La nature et la vie.
La vie d’un être représente la somme de l’existence de millions de
petites cellules remplissant des fonctions fort différentes et se
conduisant comme si elles constituaient des individualités distinctes,
capables chacune de diriger son évolution dans un sens déterminé.
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L’être vivant est comparable à un édifice dont les pierres s’usant très
vite devraient être sans cesse remplacées. L’édifice garde à peu près sa
forme, mais il ne contient bientôt plus aucun de ses matériaux
primitifs.
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Durant leur évolution, les cellules d’un être vivant exécutent une série
d’opérations physiques et chimiques infiniment plus compliquées que
celles de nos laboratoires. Ces opérations n’ont rien d’un mécanisme
aveugle, puisqu’elles varient suivant les nécessités du moment. Les
choses se passent comme si les cellules étaient guidées par des
intelligences différentes de la nôtre et dans bien des cas fort
supérieures.
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La petite cellule initiale d’où dérive chaque être vivant et qui,
développée dans un sens déterminé, deviendra oiseau, homme ou chêne,
contient un long passé et un immense avenir. Ce minuscule élément chargé
d’un entassement de siècles révèle un monde de forces, orienté par un
mécanisme dont la compréhension reste très au-dessus de notre
intelligence.
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Le savant capable de résoudre les problèmes résolus à chaque instant par
les cellules d’un être vivant posséderait une intelligence si
immensément supérieure à celle des autres hommes qu’il mériterait d’être
considéré comme un Dieu.
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La terrible loi de la lutte pour la vie dont les civilisations tentent
péniblement d’adoucir les effets semble bien une loi éternelle. Les
cellules de notre propre corps luttent constamment entre elles. La lutte
est aussi intense dans le monde végétal que dans le monde animal. Les
plantes combattent sur terre pour une place au soleil et sous terre pour
la possession des aliments du sol.
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L’instabilité et la lutte sont les lois de la vie. Le repos, c’est la
mort.
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Les forces physiques, la radiation solaire notamment, déterminent les
conditions de notre civilisation. Chaleur extrême ou froid extrême
impliquent la vie sauvage ou tout au moins la barbarie.
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Chaque âge géologique eut ses rois de la création. Aux modestes
trilobites de l’âge primaire succédèrent les gigantesques reptiles de
l’âge secondaire, et plus tard les mammifères d’où l’homme devait
émerger un jour en attendant que le monde voie surgir de nouveaux
maîtres. Ils seront caractérisés peut-être par une intelligence
suffisante pour comprendre les phénomènes de la vie si inaccessibles
aujourd’hui.
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La loi de la transformation des êtres par mutations brusques qui tend à
remplacer celle de l’évolution lente indique seulement qu’après une
série successive de changements intérieurs inaperçus, les équilibres de
l’être vivant ont été assez modifiés pour qu’une cause légère change
soudainement leur aspect.
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La mutation brusque est une révolution, mais une révolution couronnant
une lente évolution. Les révolutions des peuples représentent une
application du même principe.
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Dès que le temps intervient dans l’équation générale des choses, la
petitesse infinie peut engendrer l’infinie grandeur. D’infimes polypes
ont bâti des continents. Des îles et des montagnes furent créées par
l’accumulation continue de petits grains de sable. Une fourmi à laquelle
serait accordé le temps arriverait à niveler les plus hauts sommets.
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Le temps est forcément associé à toute création. Les dieux eux-mêmes ne
pourraient rien sans lui.
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La nature n’a nullement établi entre les animaux et l’homme l’abîme
profond que nous essayons de marquer par les termes méprisants de notre
langage. Pour nous, la femelle d’un animal n’est pas enceinte, mais
pleine; elle n’accouche pas, elle met bas; elle ne meurt pas, elle
crève; elle n’est pas enterrée, mais enfouie. Notre dédain pour les
animaux n’est dû qu’à l’ignorance de notre parenté avec eux.
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Il est toujours imprudent de parler des buts supposés de la nature,
alors que nous la connaissons si peu. Elle agit dans un plan fort
différent du nôtre. Ses valeurs ne sont pas nos valeurs et elle ignore
nos mesures.
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Lorsque, pour justifier leurs dévastations, les Allemands rappellent
comment la nature fit progresser les êtres en détruisant les plus
faibles, ils oublient que tous les progrès de la civilisation ont
justement consisté à soustraire l’homme aux forces de la nature. Elle
nous dominait jadis, nous la dominons aujourd’hui.
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La civilisation et la nature semblent poursuivre des buts fort distincts
et souvent même contradictoires. La justice est une création humaine
indispensable à l’existence des sociétés, mais que les forces aveugles
de la nature ne connaissent pas.