[Illustration: L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 centimes.
SAMEDI 24 JANVIER 1891 49e Année.--Nº 2500]
[Illustration: Mme LA BARONNE LEGOUX. D'après une photographie de M.
Benque.]
[Illustration: AIMÉ MILLET D'après une photographie de M. Carjat.]
[Illustration: LÉO DELIBES. D'après une photographie de M. Benque.]
[Illustration: courrier de Paris]
Théophile Gautier a dit de la Russie que c'est l'Orient gelé. Il eût
dit, cet hiver, de Paris que c'est Athènes sous la gelée.
Je suis un flâneur et le froid m'agace. Il supprime pour moi (et pour
tous les Parisiens qui errent, comme moi, par les rues) un des
spectacles les plus amusants de notre vie de tous les jours: la vue des
boutiques. Hélas! il n'y a plus de boutiques! Une buée opaque, des
cristallisations s'étendant sur les vitres, empêchent de voir les
étalages. Où sont les bronzes, les bijoux, les gravures, les aquarelles,
les livres nouveaux, que je regardais tout en _badaudant_ à travers les
vitrines! On ne voit plus que ces espèces d'arborescences, de fougères
gelées, que le froid fait pousser sur les carreaux.
Les fiacres mêmes ont leurs vitres gelées en guise de stores. J'ai vu,
samedi dernier, une noce se rendant à la mairie dans des landaus aux
vitres plus blanches que la robe de la mariée. Ce n'est plus Paris, ce
Paris glacé aux trottoirs ourlés de ruisseaux gelés, ce Paris où les
voitures vont lentement comme si les cochers, très républicains,
craignaient par-dessus tout de _couronner_ leurs chevaux. Les bals, les
théâtres, y sont devenus autant de pensums et chacun n'y a plus qu'une
idée: se blottir au coin du feu, se chauffer les pieds et éviter
l'onglée.
Ah! ce mois de janvier 1891! Il a fallu, dans chaque journal, ouvrir une
chronique spéciale sous la rubrique: _le Froid_. Et quelle lecture à
donner le frisson que celle-là! Du Nord au Midi il gèle, il vente, il
neige. Ouragan à Toulon. Bourrasque de neige à Nîmes. La circulation des
tramways interrompue à Lyon. En Algérie--dans la clémente Algérie!--des
tourmentes de neige. La Loire prise, le Rhône pris, çà et là de pauvres
diables mourant de froid. Un employé de l'octroi qu'on trouve près de
Lyon, sur la route d'Heyrieux, mort gelé dans sa guérite. Et je ne sais
que ce que les dépêches nous apprennent. Mais que de drames on ignore!
Or, à travers ces ouragans, ces tempêtes, cette neige et ce froid, voilà
un officier russe, M. Alexandre Iwanowitch Winter, qui s'en vient à
pied, de Pétersbourg à Paris, et brave à la fois et la fatigue et le
froid et les reporters, qui lui ont demandé ses impressions de voyage.
Interview assez difficile, M. Winter ne parlant que le russe et
l'allemand. On a eu recours à divers interprètes.
Et alors, les questions, les points d'interrogation:
--Combien faisiez-vous, en moyenne, de kilomètres par jour?
--Comment preniez-vous vos repas?
--Avez-vous été souffrant en route?
--Resterez-vous quelque temps à Paris?
--Par quel chemin retournerez-vous à Saint-Pétersbourg?
M. Winter a répondu à toutes les questions. Il a appris aux journalistes
qu'il a usé, de Pétersbourg à Paris, une paire de bottes et deux paires
de bottines, et que ses bottes l'ont gêné à cause des engelures causées
par le froid.
L'histoire a tout aussitôt enregistré ces détails qui, en somme, donnent
une assez triste idée de la cordonnerie russe.
On devient ainsi une actualité et un homme en vue. Mais, pour attirer
l'attention de la presse, le mieux est encore de mourir. Le pauvre Léo
Delibes n'avait pourtant pas besoin de ce tragique moyen pour être de
ceux dont s'inquiétaient les contemporains et que n'oubliera pas la
postérité. Ce fut un compositeur bien français, aimable, séduisant, avec
l'imagination et la grâce. Il avait, jadis, amusé sa verve juvénile à
d'exquises opérettes, d'un entrain tout particulier, comme les _Deux
vieilles gardes_ dont la polka fut si longtemps populaire. Depuis, tout
en gardant la même alacrité en quelque sorte gauloise, il avait trouvé
des mélodies originales et d'une science sans apprêt. Nos bons souvenirs
d'opéra se lient aux airs de ballet de Delibes, aux soirs charmés de
_Coppelia_, de _Sylvia..._ Le _pizzicato de Sylvia_, l'a-t-on assez joué
sur les pianos et nous a-t-il assez souvent séduits! Que de chères
images nous apparaissent, avec cette musique pour accompagnement!
