Un comité vient de se constituer sous la présidence d'honneur de M. le
vice-amiral Jurien de la Gravière, à l'effet d'encourager la
construction de yachts de course français, capables de lutter avec les
champions les plus célèbres d'Angleterre et d'Amérique. On sait quelle
importance la navigation de plaisance maritime a prise dans ces deux
pays, où les courses de bateaux à voile passionnent autant la foule que
les plus importantes réunions hippiques. La compétition pour la Coupe de
l'_America_, qui dure depuis des années, pour la possession de ce
trophée que les Anglais n'ont pu encore reprendre aux Américains, est
regardée de part et d'autre comme ayant un immense intérêt national, car
l'effort national pour créer le yacht digne de prendre part à cette
espèce de tournoi suppose dans le peuple où il se produit un sens
maritime très développé, et la passion en quelque sorte des choses de la
mer.
La navigation de plaisance a fait en ces derniers temps, en France, de
très rapides progrès; mais, si le nombre de ceux qui pratiquent ce
sport si noble s'est très promptement développé, la construction des
bateaux de mer, il faut le dire, est restée à peu près stationnaire. Et,
pourtant, nos architectes navals, nos constructeurs, nos ouvriers, ne
sont pas moins habiles que ceux de l'étranger. Il ne leur manque que
l'occasion de montrer leur savoir-faire. C'est pour la leur donner que
le _Comité du yacht français_ vient d'être créé.
Il se propose de distribuer des primes et des encouragements aux
propriétaires de bateaux de course et aux architectes navals, jusqu'au
jour où constructeurs, armateurs et équipages se seront assez
perfectionnés pour pouvoir entrer en lice avec chance de succès contre
leurs rivaux d'Angleterre et d'Amérique. A cet effet, il créera des
courses spéciales, donnera des prix aux plus méritants, récompensera
ceux qui les premiers iront affronter la lutte avec l'étranger. Dès à
présent, et pour faire connaître d'une façon précise le but auquel il
aspire, il a décidé d'organiser une régate à courir dans les eaux
françaises entre yachts de toutes nations, pendant la saison de 1892.
D'ici là, on peut légitimement espérer que le yachting français, grâce
aux encouragements qu'il recevra, se sera mis en mesure de soutenir
dignement l'honneur des trois couleurs.
Le mouvement qui va nécessairement se produire dans les chantiers
français, sous l'action du comité, aura les plus heureux effets pour les
industries maritimes, pour ne parler ici que du côté matériel et
économique de cette question. On ne sait pas assez en France que la
navigation de plaisance maritime fait vivre en Angleterre tout un peuple
de marins d'élite qu'on ne peut évaluer à moins de 20,000 hommes, et que
les 3,000 yachts que l'on compte dans le Royaume-Uni représentent un
capital de 300 millions.
Dans notre pays, il existe déjà plus de 1,000 yachts à voiles ou à
vapeur jaugeant ensemble 20,090 tonneaux et occupant 5,000 marins. Il ne
s'agit donc que de développer un sport déjà très prospère par lui-même,
et de lui donner chez nous la légitime importance à laquelle il a droit,
par les mêmes moyens que l'on a employés avec succès pour faire du sport
hippique ce qu'il est aujourd'hui.
Notre puissance navale, nos industries maritimes, sont directement
intéressées au développement de la navigation de plaisance. C'est ce
qu'ont compris les membres du comité du yacht français où l'on voit, à
côté de yachtmen comme MM. Perignon, Ménier, Demay, Pilon, Loste,
Sahagué. Caillebotte, comte de Damrémont, baron de Sède, comte de
Guebriant, comte Mosselman, etc., des marins comme l'amiral Jurien de la
Gravière, le vice-amiral Miot, le contre-amiral Logé, des savants comme
M. Georges Ponchet, de grands industriels comme M. A. Couvreux, les
chefs de grands établissements de crédit ou des sociétés de navigation,
comme MM. P. Donon et Duprat, directeurs des Chargeurs-Réunis, etc.
Le Comité du yacht français, afin de réunir les fonds dont il a besoin
pour mener à bien l'oeuvre patriotique qu'il a entreprise, fait appel au
concours de tous. Il a déjà réuni d'importantes souscriptions, et son
appel sera certainement, entendu en France, où la sympathie du public
est acquise d'avance à tout ce qui touche à la marine.
La souscription reste ouverte au bureau du journal le _Yacht_, 55, rue
de Châteaudun.
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