LES NOUVEAUX SABRES DE CAVALERIE

[Illustration:

Sabre Sabre

du commandant Dérué de la section technique.

1. Coupe de la lame en fer à T du commandant Dérué.

2. Coupe de la lame à gouttière de la section technique.]

Au cours des marches et des contre-marches exécutées dans l'Argonne par

l'armée de Châlons, conséquences de l'indécision du généralissime, le 5e

corps d'armée occupait le 27 août 1870 Buzancy pour soutenir l'offensive

du 7e sur Vouziers. Le soir du 27 août, le général de Failly, commandant

du 5e corps, recevait l'ordre d'arrêter son mouvement en avant vers le

sud et de battre en retraite vers le nord-ouest, sur Châtillon. Avant de

commencer ce nouveau mouvement, il prescrivit au commandant de sa

division de cavalerie, le général de Brahaut, de pousser une

reconnaissance, de culbuter la cavalerie ennemie et de chercher à lui

faire quelques prisonniers pour obtenir des renseignements. Aussitôt

l'ordre reçu, nos braves cavaliers s'élancèrent hors de Buzancy à la

recherche de la cavalerie ennemie. Une demi-heure après, ils engageaient

une vigoureuse action contre la division de la garde prussienne

commandée par le général de Goltz. Le combat fut heureux pour nos armes.

Nos cavaliers culbutèrent la garde prussienne et la rejetèrent sur

l'infanterie et l'artillerie de soutien. Ne pouvant poursuivre leur

succès, ils se replièrent sur Buzancy sans être inquiétés. En repassant

sur le théâtre du combat, les acteurs purent constater les bons

résultats de leurs coups de pointe: une quarantaine de cavaliers

allemands jonchaient le sol. Nous n'avions perdu que trois cavaliers et

encore par le feu. Beaucoup de dolmans endommagés, de coiffures

enfoncées, de tresses coupées, de blessures légères, pas d'autres

cavaliers hors de combat, tel était le bilan de cette belle chevauchée.

Des combats plus importants que celui de Buzancy établissent qu'en

faisant usage de la pointe nos cavaliers se sont toujours assuré la

supériorité dans la lutte. Mais il n'en est peut-être pas de plus

probant par la proportion des pertes éprouvées par les deux partis.

Au moment de choisir un nouveau modèle de sabre pour notre cavalerie,

armée encore en grande partie avec le modèle de 1822, il était donc

naturel que la direction de cavalerie s'inspirât des causes de nos

succès. Il ne pouvait plus être question, après tant d'expériences si

concluantes, d'adopter un autre modèle de sabre qu'un sabre droit

favorable aux pointés. Ce sont, en effet, deux types de ce genre que le

ministre de la guerre va mettre en essai dans quelques régiments de

cavalerie.

L'un de ces sabres est présenté par la section technique de cavalerie.

La lame, à trois gouttières, est droite; la poignée est une lourde

coquille du modèle Préval. C'est donc un composé d'anciennes pièces

d'armes.

L'autre sabre est présenté par le commandant Dérué, du 14e dragons, le

sympathique sportsman sans lequel il n'y a pas, à Paris, de fête

d'escrime. Son sabre est une innovation et sort de tous les types

connus. La lame est un fer à T, sans gouttières, la poignée est de forme

enveloppante.

Afin de présenter aux lecteurs de l'_Illustration_ ces deux types

d'armes, nous nous sommes procuré les deux modèles assez de temps pour

en prendre des croquis d'une exactitude rigoureuse. La représentation

qui en est faite en coupe et élévation nous dispense de toute

description générale. Ce qu'il importe d'ailleurs le plus aux amateurs

d'armes et de sport, c'est de connaître les raisons de fabrication des

nouveaux sabres.

Le sabre de cavalerie, modèle 1822, par sa courbure, ne favorise pas les

pointés, et son centre de gravité est trop éloigné de la garde pour

permettre une escrime tant soit peu savante. Pour obvier à ce dernier

inconvénient, on charge la garde au moyen de lamelles de plomb fixées à

la poignée. C'est ainsi que les officiers et sous-officiers parviennent

à s'armer moins mal que la troupe. Mais cet expédient augmente le poids

de l'arme qui est déjà très grand. Cependant c'est aussi à un expédient

semblable qu'a eu recours la section technique pour ramener le centre de

gravité de son modèle à sept centimètres de la garde, en adoptant une

coquille massive. Sans s'arrêter au poids de l'arme, elle a même

renforcé la lame à son extrémité et y a creusé, pour compenser en partie

cette augmentation de poids, une troisième gouttière. C'est ainsi que

son modèle pèse 140 grammes de plus que le modèle de 1822. La troisième

gouttière est la seule disposition qui différencie la lame nouvelle de

l'ancienne lame des cent-gardes. Tel qu'il est, le sabre est

incomparablement supérieur à celui en service.

Le sabre Dérué ne ressemble en rien aux types en usage. Ainsi que nous

l'avons dit, la lame est un fer à T affûté. Le commandant Dérué estime

que le procédé des gouttières a fait son temps, et, de l'avis des

armuriers les plus compétents, il serait dans le vrai. En supprimant les

gouttières et en diminuant l'épaisseur du dos de la lance, on obtient

une lame plus résistante, d'un entretien plus facile, d'une trempe plus

uniforme, et d'un poids moindre. Le commandant Dérué préfère aussi la

garde enveloppante à la garde en coquille. C'est en tous cas bien plus

élégant. Enfin le commandant Dérué demande que l'officier soit autrement

armé que le simple cavalier. A l'officier, dit-il, une arme seulement

destinée aux pointés. Il a fait un modèle d'officier qui est une

élégante et merveilleuse épée de combat avec laquelle un maître ferait

de bien bonne besogne dans une mêlée.

Dans le modèle de troupe comme dans le modèle d'officier, le centre de

gravité de l'arme n'est plus qu'à cinq centimètres de la garde. Le poids

du sabre Dérué est inférieur à celui du comité. Il se présente donc avec

un ensemble de qualités qui le recommandent à l'attention de nos

officiers.

E. Desrosiers.

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L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891 · 第 6 / 32 题