LE CHICARD.

TOUTES les époques ont dansé: l’ère hébraïque, l’ère romaine, l’ère

française; David, Néron, Louis XIV. Après les rois, les peuples;

quel peuple, quel pôle civilisé n’a pas sa danse individuelle et

caractéristique, sa bourrée, sa tarantelle, sa gigue ou son fandango?

Paris seul, jusqu’à présent était sans type de danse, sans chorégraphie

inter-nationale, et prime-sautière. Paris ne dansait pas, il bâillait;

témoin les raouts de l’hiver dernier, et probablement ceux de l’hiver

futur.--C’est au point que les invitations pour une contredanse se

formulaient ainsi: «Madame me fera-t-elle l’honneur de marcher avec

moi?» Heureusement «un homme s’est rencontré, d’une profondeur de

génie incroyable,» comme aurait pu dire Bossuet. Ce génie profond, ce

pseudonyme incomparable, est aujourd’hui essentiellement populaire et

trop haut monté dans l’opinion publique et les bals masqués, pour que

nous ne lui ouvrions pas à deux battants la case la plus exceptionnelle

de notre musée. _Chicard_ est Français de cœur, sinon de grammaire, et

bien qu’il ne soit pas encore du dictionnaire de l’Académie; mais il en

sera, pour peu que la prochaine édition ait lieu dans le carnaval. En

attendant, célébrons-le, comme le plus divertissant, le plus comique et

le plus populaire barbarisme de l’époque.

Après tout, que faut-il à l’homme de génie? un moule. Bonaparte a

eu pour moule la colonne, l’Anglais Brummel les cravates les plus

empesées du siècle, M. Van Amburgh la gueule de son lion. _Chicard_,

lui, s’est coulé et infusé tout entier dans le moule-carnaval. Là où

tant d’autres, des profanes, des plagiaires, n’avaient vu que matière à

entrechats et à police correctionnelle, il voit, lui, foudre de danse,

regard d’aigle, matière à ovation, royauté vivante à improviser et à

conquérir. Honneur à lui! il a créé une dynastie, il a sa phalange,

ses affidés, ses chicards présomptifs, bande joyeuse, carnaval effréné

qui ne fait qu’un pas depuis le premier entrechat masqué, jusqu’à la

dernière saint-simonienne de la mi-carême.

Le chicard est donc bien plus qu’un masque, c’est un type, un

caractère, une personnalité. Ce n’est que pendant le carnaval qu’on

peut observer le chicard; le reste de l’année, il rentre plus ou moins

dans la catégorie du viveur. Selon son rang, son état ou sa fortune,

il fréquente la Chaumière, le Ranelagh ou le Chalet; il est étudiant,

dandy ou clerc de notaire; commis, ou négociant de peaux de lapins.

C’est un homme qui ressemble à tous les autres hommes: n’allez pas

cependant le confondre avec le commis voyageur. Le vrai chicard ne

vit que trois jours chaque année; c’est une chrysalide qui brise son

écorce. C’est un papillon qui meurt pour s’être trop approché des

lustres du bal masqué.

Mais certaines personnes, qui ne connaissent le carnaval que par le

stationnaire domino, seraient peut-être en droit de nous dire:--Après

tout, qu’est-ce que le roi de tout ce peuple, qu’est-ce que la racine

de tous ces adjectifs, expliquez-nous chicard, où est chicard? Quel est

ce mythe, ce symbole, cette allégorie, ce miracle? Chicard, est-ce un

être fictif comme Bouginier, ou comme Credeville? est-ce un évangile

comme l’abbé Châtel? est-ce un obélisque comme M. Lebas? est-ce un

tilbury comme M. Duponchel? Arrêtez, allez au bal, j’entends le bal

où l’on ne danse pas, mais où l’on roule et tourbillonne; là vous

le verrez, ou plutôt vous ne le verrez pas; mais vous le devinerez;

on vous en montrera dix, et ce ne sera pas lui; enfin, au milieu

d’un cercle de curieux, d’une avalanche de pierrots, de débardeurs,

de corsaires, vous découvrirez une pantomime sublime, des poses

merveilleuses, irréprochables au point de vue de la grâce, des mœurs

et du garde municipal. Callot et Hoffmann, Hogarth et Breughel, tous

les fous célèbres réunis ensemble, des prunelles dévorantes, une force

comique incalculable, Sathaniel en habit de masque, un costume ou

une furie qui résume les physionomies dansantes de tous les peuples,

le _punch_ des Anglais, le _pulcinella_ napolitain, le _gracioso_

espagnol, l’_almée_ des Orientaux; et nous Français, nous seuls

manquions jusqu’à ce jour d’un mérite de ce genre: mais aujourd’hui

cette lacune est comblée; Chicard existe, c’est un _primitif_, c’est

une _racine_, c’est un règne. Chicard a créé _chicandard_, _chicarder_,

_chicander_; l’étymologie est complète.

Il est donc certain que sous cette reliure bouffonne, et ce diadème de

grelots, la nature a caché un des génies les plus complets et les plus

profonds de l’époque. Assurément on ne mérite pas d’être modelé toutes

les minutes, d’avoir à chaque pose, à chaque évolution vertébrale et

chorégraphique, le sort de l’Apollon du Belvédère, sans avoir en soi

une puissance qui, pour se révéler par des allégories d’attitude, n’en

suppose pas moins une organisation phrénologique supérieure. On ne

révolutionne pas les cinq unités de la danse, on ne suspend pas tout

un bal masqué à son geste, avec des facultés roturières et normales.

