Une physionomie essentiellement parisienne vient de disparaître: M.
Philippe Simon, dit Lockroy, est mort à l'âge de quatre-vingt-huit ans.
Son père était le commandant Simon, qui fut chevalier de l'empire: son
fils, M. Édouard Lockroy, est député de Paris et a été deux fois
ministre. Philippe Simon eut une carrière longue et variée, pleine
d'oeuvres, toujours guidée par une activité saine et de bonne humeur.
Après avoir fait de très complètes études littéraires, il passa ses
examens de droit, mais abandonna bientôt le barreau: pris de la passion
du théâtre, à laquelle tant de jeunes gens paient le tribut, il
s'engagea comme acteur et, débuta à l'Odéon, en 1827, dans les _Vêpres
Siciliennes_ de Casimir Delavigne. De l'Odéon, il passa à la
Comédie-Française où le répertoire romantique de Victor Hugo et
d'Alexandre Dumas père trouvait en lui un interprète d'autant plus
intelligent et fidèle qu'une vive amitié l'unissait à ces deux illustres
écrivains. Philippe Simon ne tarda pas, d'ailleurs, à devenir leur
confrère; il cessa, en effet, en 1840 de jouer les pièces des autres
pour en composer de son crû. C'était le temps des vaudevilles aimables,
faciles, et des opéras-comiques qui n'étaient autre chose que le
vaudeville agrémenté de musique. Philippe Simon-Lockroy avait la gaieté
franche--la gaieté française--qui est nécessaire au genre: il devait
réussir et il réussit. D'abord, avec des collaborateurs comme Scribe,
Anicet-Bourgeois, Arnould, puis tout seul, il fit applaudir un grand
nombre de pièces dont plusieurs ont eu les honneurs des reprises; il
écrivait aussi des livrets d'opéra-comiques, dont plusieurs sont devenus
très populaires: citons, dans l'ensemble du répertoire, le _Maître
d'École, Bonsoir, Monsieur Pantalon, les Trois Épiciers, les Chevaliers
du guet_ qu'on jouait l'autre jour aux matinées classiques du
Vaudeville, _Ondine, la Fée Carabosse, les Dragons de Villars_, etc...
[Illustration: M. PHILIPPE LOCKROY D'après une photographie de M.
Nadar.]
Le théâtre de la Comédie-Française, qui avait pris M. Philippe
Simon-Lockroy acteur et auteur, l'eut comme administrateur après 1848,
sur la nomination de Ledru-Rollin, ministre de l'intérieur du
gouvernement provisoire. Il ne garda pas longtemps ces fonctions:
d'ailleurs, les convictions républicaines de M. Simon-Lockroy ne
pouvaient le laisser longtemps en bonne grâce, au moment où la réaction
commençait. Engagé comme volontaire, en 1870, à l'âge de soixante-sept
ans, dans le bataillon même que commandait son fils, M. Simon-Lockroy
prit part à la bataille de Champigny où il reçut à la jambe une balle
qui lui fit une assez sérieuse blessure, nécessitant un repos de six
mois.
Dans ces dernières années, M. Philippe Simon-Lockroy, justement heureux
et reposé après une carrière si pleine et si honorable, fier surtout des
succès politiques de son fils, se laissait vieillir, souriant et
aimable, et, comme Candide, cultivait son jardin. Ce jardin avait
d'ailleurs, cette particularité rare que M. Simon-Lockroy l'avait créé
sur son balcon de la rue Washington: il y poussait des fleurs et même
des fruits, qui étaient régulièrement primés aux concours horticoles;
ces petits triomphes remplissaient d'aise ce vieux Parisien spirituel et
de bonne humeur, dont la fin a vraiment été, selon l'expression du
poète, «le soir d'un beau jour».
[Illustration: L'HIVER DE 1891.--Aspect d'une des fontaines de la place
de la Concorde.]
[Illustration: Les jardins brodés de Chicago: la Mappemonde.]