Et _Lakmé!_ Je revois cette frêle Van Zandt, et je l'entends chanter la
plainte délicieuse:
Tu m'as dit des mots de tendresse
Que les Indiens ne savent pas!
Tu m'as donné le plus doux rêve!
Eh! oui, et c'est là ce qui fait du musicien un être à part. Il parle
une langue qui est la langue universelle, une langue comprise partout,
et qui, partant, donne la sensation du rêve qu'a poursuivi le maestro.
Une main courant sur le piano évoque aussitôt la poésie disparue, la
ramène parmi nous. Et c'était un poète, un raffiné, ce Parisien, qui
semblait toujours rire, jetait sa gaieté à tous les vents, et devait si
tristement mourir!
Grand, beau garçon, blond, solide et distingué à la fois, il fallait le
voir, au Cercle, lorsqu'il conduisait un orchestre, les soirs de
_revues_ ou de représentations solennelles! C'était un boute-en-train.
Il avait la verve entraînante et fulminante. On l'aimait beaucoup.
Et maintenant il est sorti de Saint-Roch, avec son habit à palmes vertes
de membre de l'Institut jeté sur le drap noir, parmi les fleurs...
--Savez-vous ce que c'est que cet habit? me disait un des confrères de
Delibes. C'est notre linceul, à nous! Le linceul vert!
Au Cercle, justement, on a joué deux pièces nouvelles, la _Mi-Carême_,
de Meilhac et Halévy, et une comédie de M. Rivollet, tandis qu'aux
Folies-Bergère les _Incohérents_ donnaient une revue, une pure revue
aristophanesque, où figuraient, sous leur nom et leur figure, M. Sarcey,
M. Bergeret, M. Zola et même M. Quesnay de Beaurepaire! _Vive la
liberté!_ C'est le titre de la revue. On n'y a pas fait de politique,
cette politique qui se fourre partout... Partout même où elle ne devrait
pas se glisser. En voulez-vous un exemple? M. Detaille expose, chez
Goupil, un admirable tableau dont on parle beaucoup et qui,
malheureusement, va partir pour l'Amérique, absolument comme la
pharyngite de Mme Sarah Bernhardt. Ce tableau est un épisode de la
campagne de 1806, une charge de cavalerie que l'auteur appelle: _Vive
l'empereur!_
Sabre haut, emportés par le galop, les cavaliers de Detaille poussent
hardiment leur cri de guerre, on songe, en les voyant, au mot de
Napoléon sur le général de cavalerie par excellence, Lassalle:
«Pour voir un beau soldat, il fallait regarder Lassalle un jour de
bataille.»
Eh bien, savez-vous comment un journal radical traduit, pour ne pas
déplaire à ses lecteurs, le cri de _Vive l'Empereur!_ que fait pousser
Detaille à ses cavaliers de 1806?
«Ce tableau est vivant. Toutes les bouches des personnages semblent
crier: «En avant!»
Ce n'est rien, ce petit détail, mais c'est charmant. C'est tout l'esprit
de la politique.
***
Il doit y avoir de la politique dans _Thermidor_ ou du moins on en
attend. Comment parler de _Thermidor_ sans parler des thermidoriens? A
moins que M. Sardou ne veuille, par le contraste, railler le terrible
froid qu'il fait et dire à nos édiles:
--C'était le bon temps, Thermidor! Il n'y avait pas alors besoin de
_braseros_ dans les quartiers pauvres!
Je doute que cette politique-là soit celle de M. Sardou. Mais il est
bien certain que Thermidor passionne déjà l'opinion presque autant que
la représentation annoncée de _Lohengrin_ à l'Opéra. Aurons-nous ou
n'aurons-nous pas _Lohengrin_ à l'Opéra après n'avoir pu avoir Wagner à
l'Éden? Les uns disent oui, les autres non. Les wagnériens, eux,
décrètent qu'on doit l'avoir, et ils disent avec juste raison que
puisqu'on exécute du Wagner dans les concerts on ne voit pas bien
pourquoi on n'en jouerait pas sur nos théâtres. La question de
patriotisme se réduirait-elle à une question de costumes? On serait bon
Français en chantant du Wagner en habit noir, mauvais patriote en
l'interprétant en pourpoint Moyen-Age.