On vante beaucoup Napoléon pour avoir détruit le vieux système de

circonvallation de l’archiduc Charles; l’homme de génie qui s’est fait

appeler Chicard, a modifié complétement la chorégraphie française; il

a dénaturé les pastourelles, métamorphosé les poules, septembrisé les

trénis, ou, pour mieux dire, il a repétri ces antiques figures à son

image, il a créé sa contredanse-chicard, cette danse modèle tour à tour

anacréontique, macaronique ou macabre; ce n’est ni Marcel, ni Vestris,

ni Mazurier, tout chez lui est renouvelé et entièrement renaissance;

balancés, en avant deux, queues du chat, tours de main, c’est chicard!

les entrechats de Paul lui-même, ce zéphire qui montait si haut dans

les frises de l’Opéra, s’agenouilleraient devant lui.

Cependant ce serait une grave hérésie de chercher Chicard et ses

compagnons dans les bals vulgaires, sans physionomie, sans hardiesse,

ou mieux dans ces raouts purement cyniques et grossiers où l’on devine

l’Arétin vulgaire du Saumon ou du Prado. Tel n’est pas Chicard. Il est

trop dieu pour se commettre dans de pareils enfers. Il y a d’ailleurs

des cadres où sa physionomie ne serait pas appréciée: tout ce qu’il y

a de magique et de sublime dans sa danse ne peut s’adresser à la fibre

prosaïque. Therpsichore Faubourienne ne saurait le revendiquer; et s’il

est vrai qu’il ait dénaturé les menuets et les gavotes du grand monde,

il a également renversé dans l’ornière du rétrospectif les fricassées

de la barrière. Le bal masqué que Chicard privilégie de sa présence est

donc véritablement consacré, c’est une vogue assurée, la foule sera là,

foule artistique et costumée qui cache souvent un blason et plusieurs

quartiers de noblesse sous la veste du malin ou le paletot du pêcheur.

Partout Chicard est en chef, son panache surnage, sa tête est une

oriflamme, comme celle de Henri IV. Il varie d’ailleurs dans le choix

des bals, tantôt Musard, tantôt Valentino: l’année dernière c’était la

Renaissance; il y faisait littéralement fureur, c’est là qu’il a été

lithographié; il méritait des statues, mais nous plaçons si mal notre

marbre dans ce siècle d’ingratitude! Vous verrez que ce seront nos

petits-neveux costumés, nos arlequins de petits-fils qui décréteront

une colonne à Chicard.

Mais, comme tous les grands hommes qui jettent au vent leur verve et

leur génie, Chicard a compris la nécessité de se concentrer lui-même

dans une institution digne de lui, il a voulu créer un modèle, un

spécimen qui pût lui servir de piédestal, et réfuter ainsi à l’avance

les jaloux ou les ingrats qui seraient tentés de vous dire:--Qu’a

fait Chicard?--Ce qu’il a fait? C’est son bal, l’un des plus beaux

monuments épiques qu’on ait mis en action, ce bal dont un seul

quadrille suffirait pour faire la réputation d’un homme, ce temple

destiné à protéger éternellement le carnaval français, comme le

Panthéon ne protége pas la mémoire des grands hommes.

Beaucoup de personnes parlent donc du bal Chicard, mais seulement

par ouï dire, sans impression oculaire. C’est tout simple, n’est pas

admis qui veut dans ce bal qui a son genre d’aristocratie, ou de

franc-maçonnerie, si l’on aime mieux. Le bal Chicard a ses rites, ses

règlements, ses préceptes qu’il faut connaître d’avance, sous peine de

se voir excommunié et voué à Musard. C’est une cérémonie religieuse,

un culte, une adoration. D’ailleurs une invitation est de toute

nécessité, et c’est Chicard qui se charge lui-même d’en rédiger les

termes. Feuilletonnistes, vaudevillistes, caricaturistes littéraires,

vous parlez de style, de verve, d’entrechat la plume à la main, lisez

les lettres Chicard, et dites si tout l’esprit qui s’imprime n’est pas

vaincu par ce style, par cette verve, par cet entrechat?--Dites, si

de pareils paragraphes ne méritent pas toutes les reliures, dorures,

ciselures et illustrations de notre éditeur. Chicard n’écrit pas,

il danse; vous le voyez s’élancer, bondir à travers ses phrases.

Heureux les gens qu’il honore de ses invitations, et surtout de ses

épîtres, c’est à les boire comme de l’aï frappé, tant elles moussent

et pétillent. Quand vous avez une pareille lettre qui vous valse dans

la poche, restez chez vous si vous pouvez, le jour anniversaire du bal

_Chicard_.

C’est dans le plus vaste salon des _Vendanges de Bourgogne_ qu’a

lieu ce bal véritablement cyclopéen. Le choix le plus sévère préside

aux oripeaux et à l’extérieur des invités. Toute personne qui se

présenterait sous un costume déclaré banal ou épicier, tel que Jean

de Paris, turc, arbalétrier du temps de Henri III, jardinier rococo,

ou Zampa, serait sévèrement éconduite comme funambule. C’est tout au

plus si le Robert-Macaire pur et simple est admis. Les gants jaunes

sont tolérés, mais sont généralement mal vus. Du reste, les lettres que

Chicard vous adresse vous mettent en quelques calembours, que la saison

nous permettrait à peine de rapporter, parfaitement au courant de vos

devoirs.

