Les révolutions et l’anarchie.
Les révolutions les plus difficiles sont celles des habitudes et des
pensées.
* * * * *
De toutes les révolutions, la plus profonde, peut-être, fut celle
réalisée par l’Angleterre lorsque, contrairement à ses traditions
séculaires, elle accepta, pendant la guerre, de remettre tous les
pouvoirs entre les mains de l’État et lui accorda un droit absolu sur la
vie et la fortune des citoyens. Ce bouleversement national s’effectua
sans désordre, parce qu’il fut l’œuvre de tous les partis et non d’un
seul comme les révolutions antérieures.
* * * * *
Provoquer une révolution est toujours facile, la prolonger difficile.
* * * * *
Renverser un autocrate n’est nullement supprimer le régime autocratique.
Des milliers de sous-autocrates irresponsables, nécessaires à
l’administration d’un pays, continuent en effet à détenir le pouvoir
réel. Le régime peut changer de nom, mais ils restent les vrais maîtres.
* * * * *
Une révolution brusque ne fait que substituer un nouvel arbitraire à
l’ancien.
* * * * *
Les barrières sociales que les révolutions renversent se relèvent tôt ou
tard, car les peuples ne peuvent subsister sans leur pouvoir limitateur,
mais elles ne se relèvent généralement pas à la même place.
* * * * *
Il est parfois plus facile à un peuple de supporter ses maux que les
remèdes employés pour les guérir.
* * * * *
Dans un pays divisé en classes possédant des intérêts contraires, une
révolution peut se faire pacifiquement, mais il est bien rare qu’elle
reste longtemps pacifique.
* * * * *
Une révolution, à ses débuts, ne se gouverne pas plus qu’une avalanche
pendant sa chute.
* * * * *
La contagion mentale est le plus sûr facteur de propagation d’une
révolution.
* * * * *
Le plus grave danger menaçant une assemblée révolutionnaire n’est pas
dans les réactions qui se font à sa droite, mais dans les surenchères
surgissant à sa gauche.
* * * * *
Une révolution accomplie par des foules ne suit d’autre direction que
les impulsions mobiles et désordonnées de ces foules. De tels mouvements
ont une grande force, mais ils sont sans durée et engendrent fatalement
l’anarchie.
* * * * *
Les révolutionnaires russes ont oublié de méditer ce mot de Napoléon:
l’anarchie ramène toujours au pouvoir absolu.
* * * * *
Les révolutions qui commencent se meuvent dans une atmosphère
d’illusions et de surenchères génératrices d’un désordre social d’où,
finalement, les restaurations surgissent.
* * * * *
Parmi les causes de révolutions figure la perte de la foi générale dans
la valeur des conceptions anciennes dirigeant la vie sociale. L’anarchie
qui en résulte est alors une recherche inquiète de vérités nouvelles
capables d’orienter un peuple.
* * * * *
C’est pendant la période de triomphe d’une révolution, lorsque, les
liens sociaux étant rompus, chacun suit ses impulsions, qu’apparaît le
mieux le rôle indispensable joué dans les sociétés par la discipline et
la cohésion.
* * * * *
Les historiens jugeant les événements révolutionnaires leur attribuent
souvent des causes bien étrangères à leurs origines réelles. Quand, au
début de la révolution russe, les soldats abandonnèrent les tranchées,
ce ne fut pas au nom de principes incompréhensibles pour eux, mais
simplement afin de participer au partage des terres promis par les
socialistes.
* * * * *
Un des plus effrayants résultats de la révolution russe fut de
transformer par la destruction des cohésions sociales une armée de
plusieurs millions d’hommes parfaitement aguerris la veille, en un
troupeau sans âme fuyant devant la moindre attaque.
* * * * *
Les ennemis du dedans rendent une nation impuissante contre les ennemis
du dehors.
* * * * *
Certaines révolutions, telles que la révolution russe, détruisent en
quelques mois l’œuvre d’agrégation réalisée par des siècles d’efforts.
* * * * *
La clairvoyance est rare chez les révolutionnaires. Dès leurs premiers
triomphes ceux de la Russie poursuivirent trois buts également funestes
à l’avenir de leur pays: 1º une paix immédiate et par conséquent
l’abandon des Alliés qui s’étaient engagés dans la guerre pour eux; 2º
la promesse du partage des terres qui créera des luttes permanentes sur
tous les points du territoire; 3º la séparation des diverses
nationalités de la Russie qui entraînera la destruction de l’immense
empire.
* * * * *
Après la séparation de l’Ukraine, grande province de 30 millions
d’hommes très fertile et très riche, puis de la Finlande et de la
Lithuanie, la Russie restera encore le plus vaste des empires, mais il
en sera aussi le plus pauvre et se verra entouré de provinces hostiles,
toujours en lutte.
* * * * *
La révolution russe a simplement substitué à un rigoureux régime un
régime plus dur encore. Elle a de nouveau montré que les peuples ont les
gouvernements qu’ils méritent.
* * * * *
Aucune analogie à établir entre la Révolution française et la révolution
russe. La première fut faite par des bourgeois instruits, la seconde par
des ouvriers et des paysans illettrés dont le niveau mental ne dépasse
guère celui des anciens Scythes.
* * * * *
Pour la majorité des ouvriers russes une révolution se résume en cette
notion: personne ne commande, chacun fait ce qu’il veut.
* * * * *
Tant que les idées de l’Allemagne resteront inchangées, l’Europe sera
menacée de guerres fréquentes. Mais l’artificiel empire germanique
représentant un état féodal superposé à un état industriel, les
Allemands eux-mêmes comprendront un jour l’incompatibilité de ces deux
régimes. Il en résultera nécessairement une de ces révolutions de
pensées, toujours génératrices de révolutions politiques profondes.
* * * * *
Quoique les grandes révolutions soient aisément prédites, il n’est guère
d’exemples que leurs plus importantes conséquences aient été
pressenties.
* * * * *
L’anarchie est partout quand la responsabilité n’est nulle part.