L'HIVER A PARIS

Pendant que le savant suit pas à pas la marche et les fluctuations

diverses de la singulière période de froid que nous traversons et les

expose à nos lecteurs, l'artiste, de son côté, ne reste pas inactif. Que

de scènes curieuses, en effet, et que de coins pittoresques à croquer

pour le dessinateur dans ce Paris dont la physionomie est, en ce moment,

si spéciale!

Pour ne prendre que le fleuve, par exemple, incomplètement gelé au

début, il a d'abord offert, ainsi que ses bords, le tableau désolant du

désert froid sous le ciel monotone et gris: plus de navigation sur

l'eau, plus de mouvement sur les berges, un instant on eût cru la grande

ville abandonnée à la suite de quelque catastrophe cosmique imprévue.

Mais, avec la continuité du froid, la Seine ne tardait pas à se prendre

tout à fait, et la vie en même temps renaissait sur ses bords. Le

Parisien est si curieux, et même le plus affairé sait si bien trouver le

temps d'assister du haut d'un pont au spectacle d'une rivière

immobilisée entre ses rives!

Et voilà que le paysage morne naguère s'anime et s'égaye, les épisodes

amusants vont se dérouler.

C'est d'abord le plaisir de passer le fleuve sur la glace, afin de

pouvoir dire plus tard, avec un légitime orgueil: «Vous rappelez-vous

l'année où nous avons traversé la Seine à pied sec?»

A Bercy, d'un bord à l'autre, c'est un perpétuel va-et-vient: les

gamins, comme toujours, en nombre. Ils s'aventurent les premiers,

craintifs d'abord--pensez donc, si la glace allait craquer!--puis plus

hardis, et leur exemple entraîne les autres.

Plus loin, comme sur les sommets des glaciers alpestres, un charriage à

la corde a été organisé, tandis que çà et là des gens isolés patinent ou

glissent.

[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La Seine prise à Bercy.]

Puis c'est un café installé au milieu même du fleuve, et les

consommateurs se pressent attirés par l'originalité et la rareté du cas;

il fait froid, d'ailleurs, et le vin réchauffe. La recette du

glacier--on peut bien le nommer ainsi--sera bonne.

[Illustration: Défense de traverser.]

Mais, en prévision d'accident possible, la préfecture de police a fait

afficher l'ordonnance interdisant «le passage et les glissades sur la

Seine, la Marne et les canaux.» Des agents sont postés de distance en

distance sur les berges, et la foule peu à peu regagne les quais.

Maintenant tout est désert et silencieux: l'autorité seule, toujours

paternelle et vigilante, se profile, arpentant la berge de son pas

méthodique. Tout à coup une forme se dessine sur la glace: est-ce un

délinquant? Non, c'est un chien. Perplexité des deux agents: l'arrêté du

préfet interdisant la circulation sur le fleuve est-il ou n'est-il pas

fait pour lui?

Bientôt l'accès de la berge elle-même est interdite. Mais cette défense

n'est pas faite pour nous qui avons encore quelque chose à voir.

Voici, en effet, une famille de tondeurs de chiens qui de temps

immémorial habite ce bachot de deux mètres de long surmonté d'une cahute

de bois.

Dès le début, ces propriétaires d'un nouveau genre ont pris leurs

précautions, ils ont tiré leur maison flottante sur la rive, où,

solidement amarrée, elle n'aura rien à craindre ni du choc des glaçons

ni du dégel.

Nous nous sommes attardés sur la Seine, qui a été le point le plus animé

de Paris ces jours-ci, mais que d'autres spectacles aussi pittoresque la

gelée ne nous a-t-elle pas offerts! quand ce ne serait que certaines

fontaines publiques, comme celles de la place de la Concorde par

exemple, dont les sujets allégoriques disparaissaient sous la glace en

couches accumulées, dessinant les architectures les plus bizarres elles

plus inattendues.

Hacks.

[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La descente sur la glace.]

L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891 · 第 3 / 32 题