Qui termine cette véridique histoire de l’_Albatros_ sans la terminer.
Le 29 avril de l’année suivante, sept mois après le retour si imprévu
de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie était tout en
mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s’agissait ni
d’élections ni de meetings. L’aérostat le _Go a head,_ achevé par les
soins du Weldon-Institute, allait enfin prendre possession de son
élément naturel.
Pour aéronaute, le célèbre Harry W. Tinder, dont le nom a été
prononcé au commencement de ce récit, - plus un aide-aérostier.
Pour passagers, le président et le secrétaire du Weldon-Institute. Ne
méritaient-ils pas un tel honneur? Ne leur appartenait-il pas de
venir en personne protester contre tout appareil qui reposerait sur
le principe du « Plus lourd que l’air » ?
Cependant, après sept mois, ils en étaient encore à parler de leurs
aventures. Frycollin lui-même, quelque envie qu’il en eût, n’avait
rien dit de l’ingénieur Robur ni de Sa prodigieuse machine. Sans
doute, en ballonistes intransigeants qu’ils étaient, Uncle Prudent et
Phil Evans ne voulaient pas qu’il fût question d’aéronef ou de tout
autre appareil volant. Tant que le ballon le _Go a head_ ne tiendrait
pas la première place parmi les engins de locomotion aérienne, ils ne
voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils
croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le véritable
véhicule atmosphérique, c’était l’aérostat et qu à lui seul
appartenait l’avenir.
D’ailleurs, celui dont ils avaient tiré une vengeance si terrible -
si juste à leur sens -, celui-là n’existait plus. Aucun de ceux qui
l’accompagnaient n’avait pu lui survivre. Le secret de l’_Albatros_
était maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique.
Quant à admettre que l’ingénieur Robur eût une retraite, une île de
relâche, au milieu de ce vaste océan, ce n’était qu’une hypothèse. En
tout cas, les deux collègues se réservaient de décider plus tard s’il
ne conviendrait pas de faire quelques recherches à ce sujet.
On allait donc enfin procéder à cette grande expérience que le
Weldon-Institute préparait de si longue date et avec tant de soins.
Le _Go a head_ était le type le plus parfait de ce qui avait été
inventé jusqu’à cette époque dans l’art aérostatique, - ce que sont
un _Inflexible_ ou un _Formidable_ dans l’art naval.
Le _Go a head_ possédait toutes les qualités que doit avoir un
aérostat. Son volume lui permettait de s’élever aux dernières
hauteurs qu’un ballon puisse atteindre; - son imperméabilité, de
pouvoir se maintenir indéfiniment dans l’atmosphère; - sa solidité,
de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la
pluie et du vent; - sa capacité, de disposer d’une force
ascensionnelle assez considérable pour enlever, avec tous ses
accessoires, une machinerie électrique qui devait communiquer à ses
propulseurs une puissance de locomotion supérieure à tout ce qui
avait été obtenu jusqu’alors. Le _Go a head_ avait une forme allongée
qui faciliterait son déplacement suivant l’horizontale. Sa nacelle,
plate-forme à peu près semblable à celle du ballon des capitaines
Krebs et Renard, emportait tout l’outillage nécessaire aux
aérostiers, instruments de physique, câbles, ancres, guides-ropes,
etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui
constituaient sa puissance mécanique. Cette nacelle était munie, à
l’avant, d’une hélice, et, à l’arrière, d’une hélice et d’un
gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du _Go a
head_ devait être très inférieur au rendement des appareils de
l’_Albatros._
Le _Go a head_ avait été transporté, après son gonflement, dans la
clairière de Fairmont-Park, à la place même où s’était reposé
l’aéronef pendant quelques heures.
Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui était fournie par
le plus léger de tous les corps gazeux. Le gaz d’éclairage ne possède
qu’une force de sept cents grammes environ par mètre cube, - ce qui
ne donne qu’une insuffisante rupture d’équilibre avec l’air ambiant.
Mais l’hydrogène possède une force d’ascension qui peut être estimée
à onze cents grammes. Cet hydrogène pur, préparé d’après les procédés
et dans les appareils spéciaux du célèbre Henry Giffard, emplissait
l’énorme ballon. Donc, puisque la capacité du _Go a head_ mesurait
quarante mille mètres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz
était quarante mille multipliés par onze cents, soit de
quarante-quatre mille kilogrammes.
Dans cette matinée du 29 avril, tout était prêt. Dès onze heures,
l’énorme aérostat se balançait à quelques pieds du sol, prêt à
s’élever au milieu des airs.
