CHAPITRE III

La nature et la vie.

La vie d’un être représente la somme de l’existence de millions de

petites cellules remplissant des fonctions fort différentes et se

conduisant comme si elles constituaient des individualités distinctes,

capables chacune de diriger son évolution dans un sens déterminé.

* * * * *

L’être vivant est comparable à un édifice dont les pierres s’usant très

vite devraient être sans cesse remplacées. L’édifice garde à peu près sa

forme, mais il ne contient bientôt plus aucun de ses matériaux

primitifs.

* * * * *

Durant leur évolution, les cellules d’un être vivant exécutent une série

d’opérations physiques et chimiques infiniment plus compliquées que

celles de nos laboratoires. Ces opérations n’ont rien d’un mécanisme

aveugle, puisqu’elles varient suivant les nécessités du moment. Les

choses se passent comme si les cellules étaient guidées par des

intelligences différentes de la nôtre et dans bien des cas fort

supérieures.

* * * * *

La petite cellule initiale d’où dérive chaque être vivant et qui,

développée dans un sens déterminé, deviendra oiseau, homme ou chêne,

contient un long passé et un immense avenir. Ce minuscule élément chargé

d’un entassement de siècles révèle un monde de forces, orienté par un

mécanisme dont la compréhension reste très au-dessus de notre

intelligence.

* * * * *

Le savant capable de résoudre les problèmes résolus à chaque instant par

les cellules d’un être vivant posséderait une intelligence si

immensément supérieure à celle des autres hommes qu’il mériterait d’être

considéré comme un Dieu.

* * * * *

La terrible loi de la lutte pour la vie dont les civilisations tentent

péniblement d’adoucir les effets semble bien une loi éternelle. Les

cellules de notre propre corps luttent constamment entre elles. La lutte

est aussi intense dans le monde végétal que dans le monde animal. Les

plantes combattent sur terre pour une place au soleil et sous terre pour

la possession des aliments du sol.

* * * * *

L’instabilité et la lutte sont les lois de la vie. Le repos, c’est la

mort.

* * * * *

Les forces physiques, la radiation solaire notamment, déterminent les

conditions de notre civilisation. Chaleur extrême ou froid extrême

impliquent la vie sauvage ou tout au moins la barbarie.

* * * * *

Chaque âge géologique eut ses rois de la création. Aux modestes

trilobites de l’âge primaire succédèrent les gigantesques reptiles de

l’âge secondaire, et plus tard les mammifères d’où l’homme devait

émerger un jour en attendant que le monde voie surgir de nouveaux

maîtres. Ils seront caractérisés peut-être par une intelligence

suffisante pour comprendre les phénomènes de la vie si inaccessibles

aujourd’hui.

* * * * *

La loi de la transformation des êtres par mutations brusques qui tend à

remplacer celle de l’évolution lente indique seulement qu’après une

série successive de changements intérieurs inaperçus, les équilibres de

l’être vivant ont été assez modifiés pour qu’une cause légère change

soudainement leur aspect.

* * * * *

La mutation brusque est une révolution, mais une révolution couronnant

une lente évolution. Les révolutions des peuples représentent une

application du même principe.

* * * * *

Dès que le temps intervient dans l’équation générale des choses, la

petitesse infinie peut engendrer l’infinie grandeur. D’infimes polypes

ont bâti des continents. Des îles et des montagnes furent créées par

l’accumulation continue de petits grains de sable. Une fourmi à laquelle

serait accordé le temps arriverait à niveler les plus hauts sommets.

* * * * *

Le temps est forcément associé à toute création. Les dieux eux-mêmes ne

pourraient rien sans lui.

* * * * *

La nature n’a nullement établi entre les animaux et l’homme l’abîme

profond que nous essayons de marquer par les termes méprisants de notre

langage. Pour nous, la femelle d’un animal n’est pas enceinte, mais

pleine; elle n’accouche pas, elle met bas; elle ne meurt pas, elle

crève; elle n’est pas enterrée, mais enfouie. Notre dédain pour les

animaux n’est dû qu’à l’ignorance de notre parenté avec eux.

* * * * *

Il est toujours imprudent de parler des buts supposés de la nature,

alors que nous la connaissons si peu. Elle agit dans un plan fort

différent du nôtre. Ses valeurs ne sont pas nos valeurs et elle ignore

nos mesures.

* * * * *

Lorsque, pour justifier leurs dévastations, les Allemands rappellent

comment la nature fit progresser les êtres en détruisant les plus

faibles, ils oublient que tous les progrès de la civilisation ont

justement consisté à soustraire l’homme aux forces de la nature. Elle

nous dominait jadis, nous la dominons aujourd’hui.

* * * * *

La civilisation et la nature semblent poursuivre des buts fort distincts

et souvent même contradictoires. La justice est une création humaine

indispensable à l’existence des sociétés, mais que les forces aveugles

de la nature ne connaissent pas.

Hier et demain · 第 76 / 79 题