On rencontre à ce bal le plus curieux pêle-mêle de nuances sociales,

de contrastes déguisés, les têtes les plus graves de publicistes,

enchevêtrées avec ce que la littérature et les ateliers produisent

de plus échevelé. Là, plus de numéro d’ordre, plus de catégories,

de conditions; tout est nivelé, fondu dans l’immense tourbillon des

costumes et des quadrilles. Sans nommer aucun masque, qu’il nous

suffise de dire que les gens les mieux posés assistent régulièrement

aux bals Chicard; c’est chez eux une tradition, un article de foi, un

pèlerinage irrésistible, tant on y trouve chaque année de nouvelles

créations, d’imbroglios imprévus, de physionomies inédites.

Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui

ferait pâlir les nuits les plus vénitiennes, les orgies les plus

seizième siècle. Imaginez des myriades de voix, de cris, de chants;

des épithètes qui volent comme des traits d’un bout de la salle à

l’autre, des ovations, des trépignements, un pandémonium continu de

figures tour à tour rouges, violettes, blanches, jaunes, tatouées; et

les quadrilles où l’on ne distingue qu’un seul costume, une flamme

qui s’élance, tournoie et voltige; une folie, un éclat de rire qui

dure une nuit, une réunion que Milton aurait assurément annexée à son

enfer, quelque chose de surhumain, de démoniaque, dont aucune phrase ne

saurait donner une idée, un tableau qu’il faut renoncer à peindre, car

la parole ne reproduit ni le reflet volcanique du vin de Champagne, ni

les rayons d’or et d’azur du punch enflammé: une ronde du sabbat, voilà

le bal Chicard.

Mais les grands personnages, les publicistes, les rapins échevelés, les

littérateurs, les commis, les clercs de notaire, tout cela ne forme

que la moitié d’un bal, l’autre moitié, et la plus belle, où Chicard

va-t-il la prendre, quelles sont les femmes assez grecques, assez

Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur de

cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature? Ces femmes

ne sont ni des bacchantes de la Thrace, ni des marquises des petits

soupers, ni des sectatrices métaphysiques de l’attraction passionnée;

elles n’ont jamais entendu parler des bacchanales, et ne lisent jamais

ni Crébillon fils, ni madame Gatti de Gamond. Vous demandez dans quel

lieu Chicard prend ses danseuses: partout et nulle part. Il les choisit

tantôt dans les magasins de la lingère, tantôt au comptoir des cafés,

tantôt dans les boudoirs d’une foule de rues que nous pourrions citer,

tantôt dans la rue elle-même, tantôt dans ces salons où, au lieu de

faire de l’esprit, on fait de l’amour; partout enfin où l’on choisit

ses passions d’un mois, ses maîtresses d’un jour, ses plaisirs d’un

moment. Ces éléments si divergents en apparence, cette foule bariolée,

s’organise, se groupe, se pare, et lorsque la nuit solennelle est

arrivée, il sort de toute cette confusion la plus irrésistible de

toutes les aristocraties, celle de la beauté.

Quelques jours avant la fête, Jupiter-Chicard fait sa tournée avec

Mercure. Il ne se déguise ni en cygne, ni en taureau, ni en pluie d’or;

il porte un paletot comme tous les mortels, et il pénètre dans les

mansardes, dans les magasins, dans les boudoirs, dans les ateliers,

partout où il croit trouver une jolie femme. Là il se livre à un examen

approfondi, nous croyons même qu’il prend des notes, et si le résultat

de ses observations est favorable, il inscrit un nom de plus sur son

carnet d’invitations. C’est Mercure qui sert de secrétaire. Il ne

suffit pas d’avoir été admise une fois à ce bal pour en faire toujours

partie: malheur à celles dont l’œil aura perdu son éclat depuis l’année

dernière, dont la taille sera moins svelte, le pied moins léger, les

lèvres moins souriantes; elles disparaîtront immédiatement de la liste

des élues. Jupiter n’entend pas raillerie là-dessus; soyez toujours

belles, et il vous invitera toujours. Dans un certain monde, une

invitation au bal Chicard est considérée comme un brevet, on s’en sert

comme d’un diplôme de jolie femme. Au carnaval dernier, quatre femmes

s’asphyxièrent de douleur de n’avoir pas été jugées dignes de pénétrer

dans le sanctuaire.

Assez de généralités! maintenant pénétrons dans les détails, et voyons

ce qu’il y a au fond de toutes ces joies. La gloire de Chicard est

incontestable. Étudions les bases sur lesquelles repose sa puissance.

Il est temps de nous rapprocher du monarque. Avançons sans crainte,

et tâchons de ne pas être éblouis par les rayons de l’auréole divine.

_Incessu patuit Deus._ Chicard marche comme un dieu.