Temps admirable et fait exprès pour cette importante expérience. En
somme, peut-être aurait-il mieux valu que la brise eût été plus
forte, ce qui aurait rendu l’épreuve plus concluante. En effet, on
n’a jamais mis en doute qu’un ballon pût être dirigé dans un air
calme; mais, au milieu d’une atmosphère en mouvement, c’est autre
chose, et c’est dans ces conditions que les expériences doivent être
tentées.
Enfin, il n’y avait pas de vent ni apparence qu’il dût se lever. Ce
jour-là, par extraordinaire, l’Amérique du Nord ne se disposait point
à envoyer à l’Europe occidentale une des bonnes tempêtes de son
inépuisable réserve, et jamais jour n’eût été mieux choisi pour le
succès d’une expérience aéronautique.
Faut-il parler de la foule immense réunie dans Fairmont-Park, des
nombreux trains qui avaient versé sur la capitale de la Pennsylvanie
les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension de la
vie industrielle et commerciale qui permettait à tous de venir
assister à ce spectacle, patrons, employés, ouvriers, hommes, femmes,
vieillards, enfants, membres du Congrès, représentants de l’armée,
magistrats, reporters, indigènes blancs et noirs, entassés dans la
vaste clairière? Faut-il décrire les émotions bruyantes de ce
populaire, ces mouvements inexplicables, ces poussées soudaines qui
rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips!
hips! hips! qui éclatèrent de toutes parts comme des détonations de
boîtes d’artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur
la plate-forme, au-dessous de l’aérostat pavoisé aux couleurs
américaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des
curieux n’était peut-être pas venu pour voir le _Go a head,_ mais
pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l’Ancien Monde
enviait au Nouveau?
Pourquoi deux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C’est que
Frycollin trouvait que la campagne de l’_Albatros_ suffisait à sa
célébrité. Il avait décliné l’honneur d’accompagner son maître. Il
n’eut donc point sa part des acclamations frénétiques qui
accueillirent le président et le secrétaire du Weldon-Institute.
Il va sans dire que, de tous les membres de l’illustre assemblée, pas
un ne manquait aux places réservées en dedans des cordes et piquets
qui formaient enceinte au milieu de la clairière. Là étaient Truk
Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux filles,
Miss Doll et Miss Mat. Tous étaient venus affirmer par leur présence
que rien ne pourrait jamais séparer les partisans du « Plus léger que
l’air » !
Vers onze heures vingt, un coup de canon annonça la fin des derniers
préparatifs.
Le _Go a head_ n’attendait plus qu’un signal pour partir. Un second
coup de canon retentit à onze heures vingt-cinq.
Le _Go a head,_ maintenu par ses cordes de filet, s’éleva d’une
quinzaine de mètres au-dessus de la clairière. De cette façon la
plate-forme dominait cette foule si profondément émue. Uncle Prudent
et Phil Evans, debout à l’avant, mirent alors la main gauche sur leur
poitrine, - ce qui signifiait qu’ils étaient de cœur avec toute
l’assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le zénith, - ce
qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu’à ce jour
allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre.
Cent mille mains se portèrent alors sur cent mille poitrines, et cent
mille autres se dressèrent vers le ciel.
Un troisième coup de canon éclata à onze heures trente.
« Lâchez tout! » cria Uncle Prudent, qui lança la formule
sacramentelle.
Et le _Go a head_ s’éleva « majestueusement », -adverbe consacré par
l’usage dans les descriptions aérostatiques.
En vérité, c’était un spectacle superbe! On eût dit d’un vaisseau qui
vient de quitter son chantier de construction. Et n’était-ce pas un
vaisseau, lancé sur la mer aérienne?
Le _Go a head_ monta suivant une rigoureuse verticale - preuve du
calme absolu de l’atmosphère -, et il s’arrêta à une altitude de deux
cent cinquante mètres.
Là, commencèrent les manœuvres en déplacement horizontal. Le
_Go a head,_ poussé par ses deux hélices, alla au-devant du soleil
avec une vitesse d’une dizaine de mètres à la seconde. C’est la
vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il
ne messied pas de le comparer à cette géante des mers boréales,
puisqu’il avait aussi la forme de cet énorme cétacé.
Une nouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles aéronautes.
Puis, sous l’action de son gouvernail, le _Go a head_ se livra à
toutes les évolutions circulaires, obliques, rectilignes, que lui
imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle restreint, il
marcha en avant, en arrière, de façon à convaincre les plus
réfractaires à la direction des ballons, - s’il y en avait eu!...
