanterie du général flatta infiniment les
dames; elles regardèrent de tous côtés, sans apercevoir personne.
Anaïs, ravie, ne savait si elle devait en croire son oreille. Ce bois
est-il enchanté, demanda la comtesse?--Oui, depuis quelques momens,
répondit le général.
La musique cessa, l'entretien le plus intéressant la suivit. La
marquise, appuyée sur le bras de son amant, s'étonnait des charmes
nouveaux qu'elle trouvait à la nature. Un frémissement délicieux
agitait en secret tout son être. Le battement précipité de son coeur
la forçait quelquefois à ralentir son pas. Si le bonheur dont je
jouis n'est qu'un rêve, pensa-t-elle, puissai-je mourir avant que de
me réveiller!
Cette douce matinée fut suivie d'une douce soirée. Anaïs descendit au
sallon, belle d'amour et d'espérance. Son arrivée produisit une
sensation plus vive encore que la veille. Amador, cette fois, se
sentit plus orgueilleux que jaloux des hommages qu'elle recevait: il
avait deviné que le sien pourrait lui plaire. Il s'assit auprès
d'elle, et lui dit: Je n'oublierai de long-temps la promenade du
matin.--Ni moi non plus, répondit-elle. Ces mots ne lui furent pas
plutôt échappés, qu'elle en sentit toute la force. Elle crut en
affaiblir l'effet, en ajoutant: Ce que j'aime le plus au monde, c'est
la campagne. L'altération de sa voix, la rougeur subite dont ses joues
se couvrirent, prouvèrent à M. de Lamerville que cette dernière phrase
était une ruse de la pudeur: il s'applaudit en lui-même de son
triomphe. Pour l'assurer davantage, il eut l'air de l'ignorer, et
reprit: Puisque vous aimez la campagne, accordez-moi la faveur de vous
conduire demain dans un ermitage qui réunit tous les agrémens. Les
propriétaires sont absens, le concierge a beaucoup de complaisance
pour moi; il nous recevra à merveille: nous pourrions y passer la
journée, et nous procurer le plaisir de faire venir l'élite des
musiciens de cette ville.--Je me fais une fête de cette partie, dit
madame de Saint-Elme; certainement, marquise, vous ne la refuserez
pas. Anaïs ne répondit rien. Amador prit son silence pour un
consentement. Il l'en remercia d'une manière si aimable, qu'elle ne se
trouva point le courage de ne pas mériter sa reconnaissance.