C'étaient des passants qui l'avaient entendue, et comme ils purent
comprendre que c'était une femme en péril de la vie, ils avisèrent à la
secourir; mais il fallait en trouver les moyens. L'escarpement du rocher
empêchait non-seulement d'approcher de Rosalia, mais même de voir si
elle était dans l'eau, dans une nacelle, ou sur un écueil. Aller chercher
un bateau jusqu'à Vaprio était un long voyage, d'autant plus long qu'il
aurait fallu lutter contre le courant, et cependant elle aurait le temps
d'être noyée.
«Voulez-vous une corde? lui cria-t-on.
--Oui! oui!--une corde!... secours! secours!.... bien vite! mon enfant
se meurt!»
[Illustration.]
Ils prirent donc en toute hâte une corde de chanvre qui, par un hasard,
se trouvait la sur une charrette, et ils la lui descendirent. Mais, tant
parce qu'ils ne savaient point en quel endroit Rosalia était placée, que
parce que les saillies du rocher éloignaient la corde de la barque, la
malheureuse ne la voyait que trop loin d'elle pour qu'elle osât
abandonner son rameau de figuier; elle criait; «A droite!.... A main
gauche!.... Je ne puis la prendre.... secours! secours!....»
Enfin la corde vint raser les vêtements de Rosalia. Sûre désormais de
pouvoir la tenir, elle lâcha le rameau pour la saisir... Hélas! à peine
eut-elle ouvert la main, que l'eau repoussa la barque, et la corde toute
glissante s'échappa de ses doigts qui n'avaient plus la force de la
retenir. Elle vit encore une fois fuir la rive, elle vit sur le haut du
rocher les personnes qui avaient essayé de la sauver se la montrant
entre eux, en remplissant l'air de leurs cris de compassion et appelant
à l'aide. Elle s'écria: «Au secours!» et souleva vers eux son enfant.
Elle les émut de pitié, mais ils ne savaient plus comment la secourir.
Le fleuve l'avait déjà entraînée loin d'eux et l'emportait avec
impétuosité. Le dernier regard que Rosalia tourna vers le rivage lui
montra un vénérable prêtre, qui lui parut crier à haute voix la formule
de l'absolution des péchés pendant que sa main droite se levait pour la
bénir. Tous les assistants avaient plié les genoux, et récitaient pour
elle les prières des agonisants. Elle étendit son enfant sur l'escabeau
de la proue, et se laissa tomber au fond de la barque perdue.
Au milieu de tant et de si diverses souffrances, le jeûne, la peine, la
douleur, l'espérance tant de fois née, tant de fois disparue, l'amour
maternel avait seul soutenu ses forces. Maintenant le désespoir
prévalait. Sa vue s'obscurcit; elle ne vit plus, elle n'entendit plus
rien. Puisse, dans ce moment suprême, sa pensée s'être unie à celle des
fidèles pieusement agenouillés sur le rivage, pour demander avec eux au
ciel le remède que la terre ne pouvait plus lui donner!
[Illustration.]
Modes.
[Illustration: Bracelets Victoria.]
L'industrie parisienne n'aurait point redouté la présence de la reine
d'Angleterre à Paris; on peut même soupçonner qu'elle l'espérait. Déjà
toute la ruche était en éveil: le génie de la mode inventait et
exécutait en même temps. Les uns préparaient de coquettes parures, les
autres des bijoux. Les coiffures Victoria se montraient aux étalages
rivalisant de grâce et de fraîcheur. Parmi ces apprêts, nous avons
remarqué des bracelets sur une; imitation de l'ordre du la Jarretière.
Le travail en est fin et la forme élégante. La reine Victoria, qui
portait au concert du château d'Eu le grand-cordon de l'ordre, aurait
sans doute approuvé la pensée qui a fait choisir ce modèle.
Quelques toilettes ont été envoyées de Paris au Tréport. Nous citerons
une robe de moire rose, garnie de deux rangs de volants en point
d'Angleterre; une autre, forme tunique brodée en desseins de guipures;
puis des coiffures avec des barbes en dentelles mêlées de fleurs, de
petits turbans sans fond composés aussi d'une écharpe en dentelles avec
une seule rose (coiffures Péri), et un chapeau d'une forme, Montpensier,
orné d'une seule plume couchée de côté.