S’il yen avait eu, on les aurait écharpés.
Mais pourquoi le vent manquait-il à cette magnifique expérience? Ce
fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le _Go a head_ exécuter,
sans une hésitation, tous les mouvements, soit en déviant par
l’oblique comme un navire à voiles qui marche au plus près, soit en
remontant les courants de l’air comme un navire à vapeur.
En ce moment, l’aérostat se releva dans l’espace de quelques
centaines de mètres.
On comprit la manœuvre. Uncle Prudent et ses compagnons
allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus hautes
zones, afin de compléter l’épreuve. Du reste, un système de
ballonneaux intérieurs analogues à la vessie natatoire des poissons
et dans lesquels on pouvait introduire une certaine quantité d’air,
au moyen de pompes, lui permettait de se déplacer verticalement. Sans
jamais jeter de lest pour monter ni perdre de gaz pour descendre, il
était en mesure de s’élever ou de s’abaisser dans l’atmosphère, au
gré de l’aéronaute. Toutefois, il avait été muni d’une soupape à son
hémisphère supérieur, pour le cas où il eût été obligé à quelque
rapide descente. C’était, en somme, l’application de systèmes déjà
connus, mais poussés à un extrême degré de perfection.
Le _Go a head_ s’élevait donc en suivant une ligne verticale. Ses
énormes dimensions diminuaient graduellement aux regards, comme par
un effet d’optique. Ce n’est pas ce qu’il y a de moins curieux pour
les spectateurs, dont les vertèbres du cou se brisent à regarder en
l’air. L’énorme baleine devenait peu à peu un marsouin, en attendant
qu’elle fût réduite à l’état de simple goujon.
Le mouvement ascensionnel ne cessant pas, le _Go a head_ atteignit
une altitude de quatre mille mètres. Mais, dans ce ciel si pur, sans
une traînée de brume, il resta constamment visible.
Cependant, il se maintenait toujours au-dessus de la clairière, comme
s’il eût été attaché par des fils divergents. Une immense cloche eût
emprisonné l’atmosphère qu’elle n’aurait pas été plus immobilisée.
Pas un souffle de vent ni à cette hauteur ni à aucune autre.
L’aérostat évoluait sans rencontrer aucune résistance, très rapetissé
par l’éloignement, comme si on l’eût regardé par le petit bout d’une
lorgnette.
Tout à coup, un cri s’éleva de la foule, un cri suivi de cent mille
autres. Tous les bras se tendirent vers un point de l’horizon. Ce
point, c’était le nord-ouest.
Là, dans le profond azur, est apparu un corps mobile qui s’approche
et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches de
l’espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquement
l’atmosphère? En tout cas, il est doué d’une vitesse excessive, et il
ne peut tarder à passer au-dessus de la foule.
Un soupçon, qui se communique électriquement à tous les cerveaux,
court sur toute la clairière.
Mais il semble que le _Go a head_ a vu cet étrange objet. Assurément,
il a senti qu’un danger le menace, car sa vitesse est augmentée, et
il a pris chasse vers l’est.
Oui! la foule a compris! Un nom, jeté par un des membres du
Weldon-Institute, a été répété par cent mille bouches :
« L’_Albatros I..._ L’_Albatros_ !... »
C’est l’_Albatros,_ en effet! C’est Robur qui reparaît dans les
hauteurs du ciel! C’est lui qui, semblable à un gigantesque oiseau de
proie, va fondre sur le _Go a head!_ Et pourtant, neuf mois avant,
l’aéronef, brisé par l’explosion, ses hélices rompues, sa plate-forme
coupée en deux, a été anéanti. Sans le sang-froid prodigieux de
l’ingénieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l’avant
et le changea en une hélice suspensive, tout le personnel de
l’_Albatros_ eût été asphyxié par la rapidité même de la chute. Mais,
s’ils avaient pu échapper à l’asphyxie, comment lui et les siens ne
s’étaient-ils pas noyés dans les eaux du Pacifique?
C’est que les débris de sa plate-forme, les ailes des propulseurs,
les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l’_Albatros,_
constituait une épave. Si l’oiseau blessé était tombé dans les flots,
ses ailes le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques
heures, Robur et ses hommes restèrent d’abord sur cette épave, puis,
dans le canot de caoutchouc qu’ils avaient retrouvé à la surface de
l’Océan.
La Providence, pour ceux qui croient à l’intervention divine dans les
choses humaines - le hasard, pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas
croire à la Providence -, vint au secours des naufragés.
