Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jumen

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LE

CHEVAL SAUVAGE

8e SERIE,--FORMAT PETIT IN-8º.

POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.

[Illustration: Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du

feuillage.]

LE

CHEVAL

SAUVAGE

PAR

MAYNE-REID

PARIS

H. LECÈNE ET H. OUDIN, ÉDITEURS

17, RUE BONAPARTE, 17

LE

CHEVAL SAUVAGE

I

LA LETTRE.

--Dans notre dernière campagne au Mexique, dit le capitaine Worfield en

achevant de rouler sa cigarette, j'avais été dirigé avec ma compagnie

sur un village éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier

général. C'était un endroit si triste, si monotone, que de ma vie je ne

me suis autant ennuyé. Las de cette existence uniforme, où le

désoeuvrement tenait toute la place, je finis par demander mon

changement de garnison. Mais les semaines s'écoulaient, et je ne

recevais pas de réponse. Evidemment, mon colonel m'avait oublié, ou bien

il avait ses motifs pour ne pas déférer à mon désir. J'aurais eu tort

après tout de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce moment

qu'il m'arriva une aventure que je vais vous raconter.

Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, on m'apporta une

lettre du propriétaire d'une plantation voisine. Elle était ainsi

conçue:

«Mon cher Worfield.

Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; un de mes

gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer qu'il l'a aperçu dans

les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut

que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; mais

vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps,

pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus

beau coursier qu'il y ait au monde? L'homme qui vous remettra ce

billet vous dira où il l'a vu.

Tout à vous. MANUEL DE FAVIA.»

Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première fois que j'avais

entendu conter merveille du Cheval blanc de la prairie. Quel est donc le

chasseur, le trappeur, le marchand porte-balle, le voyageur qui a

parcouru ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans avoir recueilli

quelque légende fantastique sur ces _mustangs_ dont rien n'égale la

vitesse? Plus rapides que le vent, ils vont par troupes nombreuses,

défiant toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et j'avais

tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. Seulement, celui qu'on

désignait sous le nom de «Cheval blanc de la prairie» avait une

particularité qui le distinguait de tous les autres: il avait les

oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, d'une blancheur

de neige fraîchement tombée.

C'était de cet animal étrange et mystérieux que parlait la lettre de

Manuel. Comment n'aurais-je pas profité de la bonne fortune qui m'était

offerte? Comment ne pas saisir cette occasion peut-être unique de savoir

enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet était d'ailleurs tout prêt

à me servir de guide.

Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de troupeaux et d'une

douzaine de mes chasseurs, je passai le fleuve et je m'enfonçai dans les

profondeurs de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive.

Mon escorte se composait de gens qui avaient une longue expérience de la

chasse. J'avais toute confiance en eux, je ne doutais pas un instant de

leur habileté et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que

nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, pour faire ma

capture, sur la rapidité de ma jument, qui avait fait ses preuves, et

sur ma dextérité à manoeuvrer le lasso.

Tandis que nous poussions en avant, je communiquai à mes compagnons

l'objet de mon expédition. Presque tous connaissaient le Cheval blanc

par ouï-dire; quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu dans la

prairie; tous indistinctement se réjouissaient d'avance des émotions que

devait leur réserver une chasse si aventureuse.

Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles, que les

lianes, les épines et les ronces rendaient presque impraticables. Mais

plus loin l'aspect changea et la marche devint plus commode. Les fourrés

étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, et les trouées si

rapprochées qu'elles se succédaient presque sans interruption.

Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles sans halte, lorsque

nous tombâmes sur la piste que cherchait notre guide. Nous la suivîmes

quelque temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de mustangs.

Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à nos plus téméraires

espérances. Mais voir une horde de chevaux sauvages et s'emparer du plus

rapide de tous sont deux choses bien différentes.

La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un mille d'étendue et,

comme celles que nous venions de traverser, elle était environnée de

forêts. Quelques cavales broutaient paisiblement les herbes courtes;

d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient, se

cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient les uns contre les autres

comme dans un combat, puis partaient au galop, livrant au vent leur

crinière et leur longue queue. Nous étions encore assez loin d'eux, mais

nous pouvions voir de l'endroit où nous nous trouvions très

distinctement la beauté de leurs formes, la souplesse et la vigueur de

leurs membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant

l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes les couleurs: des

bais, des alezans, des zains, des louvets, des saures, des tourdillés,

des pies, des tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs

jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, pommelés, ces

derniers en plus grand nombre. Mais où était le magnifique étalon dont

nous rêvions la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres,

car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater que le «Cheval

blanc de la prairie» ne se trouvait point parmi le troupeau.

Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute notre déception.

Avait-il abandonné la horde pour promener sa course vagabonde loin de là

dans l'immensité des pampas? S'était-il, au contraire, simplement écarté

du gros de la troupe avec quelques cavales, comme un roi entouré de sa

cour tient ses sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans

une clairière proche de nous pour chercher un tapis de verdure moins

foulé? Notre guide nous assura que, dans ce dernier cas, il ne serait

pas difficile de l'obliger à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les

autres cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à l'appeler.

Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution qu'à la condition de

cerner le troupeau, car nous avions à craindre qu'il ne partit tout

entier au galop, dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, sans

perdre un instant, à former le cordon autour de la pampa. La forêt nous

servit à merveille pour dérober nos mouvements; et, au bout d'une

demi-heure, l'investissement de la prairie était accompli.

Les chevaux sauvages continuaient à paître et à s'ébattre sans se douter

qu'ils étaient emprisonnés dans une ceinture et gardés à vue par des

chasseurs déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils nous

auraient depuis longtemps échappé, en dépit de toutes nos précautions.

Le cheval sauvage est de tous les animaux qui vivent en liberté le plus

prompt à s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup

moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang semble connaître et

prévoir le sort qui l'attend, une fois qu'il tombe au pouvoir de son

dompteur. On serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent à

s'échapper des plantations et à rejoindre leurs compagnons nomades et

indépendants, leur ont fait le tableau des souffrances et des ennuis qui

accompagnent la domestication.

Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté à l'autre bout

de la prairie, en me chargeant, dès que le cercle aurait été fermé, de

sonner du cor pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à mes

lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un cri perçant poussé

derrière moi paralysa en quelque sorte mon bras. Je me retournai

vivement. Je me demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant il

était étrange, quand il frappa pour la seconde fois mon oreille. Je le

reconnus alors: c'était le hennissement du Cheval blanc de la prairie!

Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une sorte d'allée

qui conduisait, à une autre prairie. J'y entendais distinctement le

frappement des sabots d'un cheval lancé au galop. Je courus aussi vite

que me le permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le

bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment d'aplomb,

m'éblouit au point de m'aveugler. Je fus hors d'état de rien voir.

Cependant, je continuais à entendre le bruit retentissant des sabots et

le hennissement perçant. Je me fis alors une visière de la main et je

parvins à distinguer ce qui se passait à proximité de moi: un magnifique

étalon redescendait au grand galop l'allée et se dirigeait vers le

troupeau. C'était bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son

port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le poil d'un blanc

de neige, les oreilles noires, les naseaux rouges et saillants, les

paturons larges, les jarrets nerveux, les jambes fines, élancées. Il

volait comme une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant

tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement dès qu'il parut,

comme obéissant à un signal. Toute ruse de notre part était maintenant

inutile. L'alarme était donnée. C'était à notre agilité et à nos lassos

de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction, j'éperonnai ma

jument et je m'élançai dans la plaine. Le hennissement de l'étalon avait

averti mes compagnons. Tous bondirent en même temps hors du bois et se

précipitèrent à la poursuite du troupeau en poussant de grands cris.

Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le suivais ventre à

terre. De temps à autre, en se rapprochant des cavales, il ralentissait

sa course frénétique, se cabrait deux ou trois fois comme pour les

animer d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un

hennissement formidable et repartait en ligne droite vers l'extrémité de

la prairie, où une large clairière ouvrait la forêt. Le troupeau, volant

à sa suite, avait d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier

se trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant pêle-mêle leurs

compagnons dans leur affolement.

[Illustration: Le troupeau volait à sa suite.]

La chasse avait quelque chose de ces courses infernales de la mort que

l'on voit dans les gravures de Holbein. Les poursuivants enfonçaient

leurs éperons dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient

en oeuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour s'échapper.

II

LA CHASSE.

Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité sur les chevaux que

montaient mes compagnons. Je les dépassais l'un après l'autre, et quand

nous fûmes sortis de l'allée pour arriver dans l'autre prairie, je me

trouvais déjà tout proche des derniers mustangs. Quelques-uns étaient de

superbes créatures, et j'aurais certainement, en toute autre

circonstance, été tenté de leur jeter le lasso; mais je ne m'occupais en

ce moment que de les repousser parce qu'ils me barraient le chemin. Ils

n'avaient pas encore franchi toute l'étendue de la seconde prairie, que

j'étais déjà parvenu au premier rang. Les mustangs, se voyant atteints,

se jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les directions. Un

moment après, je n'avais plus devant moi que l'étalon blanc qui me

distançait de plusieurs longueurs, en jetant de temps à autre son

hennissement strident, comme pour me défier et me railler.

Ma jument n'avait besoin ni de l'éperon ni de la bride. Elle avait le

sentiment de ce que j'attendais d'elle. Très intelligente, elle voyait

le but de sa poursuite, et devinait la volonté de son cavalier. Je la

sentais se soulever sous moi comme eût fait une vague de la mer; ses

pieds touchaient l'herbe, mais ne faisaient que l'effleurer sans s'y

enfoncer, et à chaque obstacle elle redoublait d'énergie. Lorsque nous

fûmes arrivés au bout de la seconde prairie, la distance qui me séparait

du Cheval blanc était déjà bien moins grande; mais alors, tout à coup,

je le vis s'élancer dans un fourré.

J'étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai presque aussitôt

un sentier, et je poursuivis ma course. Mon oreille me servait de guide,

car le mustang faisait craquer les gaulis en poussant plus avant. De

temps en temps, j'apercevais sa robe blanche qui se détachait sur le

fond vert du feuillage.