Et les wagnériens, qui, du reste, font de Wagner un Bouddha et l'adorent
religieusement, les wagnériens, las de prendre le train de Bruxelles
pour aller écouter _Siegfried_ à la Monnaie, de déclarer, par la plume
de l'un d'eux (que je cite textuellement):
--La représentation des oeuvres de Richard Wagner est non seulement
_utile_, mais _nécessaire_, on doit se le tenir pour dit et le programme
de tel candidat à la direction de l'Opéra tient dans ces trois mots:
_Jouer du Wagner!_
Va pour Wagner. On va le représenter ces jours-ci à Toulouse en
Toulousain. On ne saurait manquer de le représenter bientôt à Paris--en
Parisis. J'ai presque envie de demander à nos lecteurs et à nos
lectrices s'ils sont ou ne sont pas d'avis qu'on joue _Lohengrin_. Ce
serait un plébiscite dans le genre de celui du _Figaro_ qui demande à
ses abonnés, et surtout à ses abonnées, si M. Carnot doit ou ne doit pas
gracier Mme de Jonquières.
Généralement, et dans une proportion énorme, les réponses ont été que
Mme de Jonquières mérite la clémence du président de la République. Elle
a visiblement gagné sa cause devant l'opinion, si elle l'a perdue devant
la justice, cette femme qui a eu pour plaider en sa faveur une lettre
touchante, et tristement passionnée de son mari. Elle a aimé, elle a
souffert. Elle a porté devant la foule, avec une dignité de grande dame,
le poids de sa faute et le deuil de son honneur. Toute la pitié a été
vers elle. Toute la colère s'est tournée vers son complice et M. Fouroux
restera un type de don Juan _nouvelle couche_ tout à fait
caractéristique.
Je remarque--soyez heureuses, ô filles d'Ève!--que les femmes font, en
pareil cas, meilleure figure que les hommes. Voyez le procès Chambige.
Voyez le meurtre de Mme Dida par ce jeune Russe affolé, dans un cabaret
de Ville-d'Avray: la femme meurt, l'homme survit. «Est-ce qu'on se tue
pour une femme?» disait Fouroux. On va juger, en Russie, un lieutenant
de hussards qui a tué une chanteuse, du consentement de la pauvre fille,
et qui n'a pas su l'accompagner dans la mort. La main ne leur tremble
pas pour le meurtre à ces amoureux de l'agonie, elle leur tremble pour
le suicide Dans la partie d'amour qu'elles jouent, les femmes payent,
les hommes trichent.
Mme de Jonquières semble, du reste, assez punie par la déchéance
mondaine que le scandale lui inflige. Nous avons eu beau proclamer le
très équitable principe de l'égalité devant la loi, il est bien certain
pourtant que la même peine s'appliquant à des individus d'éducations
différentes est plus ou moins cruelle selon le tempérament, les
habitudes, la situation sociale des condamnés. Le régime de la prison
est plus dur à une femme du monde qui tombe qu'à une fille qui se
traîne. La fièvre morale est, pour une personne telle que Mme de
Jonquières, aussi effrayante, plus douloureuse, qu'une peine matérielle.
Encore une fois, je demande à mes lectrices si elles sont de mon avis.
Cette mode des plébiscites n'est pas inutile et j'aurais voulu la voir
appliquer à la discussion qui a eu lieu cette semaine entre M. le
général de Beauffremont et M. le général de Galliffet à propos de la
fameuse charge de cavalerie qui couronna d'une façon épique la triste
journée de Sedan en 1870.
Je ne sais comment la discussion est née, mais la question s'est vite
posée:
--Est-ce M. de Beauffremont, est-ce M. de Galliffet, qui a conduit la
charge?
Là-dessus, polémiques, entrevues, notes officieuses ou bruits de duel,
articles de journaux. Eh! messieurs, il y a de la gloire pour tout le
monde! Le général de Galliffet a écrit--et l'on a vendu très cher cet
autographe dans une vente récente--il a écrit dans un rapport le récit
de cette charge épique, admirable, héroïque, et qui a trouvé, pour la
célébrer, un peintre de premier ordre, un peintre entraînant, plein de
mouvement et de vie, un peintre allemand, s'il vous plaît, Franz Adam.
Demandez aux anciens cavaliers, aux chasseurs, aux Africains qui étaient
près de Galliffet lorsqu'il tira sa montre avant de charger, comme pour
voir à quelle heure il allait mourir, demandez-leur si le héros était ou
n'était pas en tête de cette chevauchée de la mort! M. de Beauffremont
réclame. Je vais mettre d'accord tout le monde. Lorsque le roi de Prusse
vit passer la trombe humaine, hommes et chevaux ne faisant qu'un, et
lorsqu'il la vit se briser sur la ligne noire des tirailleurs allemands,
on sait le cri qui vint instinctivement sur ses lèvres de soldat:
--Ah! les braves gens!
Les _braves gens_, messieurs! Guillaume ne dit point: _le brave homme!_
Tous étaient des braves, les colonels et les soldats, tous ceux dont je
vois encore les cadavres tombés sur la terre sèche du calvaire d'Illy.
Le _calvaire!_ Un nom bien choisi pour la charge où passèrent ces
martyrs de la patrie.
Rastignac.