Un navire les aperçut, quelques heures après le lever du soleil. Ce
navire mit une embarcation à la mer. Il recueillit non seulement
Robur et ses compagnons, mais aussi les débris flottants de
l’aéronef. L’ingénieur se contenta de dire que son bâtiment avait
péri dans une collision, et son incognito fut respecté.
Ce navire était un trois-mâts anglais, le _Two Friends,_ de
Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, où il arriva quelques
jours après.
On était en Australie, mais encore loin de l’île X, à laquelle il
fallait revenir au plus tôt.
Dans les débris du roufle de l’arrière, l’ingénieur avait pu
retrouver une somme assez considérable, qui lui permit de subvenir à
tous les besoins de ses compagnons, sans rien demander à personne.
Peu de temps après son arrivée à Melbourne, il fit l’acquisition
d’une petite goélette d’une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que
Robur, qui se connaissait en marine, regagna l’île X.
Et alors il n’eut plus qu’une idée fixe, une obsession se venger.
Mais, pour se venger, il fallait refaire un second _Albatros._
Besogne facile, après tout, pour celui qui avait construit le
premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l’ancien aéronef, ses
propulseurs, entre autres engins, qui avaient été embarqués avec tous
les débris sur la goélette. On refit le mécanisme avec de nouvelles
piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout
le travail était terminé, et un nouvel _Albatros,_ identique à celui
que l’explosion avait détruit, aussi puissant, aussi rapide, fut prêt
à prendre l’air.
Dire qu’il avait le même équipage, que cet équipage était enragé
contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le
Weldon-Institute en général, cela se comprend, sans qu’il convienne
d’y insister.
L’_Albatros_ quitta l’île X dès les premiers jours d’avril. Pendant
cette traversée aérienne, il ne voulut pas que son passage pût être
signalé en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque
toujours entre les nuages. Arrivé au-dessus de l’Amérique du Nord, en
une portion déserte du Far West, il atterrit. Là, l’ingénieur,
gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le
plus de plaisir d’apprendre c’est que le Weldon-Institute était prêt
à commencer ses expériences, c’est que le _Go a head,_ monté par
Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie à la date
du 29 avril.
Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au
cœur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, à
laquelle ne pourrait échapper le _Go a head!_ Vengeance publique, qui
prouverait en même temps la supériorité de l’aéronef sur tous les
aérostats et autres appareils de ce genre!
Et voilà pourquoi, ce jour-là, comme un vautour qui se précipite du
haut des airs, l’aéronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park.
Oui! c’était l’_Albatros,_ facile à reconnaître, même de tous ceux
qui ne l’avaient jamais vu!
Le _Go a head_ fuyait toujours. Mais il comprit bientôt qu’il ne
pourrait jamais échapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut,
le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du
sol, car l’aéronef aurait pu lui barrer la route, mais en s’élevant
dans l’air, en allant dans une zone où il ne pourrait peut-être pas
être atteint. C’était très audacieux, en même temps très logique.
Cependant l’_Albatros_ commençait à s’élever avec lui. Bien plus
petit que le _Go a head,_ c’était l’espadon à la poursuite de la
baleine qu’il perce de son dard, c’était le torpilleur courant sur le
cuirassé qu’il va faire sauter d’un seul coup.
On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants
l’aérostat eut atteint cinq mille mètres de hauteur.
L’_Albatros_ l’avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il
évoluait sur ses flancs. Il l’enserrait dans un cercle dont le rayon
diminuait à chaque tour. Il pouvait l’anéantir d’un bond, en crevant
sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent
été broyés dans une effroyable chute!
Le public, muet d’horreur, haletant, était saisi de cette sorte
d’épouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on
voit tomber quelqu’un d’une grande hauteur. Un combat aérien se
préparait, combat où ne s’offraient même pas les chances de salut
d’un combat naval, - le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le
dernier, sans doute, puisque le progrès est une des lois de ce monde.
Et si le _Go a head_ portait à son cercle équatorial les couleurs
américaines, l’_Albatros_ avait arboré son pavillon, l’étamine
étoilée avec le soleil d’or de Robur-le-Conquérant.
Le _Go a head_ voulut alors essayer de distancer son ennemi en
s’élevant plus haut encore. Il se débarrassa du lest qu’il avait en
réserve. Il fit un nouveau bond de mille mètres. Ce n’était plus
alors qu’un point dans l’espace. L’_Albatros,_ qui le suivait
toujours en imprimant à ses hélices leur maximum de rotation, était
devenu invisible.
Soudain, un cri de terreur s’éleva du sol.