Il s’avance la tête recouverte d’un casque de carton vert-bronze

surmonté d’un plumet rouge,--l’antiquité, et la garde

nationale.--Comment laisserions-nous passer ce casque sans nous arrêter

un moment devant lui: est-il dans tous les musées d’artillerie,

dans toutes les collections Dusommerard, chez tous les marchands de

bric-à-brac, un monument plus saint, une relique plus auguste? Lors

même qu’on nous montrerait ce casque qu’Énée tient si délicatement sur

ses genoux lorsqu’il raconte ses infortunes à Didon, nous ne serions

pas saisis d’une vénération plus grande. Savez-vous ce que c’est que

le casque en carton de Chicard? C’est un des plus grands succès de

l’époque, une des plus grandes popularités de la littérature, c’est

l’aurore du romantisme, le casque enfin avec lequel M. Marty jouait

_le Solitaire_! Cette plume qui flotte au milieu du bal s’est courbée

sous les tempêtes du Mont-Sauvage, elle s’est inclinée tremblante

devant la vierge du monastère, elle a frissonné quand les échos de la

chapelle répétèrent: Anathème! Anathème! Ce casque a eu trois cents

représentations; et maintenant, tout bosselé qu’il a été dans vingt

Pavies carnavalesques, il ombrage encore glorieusement le front d’un

héros. Quand Chicard sera mort, son casque sera acheté par un Anglais,

plus cher que le petit chapeau du grand homme. Maintenant passons au

reste du costume de Chicard. Pour justaucorps, il a le vaste gilet des

financiers de Molière, cette partie de son costume représente la haute

comédie; ses pantalons sont de larges brayes à la Louis XIII, hommage

indirect rendu à la mémoire de Marion Delorme; un tricot révèle ses

formes, et témoigne de la nudité indispensable à un dieu, ses pieds

se cachent dans des bottes à revers, tristes débris du directoire et

de l’empire. Pour honorer la mémoire de l’ancien Opéra-Comique, il

porte une cravate à la Colin et des gants de chevalier comme Jean

de Paris. Ce costume, c’est un résumé historique, une épopée, une

Iliade; vous sentez que vous êtes en présence du dieu le plus fêté de

notre époque. Ce casque, cette corde à puits en guise de ceinturon,

ces épaulettes de garde national, cette écaille d’huître, décoration

emblématique dont le ruban rouge est une patte d’écrevisse, tous ces

oripeaux sont une dérision, un coup de pied donné au passé; il y en a

pour toutes les époques, pour tous les goûts, pour toutes les gloires.

La tête de Chicard est une satire de l’ancienne tragédie, peut-être

une personnalité contre mademoiselle Rachel, et contre les classiques;

ses jambes insultent au moyen âge, ses pieds foulent les gloires

républicaines et impériales ressemelées. Saluez donc cet amalgame

philosophique, ces guenilles qui écrivent l’histoire, cette défroque

qui renferme toute la morale de nos jours; inclinez-vous devant notre

maître à tous, devant le dieu de la parodie!

[Illustration]

Voilà Jupiter. Cherchons à présent son épouse, la blonde Junon;

peut-être est-elle occupée à gémir derrière quelque nuage des

innombrables infidélités de son époux! La voici: au lieu de pleurer,

elle danse; quels pas! quels gestes, quelle tournure! Junon a l’air

d’une revendeuse à la toilette; nous parlons de revendeuse pour être

polis, car vraiment c’est à toute autre chose qu’elle ressemble. Voyez

cette robe fanée qui n’a pas été faite pour elle, ces faux cheveux qui

pendent sur ses épaules, ces airs de jeune fille à la fois pudibonde

et subjuguée, ce sourire qui provoque un accord satanique. N’avez-vous

pas entendu quelquefois une femme pareille, vieille et parée d’un luxe

douteux, chuchoter à votre oreille des paroles incompréhensibles, le

soir? D’où vient que le dieu habituellement si difficile sur la beauté

a choisi une épouse aussi laide? Rassurez-vous, ceci est encore un

symbole, un mythe, une allégorie; c’est un homme déguisé qui remplit le

rôle de la femme de Jupiter. Ceci est du haut Aristophane.

[Illustration]

Nous avons vu Jupiter dansant, face à face; maintenant passons l’Olympe

en revue. De nos jours, les dieux sont devenus plus accessibles, et

les déesses aussi. Le premier qui s’offre à nous, c’est Mercure;

l’infortuné! comme il a vieilli depuis la guerre de Troie. Les ailes

de ses pieds et de ses mains sont tombées, son teint s’est aviné,

son ventre a grossi; il porte un petit chapeau à la Napoléon, des

manchettes en dentelles, comme les maltotiers de la régence, une

chemise en batiste, dérobée à quelqu’une des plus illustres spécialités

du genre; son habit à la Robespierre est rapiécé d’un côté par des

assignats, de l’autre par d’innombrables promesses d’actions. Mercure

attire les chalands d’une voix chevrotante: Qui veut des mines

de houille, des mines d’or, des mines d’argent, à l’épreuve des

inondations et de la police correctionnelle? Pauvre Mercure, quel

changement! tu as bien fait de quitter ton nom et de t’appeler le

_banquier Floumann_. Toi aussi, comme Jupiter, tu es une parodie!

Dans cette singulière mythologie, Mercure cumule ses fonctions avec

celles d’Apollon; quand tous les dieux sont réunis, c’est lui qui

charme leurs loisirs en chantant gaiement la Barcarolle; pendant

qu’ils sablent l’ambroisie d’Épernay, ou le nectar de Cognac, Floumann

improvise; il apprend aux hommes à célébrer le vin qu’il nomme _picton_

et les belles qu’il appelle tout simplement _femmes_. Il exalte en

hexamètres plus ou moins harmonieux, les charmes de la Vénus chicarde,

sortie un jour de l’écume du vin de Champagne; il dit les douleurs d’un

débardeur poursuivant une bergère; il enseigne comment on triomphe d’un

domino rebelle, sans le changer en laurier. Mercure, Apollon, Floumann

connaît tous les beaux-arts, s’il n’apprend plus des pas nouveaux aux

nymphes de la Thessalie, c’est lui qui rédige les danses de Chicard, il

est chorégraphe comme Coraly ou Mazillier, et ses pas, au lieu de faire

bâiller l’Opéra, courent le monde sur les ailes du carnaval. Avant un

an tous les premiers sujets de M. Duponchel en viendront de cachuchas

en cachuchas, à demander des pas nouveaux au seul maître de ballets

de notre époque de sauteurs. Quelquefois Apollon consent à livrer ses

inspirations aux simples mortels: Achard, Chaudes-Aigues, Levassor,

ont souvent chanté ses vers populaires au milieu des éclats de rire de

toute une salle. Le cœur du titi n’a pour lui aucun secret, Floumann

pourrait aborder le Vaudeville; il serait au moins un frère Cogniard

s’il n’était Dieu.

