Dans les temps troublés le domaine de l’imprévisible enveloppe tellement
celui du possible que la pensée recule devant les obscurités de
l’avenir. Elle seule cependant est capable d’éclairer un peu la route où
les peuples doivent s’engager.
* * * * *
Les enseignements du passé ne suffisent plus à guider les peuples sur
des routes inconnues. Obligés d’agir comme ils n’avaient jamais agi,
leurs pensées s’orienteront vers des principes directeurs nouveaux créés
par les nécessités nouvelles.
* * * * *
Bien qu’il soit contenu dans le présent, l’avenir n’y est perceptible
que sous forme de possibilités.
* * * * *
Les prévisions fondées sur des appréciations d’intérêts peuvent être
rationnelles, il est rare cependant qu’elles soient justes. Les passions
et les influences mystiques sont des mobiles de la vie des peuples
devant lesquels toutes les considérations d’intérêts s’évanouissent.
* * * * *
Nos visions d’avenir sont surtout des visions d’espérances sans parenté
nécessaire avec la réalité. On ne saurait les dédaigner, puisqu’elles
furent de puissants mobiles d’action. Une humanité privée d’espérance
aurait bien de la peine à vivre.
* * * * *
En raisonnant de l’avenir d’après le passé et en se rappelant la
persistance des idées d’origine mystique, on peut craindre pour l’Europe
une nouvelle guerre de Trente Ans interrompue seulement par des paix
incertaines. Le conflit aurait même des chances de durer davantage si la
mentalité allemande ne change pas. Les défaites n’empêchèrent point en
effet les Croisades et les guerres de religion de se renouveler aussi
longtemps que persistèrent les illusions mystiques leur ayant donné
naissance.
* * * * *
A mesure que la civilisation se développe, elle fait surgir des conflits
de plus en plus menaçants. Si toutes les aspirations hégémoniques:
allemandes, russes, balkaniques, japonaises, etc., qui grandissait,
entrent en lutte, l’ère de la paix sera close pour longtemps.
* * * * *
Il est impossible de pronostiquer l’issue des guerres modernes d’après
les règles applicables aux anciennes luttes. Une ou deux batailles
perdues décidaient jadis du sort d’un peuple, les armées battues ne se
remplaçant pas. La perte de quelques centaines de milliers d’hommes ne
saurait entraîner aujourd’hui de solution décisive, en raison des moyens
de défense actuelle et de la facilité de remplacer les combattants.
* * * * *
Un des principaux enseignements des guerres nouvelles et qui peut-être
empêchera leur répétition trop fréquente est que, dans une lutte mettant
aux prises des millions d’hommes, la défaite complète et définitive de
l’un des adversaires semble impossible. On détruit une armée, on
n’anéantit pas un peuple.
* * * * *
Pour évaluer la durée possible d’une guerre, il faut considérer le but
réel que les belligérants poursuivent. L’enjeu principal de la guerre
européenne est en réalité Anvers et surtout Constantinople, clef
commerciale de la Méditerranée, de l’Égypte et des routes de l’Inde.
Posséder l’antique cité c’est tenir en vasselage économique une partie
de l’Europe.
* * * * *
Les réflexions les plus justes sur la nécessité, pour la France,
d’éviter une paix incertaine furent formulées par un de nos ennemis, le
prince de Hohenlohe: «La France, disait-il, combattra coûte que coûte
jusqu’au bout; le peuple français sent nettement qu’il y va de son
existence. Il sait qu’il ne retrouvera jamais plus, à côté de lui,
d’aussi nombreux et d’aussi puissants alliés; il sait que s’il ne sort
pas vainqueur de la lutte terrible actuellement engagée, toutes ses
chances de victoire auront à jamais disparu.»
* * * * *
On pourrait espérer que le souvenir des dévastations et des haines
engendrées par le conflit mondial empêchera pendant longtemps le retour
des guerres si l’on ne savait combien est courte la mémoire des peuples.
* * * * *
La destruction de merveilleuses cités par des hordes incapables de
dominer leur férocité ancestrale permet de redouter l’anéantissement
futur des chefs-d’œuvre épargnés par les siècles. L’avenir nous réserve
peut-être un monde où toutes les œuvres d’art détruites seront
remplacées par des usines, des casernes et des tranchées. Les peuples
civilisés regretteraient alors d’avoir trop vécu.
* * * * *
Les batailles de l’avenir, probablement aériennes, auront pour but
principal l’incendie des cités et l’extermination de leurs habitants par
de petites équipes d’ingénieurs. La destruction systématique de la
population civile remplacera sans doute alors celle de la population
armée.
* * * * *
Un diplomate allemand affirmait qu’avec les progrès rapides des moyens
de destruction la prochaine guerre amènera l’anéantissement de la race
blanche. Sa disparition complète paraît douteuse, mais il est possible
que si de telles luttes se répétaient, le sceptre de la prospérité passe
entre les mains des nations de l’Extrême-Orient.
* * * * *
Les peuples auront été tellement habitués par les formes nouvelles de la
guerre à la mainmise de l’État sur la vie nationale, la liberté, la
fortune et l’existence des citoyens, qu’on peut se demander si ce retour
à l’antique servage ne deviendra pas la loi future du monde. Les notions
de droit individuel et de liberté s’évanouiraient alors au point de
n’être même plus comprises.
* * * * *
Un des plus importants personnages de l’empire allemand demandait que,
pour reconstituer les richesses perdues, l’état obligeât tous les
citoyens à exercer un métier manuel. La fabrication des objets de luxe
serait interdite, des impôts écrasants appliqués aux personnes
prétendant conserver de tels objets, les tableaux notamment. Si ces
projets se réalisaient, l’Allemagne deviendrait une gigantesque usine
où, sous le bâton de caporaux rigides, la masse des citoyens
fabriquerait des articles d’exportation et des canons, en échange d’une
ration modeste de bière et de choucroute. Il faut une mentalité bien
spéciale pour proposer comme idéal de vie un tel enfer.
* * * * *
La vie dans la caserne ou l’usine en attendant la mort sur les champs de
bataille serait-elle vraiment l’aboutissement de tant de siècles de
civilisation et d’efforts? Autant vaudrait alors revenir à l’âge des
cavernes. L’homme y vivait dans les dangers sans doute, mais il
jouissait au moins de quelque liberté.
* * * * *
La seule chance possible d’une paix prolongée ne se trouvera ni dans une
alliance des peuples, ces alliances étant incertaines, ni dans la
démonstration de l’interdépendance industrielle des nations, la foi
mystique dominant tous les intérêts, mais seulement dans la substitution
chez le peuple allemand d’une philosophie nouvelle à l’ancien idéal
mystique d’hégémonie. De telles transformations sont toujours très
lentes.
* * * * *
Il semble peu probable que l’Europe puisse espérer revoir de longtemps
une ère de liberté. En dehors même du militarisme qui la menace, comment
échapperait-elle aux chaînes diverses que les théoriciens de l’étatisme
et du socialisme rêvent de lui forger?