Craignant de le perdre de vue, j'avais jeté à ma jument la bride sur le

cou, allant, allant toujours, tantôt pénétrant dans le fourré, tantôt

suivant les sinuosités d'une espèce de sentier. Je ne m'inquiétais guère

des épines et des ronces, et ma jument semblait n'en avoir pas plus de

souci que moi. Souvent un grand arbre nous barrait le chemin ou nous

embarrassait par l'envergure de ses branches. Parfois, j'étais obligé,

pour passer dessous et ne pas avoir le sort d'Absalon, de m'étendre de

mon long sur la selle et la croupe de ma monture. Le mustang en

profitait pour reprendre de l'avance et pour se rire de moi en faisant

éclater son hennissement.

J'étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte. Mon voeu fut

bientôt exaucé, à ma grande satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie

entrecoupée d'îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un refuge. Il

avait maintenant sur moi un avantage considérable, car les obstacles que

j'avais eu à surmonter dans le fourré m'avaient beaucoup retardé, et il

était à présent loin de moi.

Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés. Autour de nous

s'étendait la prairie nue à perte de vue. La chasse continua sur ce

terrain uni. Bientôt tous les arbres eurent disparu à nos regards, et

l'oeil n'avait plus d'antre perspective que la verdure de la pampa et le

bleu du ciel. Mes compagnons étaient depuis longtemps restés en arrière.

Les mustangs avaient rebroussé chemin. Dans l'immensité de la plaine, il

n'y avait plus que deux objets mouvants: la forme blanche de l'étalon

qui fuyait, la forme sombre du cavalier lancé à sa poursuite.

Jamais ma jument n'avait fourni une course plus longue, plus acharnée,

d'un galop plus persistant. Nous avions déjà dévoré l'espace de dix

milles sans que j'eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache,

tant l'ardeur de ma courageuse monture était infatigable. La pampa avec

son tapis d'herbe courte offrait une surface unie comme celle de l'Océan

et ne laissait aucun lien de refuge au fugitif qui devait

indubitablement devenir ma proie. En avant donc, en avant!

L'étalon avait cessé de faire entendre son hennissement de défi. Il

était manifeste qu'il commençait à se fier moins à sa vitesse; celle-ci

paraissait diminuer et ses forces s'épuisaient. Bientôt, il n'y eut plus

entre lui et moi que deux cents pas. J'étais convaincu de mon triomphe.

«Encore un effort! m'écriais-je, comme eût fait un général à ses

troupes, et la victoire est à nous!»

Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau de ma selle, le

bout attaché à un anneau, le noeud libre, les lanières bien en état. Je

levai le bras pour le lancer. Hein! qu'est ceci? Pendant que je

déroulais le lasso, mes yeux s'étaient une minute détachés de ma proie.

Quand je les levai, le Cheval blanc n'était plus là.

Je serrai d'une main de fer la bride à ma jument, si violemment, qu'elle

plia les genoux et faillit s'abattre. Mon mouvement était d'ailleurs

inutile; le noble animal s'était arrêté de lui-même, paralysé, comme

moi, de stupeur. Où donc était passé l'étalon sauvage?

Je promenai mes regards sur toute l'étendue de la prairie, quoiqu'il

m'eût suffi déjà d'un seul coup d'oeil pour me rendre compte de la

situation. La prairie était, je le répète, unie comme une table rase,

sans rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles. L'herbe

était si courte qu'elle s'élevait à peine de deux pouces au-dessus du

sol. Une couleuvre aurait eu de la peine à s'y cacher. Mais un cheval?

Qu'était-il devenu? J'étais, je vous l'avoue franchement, saisi d'un

indicible sentiment d'effroi, et dans le même moment je sentais ma

jument tressaillir.

III

LA FONDRIÈRE.

Je n'ai jamais été enclin à la superstition; et pourtant, au moment où

le Cheval blanc de la prairie s'évanouit littéralement, je ne pus

m'empêcher de croire aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune

cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et soudaine disparition

du mustang. En revanche, je me rappelais d'un coup toutes les histoires

de chasseurs et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de

spectre. Jusqu'alors je m'étais moqué de la crédulité des narrateurs;

mais, à présent, j'étais tout prêt à ajouter foi à leurs récits

merveilleux. Ou bien étais-je victime d'une hallucination? Tout ce qui

s'était passé depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux

mustangs, la poursuite de l'étalon, cette longue course effrénée, tout

cela n'était-il qu'un songe? J'allais, pendant quelques secondes,

jusqu'à me persuader que j'avais été dupe en effet d'un rêve; mais je

repris aussitôt conscience de moi-même, de mes actes, des faits

accomplis: j'étais bien en selle, j'avais bien sous moi ma jument

frémissante et en nage; je ma souvenais bien nettement de tous les

incidents de la chasse; je ne pouvais pas mettre en doute que j'avais vu

le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il m'était impossible de nier sa

disparition soudaine.

[Illustration: Le sol était béant comme la suite d'un déchirement

produit par un tremblement de terre.]

Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste fraîche dans l'herbe. Je

reconnus aussitôt que c'était celle d'un cheval, et cette conviction me

fit immédiatement recouvrer la raison et le calme. Si le Cheval blanc

avait été réellement un fantôme, pourquoi donc aurait-il laissé cette

trace derrière lui? Un moment de réflexion me suffit pour me décider à

suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais abandonnée et je

repris ma marche, sans quitter des yeux les empreintes marquées dans le

sol par les sabots du mustang. J'avais fait environ deux cents pas

lorsque brusquement ma jument s'arrêta court. Je me penchai en avant

pour tâcher de découvrir la cause de cette halte inopinée et je poussai

une exclamation qui attestait que le charme était rompu.

Devant moi, à trente pas environ d'éloignement, se dessinait sur la

prairie une ligne sombre coupant en biais le chemin que je suivais.

C'était, en apparence, une étroite et longue excavation semblable à un

ravin; mais, en me rapprochant, je découvris un creux large et profond,

une de ces fondrières connues dans l'Amérique espagnole sous le nom de

_barrancas_. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement

produit par un tremblement de terre, quoique, suivant toute

vraisemblance, il n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent

subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout également

large. Son lit était couvert d'énormes blocs de rocher, ses parois

escarpées et tout à fait verticales. Du côté droit, il était

relativement peu en contre-bas et la pente cessait indubitablement à

proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté gauche, au contraire,

il allait s'approfondissant, à mesure qu'on avançait.

La disparition du Cheval blanc n'était donc plus un mystère; d'un bond

formidable, il s'était jeté dans le gouffre de plus de vingt pieds de

profondeur, puis, comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses

sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation formait, à peu de

distance de là, un coude. Le fugitif avait tourné ce coin, et j'avais

cessé de le voir. Il était clair qu'il m'avait échappé, qu'il était

inutile de vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour ma peine

et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à ma chimère.

Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation qui m'était

faite. J'étais, il est vrai, débarrassé de la crainte que j'avais eue un

instant auparavant; mais ma position était loin d'être agréable. Je me

trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et je ne savais comment

m'orienter pour la rejoindre. Le soleil descendait sous l'horizon, et me

fournissait ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la moindre

idée de la direction que nous avions prise au départ, et je ne me

rappelais plus du tout si nous avions marché à l'est ou à l'ouest.

Peut-être aurais-je pu me guider en revenant sur mes propres pas dont

les traces devaient exister, mais j'avais remarqué qu'en beaucoup

d'endroits cette piste avait été piétinée et par conséquent détruite par

les mustangs dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure

qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver les nombreuses

sinuosités que j'avais décrites dans cette longue course au galop.

Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été complètement

inutile de rien essayer avant le lendemain matin. Le soleil ne pouvait

tarder de disparaître. La nuit allait tomber dans une demi-heure et

rendrait impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais pas d'autres

ressources que de rester où j'étais, en attendant le retour du jour.

Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la faim et, ce qui

était pis, je mourais de soif. Il n'y avait pas une goutte d'eau dans le

voisinage et je n'en avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles.

La course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était dans le même état

que moi.

Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai des yeux aussi loin

que ma vue pût porter. Il était aussi desséché que la prairie, quoiqu'il

fût évident qu'il eût été jadis creusé par un torrent.

Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en longeant la ravine

je finirais par trouver de l'eau. Il était certain, d'ailleurs, que si

je devais en rencontrer quelque part, ce ne pouvait être que dans cette

direction.

J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et poussai ma jument

jusqu'au bord de l'excavation, que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre

s'élargissait de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de l'endroit

où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une largeur d'au moins

cinquante pieds, quoique ses parois conservassent toujours le même

escarpement.

Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon, et le crépuscule

devait apparemment être de peu de durée. Je ne pouvais traverser la

plaine dans l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la jument

dans le gouffre ou de la faire tomber dans quelqu'un des sillons plus ou

moins profonds qui formaient comme des canaux latéraux de la _barranca_.

Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la prairie, et je fus

contraint de songer à faire halte sans avoir trouvé de l'eau. J'étais

sûr, en outre, de passer les longues heures de cette nuit sans la

moindre distraction. Et cette certitude m'épouvantait encore plus que

tout le reste.

Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je fus récompensé de

cette ardeur au delà de toute espérance: mes yeux tombèrent sur une

surface miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte que, me

dressant debout sur mes étriers, je poussai un cri de joie, un hourra.

Il était hors de doute que ce miroitement était celui d'un petit lac;

seulement il n'était pas situé là où je cherchai de l'eau dans

l'excavation, mais plus haut, dans la prairie même. Il n'était entouré

ni d'arbustes ni de roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses

bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de la plaine.

Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement.

Mais je n'étais pas sans perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La

chose était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions

j'avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non; les contours du

lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons

projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir.

Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui

faire accélérer le pas, oubliant qu'elle n'avait pas besoin de cet

aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu

d'avancer, elle recula, effarée!

Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé

cet écart. Il n'y avait déjà plus de crépuscule, mais l'obscurité

n'était pas encore assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la

surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait

mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement

fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l'autre côté. Je

ne pouvais, dans l'obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici

plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer

les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la clarté du jour,

j'aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment

les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre

à passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je dusse m'attendre

à peu d'agrément.

Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance

de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la

bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui

permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que

je fis d'une branche d'arbre. Pour mon compte, je n'avais à m'arranger

que d'une façon toute sommaire. De souper, il n'en pouvait être

question; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant

de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de

réelles souffrances. J'aurais donné tous les chapons du monde pour un

verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon

carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés;

je m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait,

par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de

dormir.

Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me torturait. Je me

retournais tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche, tantôt

sur le dos, suivant machinalement du regard la lune qui se dérobait de

temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, au bout de deux

heures, je m'accoutumai en quelque sorte à la soif. Une pluie douce

tomba sur la prairie, et, en me mouillant, calma la fièvre qui

commençait à me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu à

peu je me plongeai dans le sommeil.

IV

ÉGARÉ.

Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement. Je ne m'éveillai

que lorsque le soleil était déjà levé et montait dans un ciel bleu sans

nuages. L'eau de pluie s'était amassée en abondance dans les creux de la

prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif et laisser ma jument

s'abreuver. Mais alors se renouvelèrent les tiraillements de la faim. Je

n'avais rien mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner,

très frugal, s'était réduit à une tasse de chocolat et deux cuillerées

de confiture. Un homme qui n'a pas l'habitude de faire de longs jeûnes a

déjà, dès le premier jour d'abstinence forcée, une notion des tourments

de la faim. Ces tourments augmentent le second jour, et le troisième ils

ont atteint leur maximum d'intensité. Le quatrième et le cinquième jour,

le corps s'affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que les

maux de la faim proprement dite diminuent. Ces remarques ne s'appliquent

naturellement qu'à ceux qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes

prolongés. J'ai connu des personnes qui pouvaient s'abstenir de toute

nourriture pendant six jours et ressentaient les effets de cette

privation beaucoup moins que d'autres qui n'avaient jeûné que

vingt-quatre heures. A cette catégorie de jeûneurs appartiennent

notamment les trappeurs et les chasseurs des prairies.

A peine debout, ma grande préoccupation et mon soin presque unique

furent de chercher à me procurer quelque aliment. Je suivais la plaine

dans toutes les directions. Mon regard ne rencontra rien: aucun être

vivant, aucun corps mort. Je n'avais sous mes yeux que ma jument qui

paissait tranquillement et que je plaignais beaucoup moins que je ne

l'enviais, en voyant le bon repas qu'elle faisait. J'allai jusqu'au bord

du gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus de cent

pieds de profondeur et à peu près la même largeur. Ses parois étaient

moins raides, car les rochers qui les constituaient s'étaient effondrés

et lui avaient fait une espèce de rive en pente qu'un piéton pouvait

descendre pour se hisser sur l'autre bord; mais pour un cheval ce

sentier n'était pas praticable.

J'avais emporté mon fusil, dans l'espoir de découvrir quelque animal

vivant; mais, après avoir marché assez loin dans le sable, je renonçai à

cette recherche. Il me fut impossible de tomber sur la moindre trace

d'un quadrupède ou d'un oiseau, et je retournai tout déconcerté à

l'endroit où je m'étais couché.

J'arrachai le piquet auquel était attachée ma jument, je la sellai et je

délibérai sur ce que j'avais à faire. Retourner au village où j'étais en

garnison, c'était évident; mais ce point résolu, il restait un autre

problème plus difficile et dont la solution m'avait déjà embarrassé la

veille: comment retrouver le chemin? Mon projet de suivre, en

rétrogradant, ma propre piste n'était plus exécutable, car la pluie

avait fait disparaître cette piste. Je me souvins alors que j'avais

traversé une vaste étendue de terrain léger et sablonneux où les fers de

ma jument n'avaient dû laisser qu'une très faible empreinte,

naturellement effacée par la pluie persistante de la nuit. Je n'avais

d'abord pas fait attention à cette circonstance, mais elle se présentait

maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable angoisse: je ne

pouvais plus en douter, je m'étais égaré.

Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur, vous attachez

probablement peu d'importance à ce qui vous paraît une contrariété

insignifiante, qu'il vous semble facile de vaincre quand on a un bon

cheval et de bonnes jambes. Il n'y a, croyez-vous, qu'à prendre, comme

on dit, son courage à deux mains, à marcher devant soi en ligne droite,

et l'on finit inévitablement par trouver une issue avec du temps et de

la patience. C'est là évidemment votre théorie et votre opinion; mais en

pratique la chose est moins aisée que vous ne vous l'imaginez. Il est

incontestable qu'en suivant votre méthode et votre tracé d'une facilité

élémentaire on devra toujours aboutir quelque part. Mais ce quelque part

pourrait fort bien n'être en définitive que le point même d'où l'on

s'est mis en route. Croyez-vous que l'on puisse faire à cheval dix

milles en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans une pampa, sans

avoir aucun objet, aucun point de repère? Les meilleurs cavaliers se

sont perdus en pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que

l'on parvienne à sortir d'une prairie dont l'étendue dépasse vingt

milles, et il ne faut pas beaucoup de jours à un homme pour succomber.