[Illustration]

O Muse, qui me guide dans ce labyrinthe olympien, l’ai-je bien entendu?

cet homme revêtu d’un justaucorps et d’une culotte courte de paillasse,

avec une pudique ceinture de duvet d’oie, c’est le vainqueur du monstre

de Némée et de plusieurs hydres célèbres; Hercule en gants jaunes,

coiffé du chapeau d’Arlequin, et portant sur un diadème en carton,

hérissé de viles plumes d’oie, cette inscription: _Çovage sivilizé_,

c’est vraiment à ne pas y croire, malgré ses sandales romaines, malgré

sa peau de tigre en guise de dépouille de lion. Hercule, qu’as-tu fait

de ta massue? Passons, me dit la Muse, c’est encore une parodie.

[Illustration: LA LOGE.]

Il y a peut-être dans le _Çovage_ une attaque indirecte contre la

colonisation d’Alger; c’est une épigramme contre la fusion de l’Orient

et de l’Occident, un coup de boutoir donné au saint-simonisme.

[Illustration]

Hercule traîne après lui un gros homme vêtu d’un simple maillot

couleur de chair, la face rubiconde, les yeux éteints, la démarche

vacillante. Cet homme ou plutôt ce ventre, c’est Silène. Bacchus en

effet ne pouvait pas faire partie de cette mythologie; Bacchus est un

dieu trop prude, trop gentilhomme, trop feuille de vigne pour présider

les modernes bacchanales. Bacchus, c’est l’ivresse généreuse qui fait

naître les ardents désirs, les vives reparties, les sentimentales

ardeurs; Silène, c’est l’étourdissement qui rend le corps paresseux,

les lèvres bégayantes, l’esprit pantagruélique; l’un est le nectar

qui transporte aux cieux; l’autre est le vin qui attache à la terre.

Bacchus, accablé de lassitude, s’endort sous quelque bosquet fleuri où

les nymphes émues viennent le contempler; Silène trébuche au coin d’une

borne, ou s’endort entre deux brocs qu’il a vidés. Don Juan, Richelieu,

Casanova, tous ceux qui ont vécu pour jouir, invoquaient Bacchus;

aujourd’hui le Pégase de la gaieté française est l’âne de Silène.

[Illustration]

Voici enfin _Balochard_ et _Pétrin_, le Comus et le Momus de cette

mythologie. Balochard a été déjà déifié au Palais-Royal, il a reçu

l’apothéose du vaudeville, il porte un bourgeron et des pantalons

de grosse cavalerie, ses reins sont entourés d’une ceinture rouge,

et sa tête est surmontée d’un feutre gris qui trahit les nombreuses

mésaventures bachiques de son propriétaire. Il participe à la fois

du Lepeintre aîné et du corsaire romantique, il fait le calembour de

l’empire et chante les vers échevelés de la restauration. Il réunit

en lui la gaieté de deux époques; il se moque de toutes les deux à la

fois: c’est une double parodie!

Balochard représente surtout la gaieté du peuple; c’est l’ouvrier

spirituel, insouciant, tapageur, qui trône à la barrière. C’est la

racine cubique du gamin, et l’idéal du Titi. Il fait de l’esprit

comme on tire la savate. Il se moque de tout, et principalement de

ce qui est au-dessus de lui; c’est un des plus illustres trognons de

pomme de l’Ambigu, une des plus célèbres reparties des bals masqués.

Balochard aime la dive bouteille; mais à la manière de Rabelais, plutôt

pour se mettre en joie que pour se _soûler_. Balochard est aussi une

racine; on dit _balocher_, comme on dit _chicarder_; _balocher_ a une

signification très-étendue; c’est un verbe qui s’applique à la vie

en général, c’est quelque chose de plus que flâner, c’est l’activité

de la paresse, l’insouciance avec un petit verre dans la tête. Henri

IV touche par certains côtés au Balochard, et le roi Réné le résume

dans son acception la plus élevée. Sous la restauration, le Balochard

n’existait pas, on ne connaissait que des troubadours; il a fallu une

révolution pour le produire. Balochard est né le 30 juillet 1830, en

même temps que le saint-simonisme et la _chahut_.

Quant à _Pétrin_, nous avons eu tort de dire qu’il était dieu, c’est

un symbole, il résume tout, absorbe tout, matérialise tout: c’est la

confusion qui a pris une forme, c’est le présent fait masque!

[Illustration]

Ainsi donc, vous le voyez, tout s’enchaîne et se lie, le sentiment

moral d’un siècle se reflète partout. Chaque chose qui émane de la

masse a sa signification. Presque toujours ses divertissements cachent

une satire, ses chants, une leçon, ses sympathies, un enseignement.