Moeurs algériennes.
[Illustration.]
On s'imagine assez généralement que le calme imperturbable, le flegme
impassible, l'indifférence la plus profonde, forment le fond général du
caractère des Orientaux. Ce que nous avons vu des Turcs, dans les
relations très superficielles que notre monde occidental a eues avec
eux, nous a paru devoir naturellement être commun à toutes les races
musulmanes. C'est une erreur d'autant plus grande qu'elle est
très-répandue, et qu'elle tend à établir plus de différences, plus de
contrastes, plus d'oppositions qu'il n'en existe réellement entre les
Orientaux et nous.
Il est vrai que le turc est d'une impassibilité majestueuse; c'est
l'homme plus ou moins juste qu'Horace avait rêvé. Le ciel peut
s'écrouler, il ne décroisera pas plus vile pour cela ses jambes
entrelacées, et il ne rejettera pas avec moins d'indolence et de volupté
la fumée de son _tchibouck_. Mais ce n'est pas seulement chez lui
l'effet du fatalisme, comme on l'a cru exclusivement jusqu'ici; il y a
aussi du parti pris, un genre, une mode nationale en quelque sorte dans
cette pose solennelle, dans cet air grave et sérieux. Bien que la race
turque soit parvenue à imprimer son cachet à toutes les populations
qu'elle à subjuguées, il est facile de reconnaître cependant que ce fait
n'est que le résultat d'une influence violente, mais momentanée: on
n'est pas toujours très-tenté de rire avec des gens qui sont constamment
sérieux, et qui ne connaissent pas d'autre moyen de répondre à une
plaisanterie qu'en vous faisant étrangler ou en vous coupant la tête. Il
n'est donc pas étonnant qu'avec de semblables conditions les Turcs soit
parvenus à donner une apparence très-grave à tous les peuples qu'ils
avaient conquis; mais il est curieux de remarquer avec quelle élasticité
merveilleuse de caractère, le génie particulier à chaque race se
redresse dans sa forme primitive à mesure que toute compression brutale
disparaît.
Ainsi les Grecs n'ont pas perdu un iota de la verve, de la gaieté
populaires qui en fait une des nations les plus curieuses à observer de
près.
Depuis que la France a pris possession de l'Algérie, les populations qui
furent si longtemps soumises au sabre turc ont repris leurs allures
naturelles; et à part quelques vieux Maures qui croiraient se
compromettre en se déridant, on peut remarquer combien de points de
contact, combien de rapports mystérieux existent entre le génie, le
caractère, les moeurs, l'esprit des deux races. Les Arabes sont
généralement très-gais; ils aiment le chant, les exercices gymnastiques,
les courses à cheval; ils sont impressionnables, ardents, passionnés, et
c'est dans leurs foudoucks, dans les bazars ou sous leurs tentes, qu'on
peut surtout juger de cette face presque française de leur caractère;
leurs conversations sont animées, bruyantes, spirituelles, et il faut
avoir assisté à ces réunions pour se faire une juste idée de ce que nous
voulons bien appeler la gravité orientale. Ils adorent le luxe, mais
c'est surtout pour leurs femmes et pour leurs chevaux qu'ils aiment à
prodiguer l'argent.
Une femme européenne peut se mettre très-élégamment et très-proprement à
peu de frais. Nos tissus de toute espèce, notre bijouterie, sont
descendus à des prix si bas, que la toilette élégante et recherchée est
accessible à presque toutes les femmes. Chez les Orientaux, il n'en est
pas encore de même; les femmes n'y ont pas la prétention de se mettre
avec élégance, ni même, il faut bien le dire, avec propreté; mais la
richesse, les diamants, les broderies lourdes et sans goût, les
paillettes, les tissus de fil d'or, les colliers, les bracelets massifs,
voilà ce qui les séduit. Les Arabes enfouissent ainsi des sommes
considérables dans les coffrets de leurs femmes, et on a peine à
comprendre la passion des femmes arabes pour ces merveilles de leur
toilette, quand on les voit enveloppées de leur haïck, ne laissant
briller de tous ces mystérieux trésors que deux yeux noirs et ardents.