Du reste, l'esprit s'égare bientôt au milieu de cette immensité

absolument dénudée; et cet égarement, qui est accablant au plus haut

degré, il n'y a que les vieux chasseurs des prairies qui en soient

exempts. Les organes de la vue et de l'ouïe perdent vite leur acuité,

leur ressort, leur force; l'intelligence elle-même s'alanguit et la

volonté se détend. L'énergie des résolutions s'affaiblit rapidement. À

chaque pas que l'on fait, on est en proie au doute, on ne sait si l'on

suit le bon chemin; et n'ayant aucune raison décisive d'y persévérer, on

est tenté à tout moment d'en prendre un autre. Croyez-moi, c'est une

chose affreuse d'être égaré dans les pampas!

Je pouvais m'en convaincre en ce moment. J'avais déjà en d'autres temps

parcouru la grande pampa; mais c'était la première fois que j'avais le

malheur d'y errer à l'aventure, et mon anxiété était d'autant plus vive

que la faim épuisait presque toutes mes forces. Il y avait d'ailleurs

dans les circonstances qui avaient déterminé cette triste situation

quelque chose de singulier. La disparition de l'étalon, quoiqu'elle fût

due à des causes naturelles, laissait une profonde et étrange impression

dans mon esprit. J'avais beau m'en défendre, le fait que cet animal

réputé mystérieux m'avait entraîné si loin pour m'échapper d'une manière

si extraordinaire, me paraissait se rattacher à quelque pouvoir qui

tenait du prodige. Malgré moi, j'étais ramené à des idées

superstitieuses, mon esprit en faiblissant s'emplissait de conjectures

fantastiques.

Je luttai cependant contre cet envahissement du découragement et réussis

à rester assez maître de moi pour pouvoir m'occuper de prendre des

mesures sérieuses en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris qu'il ne

me servirait de rien de rester où j'étais. Je savais que je pouvais tout

au moins suivre pendant quelques heures le bon chemin. Le soleil me

tiendrait lieu de guide sûr jusque vers midi; puis j'aurais à faire

halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale et à

cette époque de l'année, le soleil est à midi si proche du zénith que le

meilleur astronome ne saurait distinguer le nord du sud. Je calculai que

je serais peut-être en état d'atteindre vers midi la forêt, tout en

sachant que ma position ne s'en trouverait guère meilleure. La nudité de

la plaine n'inspire en effet pas de plus grandes inquiétudes que les

clairières des bois épais qui l'environnent. Dans la forêt, on peut

marcher des jours et des jours sans s'éloigner de plus de dix milles de

son point de départ, et les fourrés, les taillis sont aussi dépourvus de

ressources d'alimentation que la plaine même.

Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé et bridé ma

jument, je promenai mes regards sur la pampa pour choisir la direction

que je voulais prendre et me décider enfin à adopter une résolution.

V

UN REPAS DANS LA PRAIRIE.

A ce moment, ma vue fut attirée par des objets que je n'avais pas

aperçus jusqu'alors. C'étaient des animaux; mais il aurait été

impossible de dire à quelle espèce ils appartenaient. Il y a des heures

et des époques où dans la prairie la forme et la grandeur des choses

prennent un aspect, des proportions qui trompent: un loup paraît avoir

la taille d'un cheval, et un corbeau perché sur une éminence de terrain

peut se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements sont dus à

des conditions particulières de l'atmosphère, et il n'y a que l'oeil

exercé du chasseur qui puisse, par une entente exacte des rapports du

mirage à la réalité, ramener les objets à leurs dimensions véritables.

Ceux que j'avais remarqués étaient au moins à trois milles de distance

de l'endroit où je me trouvais, dans la direction du lac, et par

conséquent de l'autre côté du gouffre. Ils m'apparaissaient, au nombre

de cinq, comme autant de fantômes qui se mouvaient à l'horizon. Un

moment, mon attention fut détournée d'eux, je ne me rappelle plus

pourquoi. Lorsque mon regard les chercha de nouveau, il ne les trouva

plus; mais, au bord du lac, à une distance d'environ six cents pas, il

découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles étaient si près de l'eau que

leurs formes s'y réfléchissaient, et leur attitude démontrait qu'après

une course rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre répondait,

je le répète, à celui des animaux que j'avais vus déjà dans la prairie,

et j'étais convaincu que c'étaient bien les mêmes. En effet, la vitesse

de ces charmantes créatures égale celle de l'hirondelle.

La vue de ces antilopes ne fit qu'aiguillonner ma faim. Aussi toutes mes

pensées se concentrèrent-elles sur les moyens de m'en approcher. La

curiosité les avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient dû

apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et elles étaient sans

doute accourues au galop pour faire une reconnaissance; mais elles

semblaient encore très craintives, très circonspectes et peu disposées à

venir plus près de nous.

Le gouffre me séparait d'elles. Si je pouvais réussir à les attirer

jusque-là, elles seraient infailliblement à la portée de mon fusil.

J'attachai mon cheval, et j'employai tous les artifices de séduction que

je pus imaginer. Je me couchai dans l'herbe sur le dos, les jambes en

l'air, mais mon extravagance fut infructueuse: les antilopes

s'obstinaient à ne plus s'éloigner du bord de l'eau.