Dans toutes ces personnifications burlesques que nous venons de

décrire, ne voyez-vous pas tracée tout au long l’histoire de notre

scepticisme. Le carnaval de nos jours n’est plus un délassement

ordinaire, c’est une espèce de comédie aristophanique que le peuple,

ce grand comique, se joue à lui-même, et à laquelle tout le monde se

mêle sans en comprendre la portée.

Mais nous voici arrivés au moment le plus intéressant de cette

solennité carnavalesque. L’orchestre a donné le signal, et quel

orchestre! dix pistolets solo, quatre grosses caisses, trois cymbales,

douze cornets à piston, six violons et une cloche. Au premier coup de

ce carillon, de ce branle-bas, de ce tocsin, la foule s’est élancée;

que fait-elle au milieu du tourbillon de poussière que soulèvent ses

pas? quelle danse exécute-t-elle? Est-ce la sarabande, la pavane,

la gavotte, la farandole, la porcheronne de nos pères? Est-ce le

poëme épique auquel les bayadères ont donné le nom de pas? Est-ce la

cachucha, cette espèce d’ode à Priape, que l’on danse en Espagne, au

lieu de la chanter?

Ce n’est point une danse, c’est encore une parodie; parodie de l’amour,

de la grâce, de l’ancienne politesse française, et, admirez jusqu’où

peut aller chez nous l’ardeur de la dérision! parodie de la volupté;

tout est réuni dans cette comédie licencieuse qu’on nomme la _chahut_.

Ici les figures sont remplacées par des scènes; on ne danse pas, on

agit; le drame de l’amour est représenté dans toutes ses péripéties;

tout ce qui peut contribuer à en faire deviner le dénoûment est mis

en œuvre; pour aider à la vérité de sa pantomime, le danseur, ou

plutôt l’acteur, appelle ses muscles à son secours; il s’agite, il se

disloque, il trépigne, tous ses mouvements ont un sens, toutes ses

contorsions sont des emblèmes; ce que les bras ont indiqué, les yeux

achèvent de le dire; les hanches et les reins ont aussi leurs figures

de rhétorique, leur éloquence. Effrayant assemblage de cris stridents,

de rires convulsifs, de dissonances gutturales, d’inimaginables

contorsions. Danse bruyante, effrénée, satanique, avec ses battements

de mains, ses évolutions de bras, ses frémissements de hanches, ses

tressaillements de reins, ses trépignements de pieds, ses attaques du

geste et de la voix; elle saute, glisse, se plie, se courbe, se cabre;

dévergondée, furieuse, la sueur au front, l’œil en feu, le délire

au visage. Telle est cette danse que nous venons d’indiquer, mais

dont nulle plume ne peut retracer l’insolence lascive, la brutalité

poétique, le dévergondage spirituel; le vers de Pétrone ne serait pas

assez large pour la contenir; elle effraierait même la verve de Piron.

Autour des danseurs circule la foule de ceux qui n’ont pu prendre

place aux quadrilles, foule animée qui parle de tout et surtout

d’amour; les protestations et les railleries s’entre-choquent, un

calembour coupe court à une déclaration, un serment se déguise sous un

coq-à-l’âne.--Donnez-moi votre adresse.--Je suis retenue jusqu’à la

douzième.--Je vous prendrai à la sortie du bal.--Va pour le petit verre.

Et toutes ces femmes dont nous parlions tout à l’heure, comme elles

sont vives, folles, charmantes, pleines de laisser-aller; comme elles

sont heureuses, les unes de pouvoir être canailles à leur aise,

les autres de cesser de l’être un moment. Qu’importe d’ailleurs le

caractère de leur gaieté, pourvu qu’elles soient belles et gracieuses.

La grâce et la beauté, voilà tout l’esprit des femmes.

Mais voici que toute cette passion gesticulée, toute cette ardeur

aphrodisiaque, ont besoin de repos. Il faut qu’un plaisir soulage d’un

autre plaisir. Le moment de se mettre à table est arrivé: hommes et

femmes viennent prendre place autour du festin. Ce n’est point le

souper de la régence, ce n’est pas non plus tout à fait l’orgie du

Bas-Empire; le geste se modère, l’allure des convives devient plus

décente; les fleurs, les lustres, les mets, les vins, les femmes,

tout cela c’est de la poésie, et tout cela est répandu à foison dans

la galerie du festin. La galanterie française, l’antique verve qui

commence à Rabelais et qui finit à Béranger, reprennent le dessus. Tout

le monde sent le besoin de devenir spirituel; on oublie le dévergondage

du bal; le champagne arrive, ce vin national par excellence, ce nectar

de la saillie, cette ambroisie du calembour, cet hypocrène du propos

grivois. L’effervescence passée fait place à une effervescence plus

douce, et le Français se retrouve tout entier devant une chanson!

Il y a des gens qui disent que la France est une citadelle, nous

soutenons que la France est un vaste caveau moderne. Dans cet heureux

pays, tout le monde naît chansonnier, le chicard plus que tout autre;

de même que la danse, il a révolutionné le couplet; son lyrisme ne

ressemble ni à celui d’Anacréon, ni à celui de Parny, ni à celui de

Piron, encore moins à celui de Désaugiers; son couplet est vif sans

cependant tomber dans la barcarolle, il est mélancolique sans empiéter

sur la ballade, il peut se chanter à deux ou à trois voix, avec ou sans

accompagnement de guitare, et cependant ce n’est point un nocturne.