Le _Go a head_ grossissait à vue d’œil, tandis que l’aéronef
reparaissait en s’abaissant avec lui. Cette fois, c’était une chute.
Le gaz, trop dilaté dans les hautes zones, avait crevé l’enveloppe,
et, à demi dégonflé, le ballon tombait assez rapidement.
Mais l’aéronef, modérant ses hélices suspensives, s’abaissait d’une
vitesse égale. Il rejoignit le _Go a head,_ lorsqu’il n’était plus
qu’à douze cents mètres du sol, et s’en approcha bord à bord.
Robur voulait-il donc l’achever ?... Non!... Il voulait secourir, il
voulait sauver son équipage!
Et telle fut l’habileté de sa manœuvre que l’aéronaute et son
aide purent s’élancer sur la plate-forme de l’aéronef.
Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de
Robur, refuser d’être sauvés par lui? Ils en étaient bien capables!
Mais les gens de l’ingénieur se jetèrent sur eux, et, par force, les
firent passer du _Go a head_ sur l’_Albatros._
Puis, l’aéronef se dégagea et demeura stationnaire, pendant que le
ballon, entièrement vide de gaz, tombait sur les arbres de la
clairière, où il resta suspendu comme une gigantesque loque.
Un effroyable silence régnait à terre. Il semblait que la vie eût été
suspendue dans toutes les poitrines. Bien des yeux s’étaient fermés
pour ne rien voir de la suprême catastrophe.
Uncle Prudent et Phil Evans étaient donc redevenus les prisonniers de
l’ingénieur Robur. Puisqu’il les avait repris, allait-il les
entraîner de nouveau dans l’espace, là ou il était impossible de le
suivre?
On pouvait le croire.
Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l’_Albatros_ continuait
de s’abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensa, et la
foule s’écarta pour lui faire place au milieu de la clairière.
L’émotion était portée à son maximum d’intensité.
L’_Albatros_ s’arrêta à deux mètres de terre. Alors, au milieu du
profond silence, la voix de l’ingénieur se fit entendre.
« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le président et le secrétaire du
Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je
ne ferais qu’user de mon droit de représailles. Mais, à la passion
allumée dans leur âme par le succès de l’_Albatros,_ j’ai compris que
l’état des esprits n’était pas prêt pour l’importante révolution que
la conquête de l’air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil
Evans, vous êtes libres ! »
Le président, le secrétaire du Weldon-Institute, l’aéronaute et son
aide, n’eurent qu’à sauter pour prendre terre.
L’_Albatros_ remonta aussitôt à une dizaine de mètres au-dessus de la
foule.
Puis, Robur, continuant :
« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon expérience est faite; mais mon
avis est dès à présent qu’il ne faut rien prématurer, pas même le
progrès. La science ne doit pas devancer les mœurs. Ce sont des
évolutions, non des révolutions qu’il convient de faire. En un mot,
il faut n’arriver qu’à son heure. J’arriverais trop tôt aujourd’hui
pour avoir raison des intérêts contradictoires et divisés. Les
nations ne sont pas encore mûres pour l’union.
« Je pars donc, et j’emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas
perdu pour l’humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez
instruite pour en tirer profit et assez sage pour n’en jamais abuser.
Salut, citoyens des Etats-Unis, salut! »
Et l’_Albatros,_ battant l’air de ses soixante-quatorze hélices,
emporté par ses deux propulseurs poussés à outrance, disparut vers
l’est au milieu d’une tempête de hurrahs, qui, cette fois, étaient
admiratifs.
Les deux collègues, profondément humiliés, ainsi que tout le
Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu’il y eût
à faire : ils s’en retournèrent chez eux, tandis que la foule, par un
revirement subit, était prête à les saluer de ses plus vifs
sarcasmes, justes à cette heure!
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Et maintenant, toujours cette question Qu’est-ce que ce Robur? Le
saura-t-on jamais?
On le sait aujourd’hui. Robur, c’est la science future, celle de
demain peut-être. C’est la réserve certaine de l’avenir.
Quant à l’_Albatros,_ voyage-t-il encore à travers cette atmosphère
terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir? Il
n’est pas permis d’en douter. Robur-le-Conquérant reparaîtra-t-il un
jour, ainsi qu’il l’a annoncé? Oui! il viendra livrer le secret d’une
invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du
monde.
Quant à l’avenir de la locomotion aérienne, il appartient à
l’aéronef, non à l’aérostat.
C’est aux _Albatros_ qu’est définitivement réservée la conquête de
l’air!