Les vérités scientifiques et les limites de nos certitudes.
Le savant utilise les forces de la nature et en détermine les lois, mais
il ignore profondément leur essence.
* * * * *
A l’aurore des sciences les faits semblent facilement explicables. Quand
la science grandit, des phénomènes aussi simples en apparence que
l’électrisation d’un bâton de résine, la combustion d’une bougie, ou la
chute d’un corps, deviennent inexplicables.
* * * * *
Dans le domaine de l’observation la science n’a jamais fait faillite.
C’est seulement dans le cycle des interprétations que cette faillite est
réelle.
* * * * *
Toutes nos vérités scientifiques étant des approximations à notre
mesure, leur interprétation dépend de la mentalité qui les formule.
* * * * *
Les conséquences des lois scientifiques finissent généralement par
prendre plus d’importance que la découverte de ces lois. Les trois
principes fondamentaux de la thermodynamique s’énoncent en quelques
lignes, mais ils ont donné naissance à de nombreux volumes
d’explications.
* * * * *
Les vérités scientifiques les plus sûres en apparence sont seulement de
conventionnelles certitudes. C’est ainsi que les axiomes essentiels de
la géométrie s’appliquent à des corps inconcevables pour la pensée. On
essayerait vainement d’imaginer, par exemple, un point n’ayant pas trois
dimensions. Un point réel, c’est-à-dire pensable, a forcément de
l’étendue et peut par conséquent être traversé par plusieurs lignes
parallèles, contrairement à l’un des plus célèbres axiomes de géométrie.
* * * * *
Les grandes découvertes scientifiques débutent par des intuitions
surgissant dans l’esprit sous forme d’hypothèses que doit ensuite
vérifier l’expérience.
* * * * *
Refuser d’accepter l’hypothèse pour guide est se condamner à prendre le
hasard pour maître.
* * * * *
Les hommes de tous les âges ont vécu d’hypothèses mais, alors que
l’ignorant les accepte comme des certitudes définitives, le savant ne
leur accorde de valeur qu’après une vérification expérimentale.
L’hypothèse est seulement pour lui un échelon de la vérité.
* * * * *
Une doctrine scientifique et surtout philosophique n’a pas besoin pour
triompher de s’appuyer sur des raisons très sûres. Il suffit qu’elle
soit soutenue par des croyances très fortes.
* * * * *
Une banalité exprimée en termes algébriques cesse, pour beaucoup
d’esprits, d’être une banalité. La théorie la plus incertaine se fait
accepter facilement dès qu’elle est revêtue d’une forme mathématique.
* * * * *
L’histoire des sciences montre que bien des propositions admises comme
vérités sont le plus souvent de simples points de vue momentanés
destinés à disparaître.
* * * * *
L’ancienneté d’un dogme ne constitue nullement une preuve de son
exactitude. Pendant deux mille ans les philosophes et les savants
crurent à l’indestructibilité de l’atome. Aujourd’hui l’expérience a
prouvé que la matière subit la loi universelle condamnant les choses à
vieillir et mourir[2].
[2] C’est à l’auteur du présent ouvrage qu’appartient cette
démonstration. Elle demanda dix ans de recherches expérimentales
consignées en dix-huit mémoires résumés dans un livre, _l’Évolution
de la Matière_, dont la 30e édition vient de paraître.
* * * * *
Même en matière scientifique, il est rare que nos convictions aient
uniquement l’expérience pour soutien. Les théories les plus faciles à
démontrer, celles de la circulation du sang ou de la dématérialisation
de la matière, par exemple, ne furent acceptées qu’après l’assentiment
de savants revêtus d’un prestige officiel[3].
[3] J’eus l’occasion de constater la justesse de cette proposition
lorsque je fus pendant trois ans seul à soutenir, contrairement aux
assertions du plus illustre des physiciens français, que les rayons
émis par l’uranium ne se réfractant pas, ne se réfléchissant pas et
ne se polarisant pas appartenaient à un champ nouveau de la
physique.
* * * * *
L’utilité et la vérité sont des notions fort distinctes. On peut être
obligé d’accepter une nécessité, mais il est dangereux pour le progrès
de l’esprit humain d’identifier, comme le font les pragmatistes, le
véridique et l’utile.
* * * * *
Deux vérités d’aspect contradictoire ne sont parfois que des fragments
complémentaires d’une même vérité.