La chanson du Chicard est tour à tour triste, gaie, sentimentale,

graveleuse, c’est une espèce de _chahut_ chantée, une parodie de toutes

les poésies et de tous les états de l’âme, un cantique dérisoire en

l’honneur de l’amour. Nous connaissons de ces chansons qui commencent

comme un _lied_ de Schubert, et qui finissent par la rifla, fla, fla.

Le Chicard improvise toujours et n’écrit jamais ce qu’il improvise;

voilà pourquoi tout le monde ne connaît sa verve que par fragments;

on retient les vers, et on oublie la chanson. Les imprimeries les

plus clandestines d’Avignon n’ont point encore pu imprimer le recueil

des _Vendanges de Bourgogne_: voilà cependant comment se perdent les

monuments les plus importants de la littérature nationale.

Le Chicard vient de livrer son dernier couplet aux convives. Ce refrain

a électrisé toutes les têtes; le champagne a déposé son volcan dans

chaque cerveau; tous ces vésuves demandent une issue. Ici nous rentrons

complétement dans le Bas-Empire. On se cherche, on se fuit; comme

dans Virgile chaque homme est un berger qui court après une Galatée;

Aglaé, Amanda, mesdames de Saint-Victor, de Laurencey, de Walmont,

mademoiselle Lise, madame Vautrin, filles, femmes galantes, grisettes,

dames de comptoir, tout cela est mêlé, confondu, démocratisé par le

délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace coupaient des

hommes en morceaux. Malheur à l’Orphée de l’orchestre; si on le porte

en triomphe, il est perdu. Mais l’Orphée a conservé son sang-froid,

les sons deviennent plus lents; on supprime la cloche, on renonce à la

poudre fulminante. Le bal tout entier reprend haleine. Alors surgit un

autre danger; le chef d’orchestre est en sûreté, mais la morale est en

péril: d’illicites ardeurs sont nées au contact de tous ces épidermes,

quelques bergères faciles ont toléré des familiarités indiscrètes,

quelques couples hardis prennent des poses excessivement mythologiques,

d’autres sont sur le point de faire tableau. Une voix a crié

d’éteindre les lustres; il ne nous resterait plus qu’à nous esquiver

si à un coup d’œil de Chicard la musique n’éclatait de nouveau. Le

_fa_ des pistolets se mêle à l’_ut_ des capsules, la cloche sonne,

les violons crient, les cornets éclatent comme un feu d’artifice. Le

démon de la danse reprend tout à coup le dessus, les mains cherchent

les mains, soudain la danse recommence, mais ce n’est plus une danse,

c’est une éruption; on se mêle, on se heurte, on tourbillonne; les uns

valsent, les autres galopent, les autres font tout cela à la fois. Les

chapeaux volent en l’air, les cheveux flottent, les ceintures tombent,

c’est une mer en démence, un océan d’oripeaux, c’est une saturnale

antique, une mystérieuse orgie de Templiers. L’orchestre roule comme le

tonnerre sur ces flots soulevés, et à chaque éclat de foudre musicale,

la tempête recommence plus ardente, plus furieuse, plus échevelée,

jusqu’à ce que la voix de Dieu se fasse entendre par l’intermédiaire du

cadran, et dise à ces vagues indomptées: Vous n’irez pas plus loin.

Quelquefois au milieu de cette frénésie, les fichus s’en vont,

les corsages craquent, les jupons se déchirent, malheur à celle

qui voudrait s’arrêter en chemin pour réparer le désastre de sa

toilette, l’impitoyable galop passerait sur elle comme une trombe,

et la foulerait aux pieds. Qui songe d’ailleurs à sa toilette dans

un pareil moment. Qu’importe ce que les périls de la danse pourront

livrer aux regards, d’appas inattendus, de trésors cachés; un peu

plus ou un peu moins de nudité ne fait rien à l’affaire; d’ailleurs

tous ces danseurs sont trop artistes pour s’en apercevoir, il n’y a

guère que les gardes municipaux sur qui ces sortes de choses fassent

encore quelqu’impression, et tout garde municipal qui se présenterait

aux _Vendanges de Bourgogne_ serait immédiatement conduit au violon.

Laissez donc passer ces tailles que le lacet ne retient plus, ces

bras dont nulle gaze ne cache les contours, on ne songe plus à toutes

ces bagatelles; demain seulement, toutes ces femmes si belles, si

fraîches la veille, se demanderont d’où vient la pâleur de leur teint,

la maigreur de leurs bras; elle chercheront à savoir ce qui a pu les

vieillir ainsi en un instant, sans songer qu’elles se sont livrées

pendant toute une nuit à ce minotaure moderne qui s’appelle le galop

chicard.

Il faut un but à tous ces enthousiasmes, il faut une direction à toutes

ces ardeurs. Ce but, cette direction? c’est l’apothéose de Chicard.

Mille voix répètent à l’envi cette proposition de la reconnaissance. Le

moment est venu de sacrifier véritablement à la religion du plaisir,

_nobis deus hæc otia fecit_. C’est un dieu qui leur a procuré ces doux

loisirs, et ils savent que ce dieu s’appelle Chicard. On se querelle,

on se bat, on se renverse, c’est à qui aura l’honneur de contribuer

au triomphe de la divinité. Les femmes baisent le bout de sa tunique,

d’autres cherchent à arracher une mèche de sa perruque, en voici

qui jettent des fleurs devant ses pas comme aux panathénées de la

Grèce. Le cortége est formé, bientôt il se déroule comme un serpent.