C'est que les femmes orientales, si elles n'ont pas des spectacles, des
promenades, des soirées où elles puissent faire parade de leur beauté et
de leurs richesses, ont du moins un lieu de réunion qui vaut tous les
nôtres, une fête qui les résume toutes: c'est le bain. Le bain maure,
voilà leur Longchamp, à elles; c'est là qu'elles se rencontrent, c'est
là que se font les causeries et les médisances, c'est là qu'elles
viennent déployer tout leur luxe, toutes leurs plus belles étoffes;
elles y arrivent, sinon parées, du moins chargées de tous leurs
vêtements précieux; des négresses les suivent portant des tapis, toute
leur garde-robe enfin, et c'est là qu'elles s'admirent; qu'elles se
dénigrent, qu'elles se jalousent, ni plus ni moins que les Européennes.
Voilà en quelque sorte les réunions publiques; mais elles se visitent
entre elles aussi, et c'est invariablement et toujours la toilette qui
fait le sujet des conversations. Dès qu'une femme musulmane reçoit une
visite, elle n'a rien de plus empressé que d'ouvrir ses bahuts, ses
coffres, ses tiroirs, et d'en tirer toutes ses parures. Elles ne
sauraient parler d'autre chose que de toilette, étrangères comme elles
le sont à toute vie extérieure, et ignorantes au delà de toute
expression. Elles ne savent ni lire ni écrire, et beaucoup même ne
connaissent aucun ouvrage d'aiguille.--Il est une cérémonie qui est
pour elles une occasion de parure qu'elles saisissent très-avidement,
c'est un mariage. On comprend, en effet, que ce doive être la une grande
et solennelle affaire, un événement de la plus haute importance pour des
femmes dont la vie est si monotone. Un mariage, dès qu'il est projeté,
les met en émoi; c'est un horizon nouveau dans leur existence, il les
absorbe, c'est le but vers lequel elles tendent de tous leurs désirs.
Assister à un mariage est une joie ineffable qui n'est connue, qui n'est
partagée peut-être avec le même enthousiasme que par les jeunes filles
de nos classes ouvrières: sous ce rapport, toutes les femmes orientales
sont des jeunes filles, ou peut-être encore est-ce trop dire, ce sont
des enfants.
Mais il serait injuste de ne parler que de leur futilité ou de leur
ignorance. Elles sont généralement bonnes femmes, pleines de coeur et de
sensibilité. Les exemples d'adoption d'orphelins, sont très-fréquents.
Une Mauresque algérienne qui avait adopté un jeune garçon et une petite
fille fut pour ces deux enfants pleine de soins, d'affection et de
tendresse. La petite fille, nommée Aischa, le plus commun des noms
arabes, était d'une gentillesse, d'une vivacité adorables; leur mère
adoptive avait formé le projet de les unir un jour. Le mari partit pour
le pèlerinage de la Mecque, et le fils adoptif devint en quelque sorte
le chef de la maison qui lui avait été si hospitalière, le jeune homme
était d'un caractère jaloux, violent, emporté, et il tyrannisa sa mère et
sa soeur adoptives, au point de les empêcher de recevoir toute visite;
souvent même il leur défendit d'aller au bain: mieux eût valu sans doute
les priver de manger.
Cette pauvre femme se désolait; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour
faire sortir de chez elle cet ingrat qui lui devait l'existence, mais
elle préféra supporter ses caprices, ses injustes défiances. Le mari ne
revint pas de son pèlerinage; il mourut en Égypte. La pauvre femme,
réduite à la misère, n'eut qu'à souffrir de plus en plus de la brutalité
de son fils d'adoption, qui lui-même tomba un jour dangereusement
malade. La mère vendit ses bijoux, ses vêtements pour soigner cet enfant
qu'elle aimait d'un amour de mère; elle alla jusqu'à mendier, et, brisée
de fatigues et de douleurs, elle se coucha un jour pour ne plus se
relever; sa dernière parole fut pour bénir ces deux enfants, qu'elle
allait quitter pour toujours, et sa dernière prière fut pour le bonheur
de sa pauvre Aischa.
Ces exemples de résignation patiente et courageuses sont très-fréquentes
chez les femmes orientales.
Rébus.