Mme LA BARONNE LEGOUX

Il y a quinze ou vingt jours encore on pouvait voir aux premières

représentations comme aux reprises de nos théâtres lyriques une grande

et belle femme, à la taille élancée, à l'allure majestueuse et

distinguée, aux grands yeux bleus éclairant un visage qu'encadraient de

magnifiques cheveux de la nuance dite blond vénitien. C'était Mme la

baronne Jules Legoux, qui vient de succomber malheureusement aux suites

d'une congestion pulmonaire, dans sa quarante-neuvième année. Elle

était, comme nous venons de le dire, de toutes les solennités

artistiques: son rang social, ses qualités d'esprit, sa beauté,

marquaient sa place dans toutes les grandes fêtes mondaines ou Paris

déploie tous ses fastes: mais Mme la baronne Legoux avait d'autres

litres pour prendre rang parmi les notabilités qui composent dans notre

capitale le tribunal du bon goût. Sous le pseudonyme de Gilbert des

Roches, elle avait écrit plusieurs compositions musicales dont les

connaisseurs appréciaient la facture savante et l'inspiration toujours

délicate. Ces oeuvres ne parvinrent pas toutes au public: on sait

quelles difficultés retardent, au théâtre l'avènement d'un talent

nouveau, surtout d'un talent, musical. Pour Gilbert des Roches, il y

avait encore ceci quelle était femme, femme du monde, et que le public

et les directeurs de théâtre--déjà un peu défiants à l'égard des

artistes inédits--le sont plus encore quand ces artistes sont des

amateurs. Pointant _Armide et Renaud_, exécuté aux concerts du

Château-d'Eau, avait montré que la musique de Gilbert des Roches serait

goûtée des auditeurs d'une grande salle de spectacle.

C'est donc, avec la baronne Legoux, une artiste d'un vrai talent qui

disparaît.

L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891 · 第 19 / 32 题