L’immense conflit où se heurtent si violemment les forces de l’univers
n’a pas accumulé seulement des ruines matérielles, mais aussi des ruines
morales. Si nous voyons le monde changer, ce n’est pas uniquement parce
que des cités ont été anéanties, des frontières géographiques déplacées,
mais surtout parce que les anciennes conceptions orientant la vie des
peuples ont perdu leur force.
Les idées qui rayonnaient au firmament de la civilisation et réglaient
les rapports entre les hommes pâlissent tour à tour. Les peuples voient
s’ébranler leur confiance dans la puissance des armatures sociales qui
les protégeaient.
Les divers gouvernements, quelle que fût leur forme, ont manifesté la
même insuffisance. Toutes les doctrines: le pacifisme et le socialisme,
la liberté aussi bien que l’autocratie montrèrent une égale impuissance.
Aucun des dogmes proposés aux nations n’a révélé une efficace vertu. Les
formules les plus chargées d’espoir perdent tout prestige.
La meurtrière épopée issue des ambitions germaniques n’a donc pas
seulement fait sortir les peuples de leur vie journalière, mais aussi
des conceptions traditionnelles qui leur servaient de flambeau.
* * * * *
Le monde se trouve arrêté dans sa marche et l’avenir enveloppé de
ténèbres parce qu’un peuple puissant par les armes s’est précipité sur
l’Europe pour l’asservir. Invoquant les principes d’une philosophie que
beaucoup admiraient sans en comprendre les menaces, il affirma que le
droit donné par la force était supérieur à tous les autres. L’équité, la
justice, l’humanité et toutes les acquisitions résultant de siècles
d’efforts furent déclarées sans valeur. L’Allemagne espérait qu’elles se
montreraient sans force.
Pour faciliter son entreprise cette nation fit preuve d’une férocité et
d’un mépris des lois traditionnelles de l’honneur qui remplirent le
monde de stupeur et dressèrent bientôt contre elle les peuples indignés
par ce retour à la barbarie.
L’invasion fut repoussée, mais combien de temps encore faudra-t-il
rester en armes pour éviter les attaques d’un peuple ne reconnaissant
aucune valeur aux traités?
* * * * *
L’histoire a vu des périodes où les hommes agirent autant
qu’aujourd’hui, elle n’en a pas connu où il leur fut aussi nécessaire de
réfléchir. N’invoquant plus pour expliquer les choses, ni les hasards
d’un sort incertain, ni les volontés souveraines de dieux inconstants,
l’homme moderne ne cherche qu’en lui-même les causes de son destin. Il
voit le danger des illusions et comprend que le monde n’est pas gouverné
par les chimères issues de ses désirs.
Puissante destructrice d’illusions, la guerre a considérablement modifié
notre vision générale des choses et forcé tous les esprits à méditer sur
des questions de droit, de psychologie et d’histoire abandonnées jadis
aux spécialistes.
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Les problèmes que la paix fera surgir sont nombreux et difficiles.
Croire à leur simplicité conduit aux solutions incertaines chargées de
conséquences dangereuses. Tout se tient dans l’édifice économique et
social. Les intérêts y sont enchevêtrés et contradictoires. La nécessité
les domine plus que nos volontés.
J’ai déjà consacré un volume aux Enseignements psychologiques de la
guerre et un second à ses premières conséquences. Je me propose
d’examiner plus tard les problèmes qu’elle fera naître.
Ces longues études aboutissent finalement à un petit nombre de
conclusions faciles à formuler en pensées brèves.
La pensée brève semble une forme littéraire bien adaptée aux besoins de
l’âge actuel. Le champ de la connaissance est devenu si vaste et la
spécialisation si étroite qu’il faut bien se résigner à n’aborder que
les idées générales servant de soutien aux diverses branches du savoir.
Elles constituent l’armature philosophique des choses, l’âme des
phénomènes.
Peu nombreuses à chaque époque, elles évoluent lentement et ne peuvent
changer sans que les civilisations qu’elles orientaient soient
transformées.
Condensées en propositions concises, ces idées générales et les
réflexions qu’elles entraînent n’ont d’ailleurs d’intérêt qu’à la
condition d’être la synthèse de faits nombreux. Elles disent alors
beaucoup de choses en peu de mots et dispensent de longs discours. Leur
rôle est surtout de faire penser et non de démontrer.
Les lecteurs bienveillants qui, de régions variées du globe, suivent
depuis longtemps ma pensée à travers des langages fort divers,
retrouveront dans ce livre les principes que j’ai déjà appliqués à
l’étude de grands problèmes historiques. Une fois encore j’ai tâché de
dégager la psychologie des vagues théories livresques pour l’adapter aux
réalités journalières qu’elle semblait vouloir ignorer et que seule elle
peut expliquer pourtant.
Ce nouveau travail sera utile s’il conduit le lecteur à considérer
certaines faces des phénomènes qui avaient pu lui échapper, à reviser
ses opinions en faisant le tour des choses, à se défier surtout des
explications simplistes que la complication extrême des phénomènes ne
comporte jamais.
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Ce ne sont pas seulement des pensées nées du spectacle de la guerre et
des possibilités d’avenir dont elle sera la source que renferme cet
ouvrage. Il se termine par des réflexions scientifiques d’intérêt
général. L’auteur ne pouvait oublier qu’une partie de sa vie fut
consacrée à des travaux de laboratoire et que la science est la seule
génératrice de nos rares certitudes. Elle est aussi la grande
consolatrice pendant ces heures sombres où tous les charmes de la vie
disparaissent, où l’ombre de la mort grandit chaque jour et où l’avenir
lui-même semble dépourvu d’espérance. La chaîne des heures serait trop
lourde si, pour fuir des réalités obsédantes ramenant aux barbaries de
la préhistoire, on ne pouvait errer dans les régions lointaines de la
science pure où s’élaborent les lois souveraines qui orientent les
mondes vers des buts mystérieux.
Paris, novembre 1917.