Possibilités d’avenir

Dans les temps troublés le domaine de l’imprévisible enveloppe tellement

celui du possible que la pensée recule devant les obscurités de

l’avenir. Elle seule cependant est capable d’éclairer un peu la route où

les peuples doivent s’engager.

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Les enseignements du passé ne suffisent plus à guider les peuples sur

des routes inconnues. Obligés d’agir comme ils n’avaient jamais agi,

leurs pensées s’orienteront vers des principes directeurs nouveaux créés

par les nécessités nouvelles.

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Bien qu’il soit contenu dans le présent, l’avenir n’y est perceptible

que sous forme de possibilités.

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Les prévisions fondées sur des appréciations d’intérêts peuvent être

rationnelles, il est rare cependant qu’elles soient justes. Les passions

et les influences mystiques sont des mobiles de la vie des peuples

devant lesquels toutes les considérations d’intérêts s’évanouissent.

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Nos visions d’avenir sont surtout des visions d’espérances sans parenté

nécessaire avec la réalité. On ne saurait les dédaigner, puisqu’elles

furent de puissants mobiles d’action. Une humanité privée d’espérance

aurait bien de la peine à vivre.

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En raisonnant de l’avenir d’après le passé et en se rappelant la

persistance des idées d’origine mystique, on peut craindre pour l’Europe

une nouvelle guerre de Trente Ans interrompue seulement par des paix

incertaines. Le conflit aurait même des chances de durer davantage si la

mentalité allemande ne change pas. Les défaites n’empêchèrent point en

effet les Croisades et les guerres de religion de se renouveler aussi

longtemps que persistèrent les illusions mystiques leur ayant donné

naissance.

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A mesure que la civilisation se développe, elle fait surgir des conflits

de plus en plus menaçants. Si toutes les aspirations hégémoniques:

allemandes, russes, balkaniques, japonaises, etc., qui grandissait,

entrent en lutte, l’ère de la paix sera close pour longtemps.

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Il est impossible de pronostiquer l’issue des guerres modernes d’après

les règles applicables aux anciennes luttes. Une ou deux batailles

perdues décidaient jadis du sort d’un peuple, les armées battues ne se

remplaçant pas. La perte de quelques centaines de milliers d’hommes ne

saurait entraîner aujourd’hui de solution décisive, en raison des moyens

de défense actuelle et de la facilité de remplacer les combattants.

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Un des principaux enseignements des guerres nouvelles et qui peut-être

empêchera leur répétition trop fréquente est que, dans une lutte mettant

aux prises des millions d’hommes, la défaite complète et définitive de

l’un des adversaires semble impossible. On détruit une armée, on

n’anéantit pas un peuple.

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Pour évaluer la durée possible d’une guerre, il faut considérer le but

réel que les belligérants poursuivent. L’enjeu principal de la guerre

européenne est en réalité Anvers et surtout Constantinople, clef

commerciale de la Méditerranée, de l’Égypte et des routes de l’Inde.

Posséder l’antique cité c’est tenir en vasselage économique une partie

de l’Europe.

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Les réflexions les plus justes sur la nécessité, pour la France,

d’éviter une paix incertaine furent formulées par un de nos ennemis, le

prince de Hohenlohe: «La France, disait-il, combattra coûte que coûte

jusqu’au bout; le peuple français sent nettement qu’il y va de son

existence. Il sait qu’il ne retrouvera jamais plus, à côté de lui,

d’aussi nombreux et d’aussi puissants alliés; il sait que s’il ne sort

pas vainqueur de la lutte terrible actuellement engagée, toutes ses

chances de victoire auront à jamais disparu.»

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On pourrait espérer que le souvenir des dévastations et des haines

engendrées par le conflit mondial empêchera pendant longtemps le retour

des guerres si l’on ne savait combien est courte la mémoire des peuples.

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La destruction de merveilleuses cités par des hordes incapables de

dominer leur férocité ancestrale permet de redouter l’anéantissement

futur des chefs-d’œuvre épargnés par les siècles. L’avenir nous réserve

peut-être un monde où toutes les œuvres d’art détruites seront

remplacées par des usines, des casernes et des tranchées. Les peuples

civilisés regretteraient alors d’avoir trop vécu.

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Les batailles de l’avenir, probablement aériennes, auront pour but

principal l’incendie des cités et l’extermination de leurs habitants par

de petites équipes d’ingénieurs. La destruction systématique de la

population civile remplacera sans doute alors celle de la population

armée.

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Un diplomate allemand affirmait qu’avec les progrès rapides des moyens

de destruction la prochaine guerre amènera l’anéantissement de la race

blanche. Sa disparition complète paraît douteuse, mais il est possible

que si de telles luttes se répétaient, le sceptre de la prospérité passe

entre les mains des nations de l’Extrême-Orient.

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Les peuples auront été tellement habitués par les formes nouvelles de la

guerre à la mainmise de l’État sur la vie nationale, la liberté, la

fortune et l’existence des citoyens, qu’on peut se demander si ce retour

à l’antique servage ne deviendra pas la loi future du monde. Les notions

de droit individuel et de liberté s’évanouiraient alors au point de

n’être même plus comprises.

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Un des plus importants personnages de l’empire allemand demandait que,

pour reconstituer les richesses perdues, l’état obligeât tous les

citoyens à exercer un métier manuel. La fabrication des objets de luxe

serait interdite, des impôts écrasants appliqués aux personnes

prétendant conserver de tels objets, les tableaux notamment. Si ces

projets se réalisaient, l’Allemagne deviendrait une gigantesque usine

où, sous le bâton de caporaux rigides, la masse des citoyens

fabriquerait des articles d’exportation et des canons, en échange d’une

ration modeste de bière et de choucroute. Il faut une mentalité bien

spéciale pour proposer comme idéal de vie un tel enfer.

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La vie dans la caserne ou l’usine en attendant la mort sur les champs de

bataille serait-elle vraiment l’aboutissement de tant de siècles de

civilisation et d’efforts? Autant vaudrait alors revenir à l’âge des

cavernes. L’homme y vivait dans les dangers sans doute, mais il

jouissait au moins de quelque liberté.

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La seule chance possible d’une paix prolongée ne se trouvera ni dans une

alliance des peuples, ces alliances étant incertaines, ni dans la

démonstration de l’interdépendance industrielle des nations, la foi

mystique dominant tous les intérêts, mais seulement dans la substitution

chez le peuple allemand d’une philosophie nouvelle à l’ancien idéal

mystique d’hégémonie. De telles transformations sont toujours très

lentes.

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Il semble peu probable que l’Europe puisse espérer revoir de longtemps

une ère de liberté. En dehors même du militarisme qui la menace, comment

échapperait-elle aux chaînes diverses que les théoriciens de l’étatisme

et du socialisme rêvent de lui forger?

Hier et demain · 第 71 / 79 题