Alors je m'avisai que ma couverture avait une couleur très vive, et je

conçus un plan qui, adroitement exécuté, manque rarement de réussir. Je

pris la couverture, je la liai par un bord à la baguette de mon fusil,

après avoir passé celle-ci dans l'anneau supérieur de l'arme, et je

retins la baguette en place avec le pouce de la main gauche. Ensuite, je

m'agenouillai, j'épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture

voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre et formât une

espèce de paravent derrière lequel je pouvais me dissimuler

complétement. Avant d'avoir eu cette idée, j'avais rampé jusqu'au bord

du gouffre, afin d'être le plus proche possible quand les antilopes

viendraient de l'autre côté. Ma manoeuvre fut accomplie dans le plus

grand silence et avec une extrême précaution, car je savais que mon

déjeuner et peut-être ma vie dépendaient du résultat de mon expérience.

[Illustration: A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq

magnifiques antilopes.]

Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la joie de voir les jolies

bêtes donner dans mon piège. Le trait caractéristique de l'antilope,

c'est la curiosité qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré.

Tout en étant les plus timides des habitants de la prairie et en

tremblant de tous leurs membres à l'approche d'un ennemi connu, elles

semblent, chaque fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui

les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou plutôt le sentiment

de la peur est dominé par celui de la curiosité, et cédant entièrement à

celle-ci, elles arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le

considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont la ruse

l'emporte même sur celle du renard, connaît cette faiblesse de

l'antilope et la met fréquemment à profit. Il court beaucoup moins vite

qu'elle et s'évertuerait en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui

tient lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer au troupeau

d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se roule en boule, et tout en

tournoyant ainsi, en se livrant à une série de manoeuvres bizarres, il

se rapproche peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il soit assez près

pour n'avoir plus qu'un dernier bond à faire.

L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire son effet. Les cinq

antilopes accoururent au trot, jusqu'au bord du lac, considérèrent un

instant cet objet qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent

chemin. Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, cette fois

apparemment plus confiantes et excitées par la curiosité. Je pouvais les

entendre renâcler tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et

élégantes et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé par le vent

qui soufflait vers moi; autrement elles auraient flairé ma présence et

découvert ma ruse.

Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre femelles, celles-ci se

laissant visiblement guider par leur compagnon, qui semblait diriger

tous leurs mouvements, car elles se tenaient rangées derrière lui,

imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire. Tous cinq s'approchèrent

jusqu'à deux cents pas. Mon fusil avait bien cette portée, et je me

préparai à faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix s'arrêta

sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que la fumée se fut

dissipée, j'eus l'inexprimable joie de voir l'animal étendu sur la

prairie, pantelant et rendant le dernier soupir. A ma grande

stupéfaction, aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée par

la détonation. Elles se tenaient près de lui, comme ébahies et

considérant avec pitié leur guide tombé. Ce ne fut que lorsque je me

redressai de toute la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et

prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes après, je les avais

complètement perdues de vue.

Il me restait à savoir comment je franchirais le gouffre. J'examinai

attentivement la pente des parois et je découvris bientôt un endroit

d'où je pouvais me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir,

et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après avoir enfoncé

encore plus solidement en terre le piquet qui retenait ma jument, je

déposai mon fusil sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon

couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. Il ne me fallut pas

beaucoup de temps pour toucher fond, et alors je fis l'escalade de

l'autre paroi. Celle-ci était plus raide, mais je pus me cramponner aux

branches des cèdres nains enracinés dans la roche. Je remarquai aussi,

non sans étonnement, que le sentier que je gravissais avait déjà été mis

à profit par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les saillies

du rocher avait été manifestement foulée et fouillée. Cependant, je

n'accordai qu'un instant de réflexion à cette circonstance; j'étais si

affamé que tout mon esprit était obsédé par une pensée unique: celle de

faire un repas.

A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des deux mains et

des genoux, je me hissai sur la prairie. Deux minutes après, j'étais

penché sur l'antilope que je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que

moi aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et de faire du

feu selon la méthode primitive. Mais je ne raisonnai pas: j'avais mon

déjeuner sous la main. Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma

place, cher auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez été

le plus délicat des gastronomes.

Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim en dévorant à belles

dents la langue saignante et une couple de côtelettes de l'antilope, je

commençai à me montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair

de l'animal serait bien plus succulente en la faisant rôtir. Je

retournai donc au gouffre pour aller chercher quelques branches de

cèdre. Mais, à peine eus-je fait trois pas que je m'arrêtai, les yeux

hagards, frissonnant et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon coeur

était serré d'effroi. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de

ces ours gris qui sont les plus terribles de tous les habitants de la

prairie.

VI

L'OURS GRIS.

L'ours qui venait de faire son apparition soudaine était un des plus

gros de son espèce. Ce n'était pas la première fois que je faisais la

rencontre d'un de ces animaux, dont les moeurs m'étaient connues

parfaitement. Je n'étais pas surpris de le trouver ici. L'ours des

pampas est assez abondant à l'ouest de l'Amérique espagnole, et choisit

de préférence pour séjour les creux des arbres. Plus rarement, il vit en

nomade dans la prairie, pousse à l'est et pénètre jusqu'aux environs du

Mississipi. L'animal que j'avais devant moi avait la fourrure d'un rouge

jaunâtre, les jambes et les pattes noires; mais cette couleur n'est pas

commune à tous les ours généralement appelés gris, car ils varient de

l'un à l'autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les caractérise plus

spécialement, c'est la longueur du poil très fourni, le front droit, la

tête large, les yeux jaunes, les grandes et fortes dents à peine à demi

couvertes par les lèvres, les pattes longues et recourbées.

Lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait de sortir du

gouffre, et c'étaient ses traces que j'avais remarquées en escaladant la

paroi.

Arrivé dans la prairie, l'ours fit quelques pas en avant pour s'arrêter,

se dressa sur ses pattes de derrière et aspira fortement l'air en

poussant un rugissement. Il demeura quelques minutes dans cette

attitude, en se frottant la tête avec les pattes de devant.

[Illustration: Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces

ours gris.]

Inutile de vous dire que l'aspect de ce commensal imprévu ne me

rassurait guère et m'inspirait une véritable terreur. Si j'avais été à

cheval, et surtout si j'avais eu entre mes jambes ma jument noire, je

n'aurais pas fait plus de cas de l'énorme bête que d'une couleuvre qui

rampe dans l'herbe. L'ours gris est trop lent pour pouvoir se mesurer de

vitesse avec un cheval. Mais j'étais à pied et je savais fort bien que

l'animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais la fuite, quelle

que fût mon agilité. Je ne pouvais, d'autre part, pas espérer qu'il

s'abstiendrait de m'assaillir. Je connaissais le caractère de mon ennemi

et je n'ignorais pas que l'ours gris attaque tous ceux qu'il rencontre,

et que, dans toute la faune américaine, il n'y a pas un seul animal qui

ne craigne d'entrer en lutte avec lui. Il n'est pas démontré que dans un

combat avec un lion d'Afrique l'ours gris ne terrasserait point son

adversaire. L'homme lui-même redoute une semblable lutte et le chasseur

monté sur un bon cheval laisse, en règle générale, passer en paix le

«vieil Ephraïm» (c'est le sobriquet que les coureurs de prairies lui ont

donné). Pour le chasseur blanc, l'ours gris vaut, comme force et comme

bravoure, deux Indiens. Pour le Peau-Rouge, la destruction d'un de ces

animaux est un des plus grands traits d'héroïsme. Chez toutes les tribus

indiennes, un collier de griffes d'ours est un insigne de gloire, car

cet ornement n'est porté que par ceux qui ont tué le monstre.

L'ours gris se jette sur l'animal qui s'offre à lui, sans regarder à la

taille et à la vigueur de son antagoniste. L'élan, le daim, le bison, le

mustang succombent à l'instant sous son étreinte. D'un seul coup de

patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s'il assénait un

coup de hache, et il peut traîner aussi loin qu'il le veut un buffle qui

a toute sa croissance; il se jette sur l'homme à cheval ou à pied, et

l'on raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne parviennent pas à

lui tenir tête. Dix, quinze, vingt balles tirées sur un ours gris ne le

mettent pas hors de combat. Il faut l'atteindre au cerveau ou au coeur

pour lui donner la mort. Il n'est donc pas surprenant qu'un animal qui a

la vie si dure et l'instinct si féroce soit très redouté. Heureusement,

le cheval a sur lui l'avantage de la course et l'homme celui de pouvoir

grimper sur les arbres, l'ours gris, contrairement aux autres, n'ayant

pas cette agilité. Bien des voyageurs dans les pampas, en danger de mort

certaine, n'ont trouvé leur salut que dans cette unique supériorité.

Aucun de ces détails de l'histoire naturelle de l'ours n'était nouveau

pour moi. Aussi l'on se figure quelles étaient mes angoisses en voyant à

quelques pas de moi un des plus formidables et des plus féroces de ces

fauves dans ces plaines nues où j'étais seul, à pied, et pour ainsi dire

désarmé. Il n'y avait pas un buisson où j'eusse pu me cacher, pas un

arbre sur lequel j'eusse pu me réfugier. Je n'avais pour tout moyen de

défense que mon couteau, car j'avais laissé, vous vous le rappelez, mon

fusil de l'autre côté du gouffre, et je ne pouvais songer à aller le

chercher. En supposant même que j'eusse pu arriver jusqu'au sentier qui

dévalait de la paroi rocheuse, c'eût été une vraie folie que de vouloir

tenter cette descente, car si l'ours n'est pas grimpeur, il n'en avait

pas moins à l'aide de ses longues pattes gravi la pente plus vite que

moi. D'ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an gouffre, je

devais commencer par me jeter littéralement dans les bras du monstre.

Un seul regard porté autour de moi suffit pour me démontrer combien ma

situation était désespérée. Je compris qu'il ne me restait d'autre parti

que d'engager un combat à outrance, un combat au couteau.

J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient trouvés dans le même

cas, et qui étaient parvenus à triompher d'un ours gris sans autre arme

qu'un couteau, mais après une lutte longue et terrible, et non sans

avoir reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. Tandis que

je réfléchissais aux terribles conséquences d'une semblable entreprise

en quelque sorte inévitable, mon adversaire était retombé à quatre

pattes et, avec un grognement formidable, qui ressemblait à un cri de

guerre, s'avançait vers moi la gueule ouverte.

Le cheval sauvage · 第 1 / 4 段