Postillons de Lonjumeau, Alsaciennes, débardeurs, marquises plus ou

moins Pompadour, bergères, gardes françaises, croque-morts, Andalouses,

défilent devant le dieu au bruit d’un orchestre qui ne compte plus

que des cuivres et des tambours. Toutes les poitrines hurlent le

même refrain. Jupiter seul est impassible. L’orgie a passé sur lui

sans l’atteindre, car il est le carnaval personnifié, drapé dans ses

guenilles divines, il reçoit l’encens sans en être enivré; quelquefois

même il daigne se manifester aux simples mortels; il fait une gambade,

et c’est pour enrichir sa danse favorite d’une nouvelle figure; il

parle, et le vocabulaire rabelaisien compte un bon mot de plus.

[Illustration]

Mais avant que Jupiter ait disparu, laisserons-nous passer sans le

saluer encore une fois ce casque si attendrissant, si élégiaque, de

Marty? L’homme qui portait cette coiffure existe encore. Parfois on

le voit errer comme l’ombre du malheur dans les corridors les plus

élevés du théâtre de la Gaîté ou de l’Ambigu. Des hautes régions

du poulailler, il jette un coup d’œil dédaigneux sur les folles

contorsions du drame moderne, qui arrachent à peine çà et là quelques

larmes furtives à l’auditoire; il se rappelle ces temps glorieux du

_Solitaire_, pendant lesquels les queues n’étaient pas inventées,

mais où l’on refusait beaucoup de billets au bureau. Alors brune

était encore sa chevelure, et lançaient des éclairs ses yeux; comme

un tonnerre retentissait sa voix, comme une avalanche résonnaient ses

pas sous les voûtes du monastère. Hélas! comment ont fini ces beaux

jours, Élodie la vierge du couvent, Élodie la colombe des ruines,

Élodie l’ange d’Unterwald est devenue portière, et le casque de son

amant ombrage le front de Chicard? Cependant Marty est fier, et il a

raison de l’être, car jamais gloire ne fut plus pure que la sienne.

Aujourd’hui l’on dit Talma, Frédéric, Bocage, mais on dit toujours

monsieur Marty, tant est grande la vénération que ce nom inspire.

Ce que c’est que d’avoir été toute sa vie innocent, malheureux,

chevaleresque et persécuté! Marty sera le seul _Monsieur_ admis par la

postérité.

Ces morceaux de carton qui furent une visière, M. Guilbert de

Pixérécourt s’inclina devant eux après la première représentation du

_Solitaire_, et leur dit «Soldats, je suis content de vous.» Ces débris

augustes, Chicard les porte sans orgueil, comme il porterait le chapeau

à plumes qu’avait Louis XIV le jour où, sur les bords du Rhin, il se

plaignait tant de sa grandeur qui l’attachait au rivage. Du reste, ce

casque est nécessaire au costume du Dieu, il est le digne pendant de

son habit gorge de pigeon. Cet habit n’est point celui avec lequel

Chicard a fait sa première communion, comme on pourrait le croire à

voir ses revers devenus trop courts comme ses manches; c’est le frac

avec lequel Jupiter, jeune encore, jouait _le Ci-devant jeune Homme_

chez Doyen. Comme tous les grands hommes, Chicard a commencé par jouer

la comédie bourgeoise. Il y avait chez lui l’étoffe d’un grand acteur.

Si l’on n’eût pas contrarié sa vocation, peut-être fût-il devenu un

Rachel!

Saluons, nous aussi, le Dieu qui passe; c’est peut-être pour la

dernière fois que nous l’apercevons dans toute sa gloire. Chicard

est arrivé à ce haut sommet où les plus fortes natures ne peuvent

se défendre du vertige. Il se croit assez puissant pour méconnaître

son origine populaire; il tourne depuis quelque temps d’une façon

déplorable à l’aristocratie; il fait l’homme célèbre, l’artiste,

le lion. On le voit en gants jaunes à toutes les premières

représentations, et l’on nous a assuré qu’il s’était montré en simple

habit noir au bal de la Renaissance. Ceci ressemble furieusement à

Napoléon répudiant Joséphine. Chicard sans son costume n’est pas de

taille à résister aux ambitions qui fermentent autour de lui; ses

maréchaux conspirent, ils sont las de la gloire de leur chef; si

l’empereur du carnaval n’y prend garde, l’année prochaine il sera

détrôné; la restauration des Turcs de la branche aînée est imminente.

Talleyrand-Balochard aspire à la régence; en ce moment encore Chicard

règne dans ses Tuileries; dans un an il aura peut-être la chaumière

pour Sainte-Hélène! Chicard s’en va!

Mais n’attristons pas la fête des pasteurs, comme dit Duprez dans

_Guillaume Tell_. Le cortége continue sa marche; on dirait une de

ces processions fantastiques inventées par le roi Réné, le premier

chorégraphe de son siècle; ce sont bien là les groupes chimériques, les

costumes fallacieux, les silhouettes bizarres dessinés par ce pitoyable

souverain, qui eût fait de nos jours un si grand directeur de l’Opéra.

Floumann vocifère quelques-uns des refrains qu’il vient d’improviser,

et que nous serons vraisemblablement obligés de subir plus tard,

chantés par Levassor dans les entr’actes de quelque représentation à

bénéfice; Balochard appelle la pantomime la plus incongrue au secours

de ses lazzi; Silène bat joyeusement la mesure sur son ventre; autour

du pavois le Çovage et Pétrin remplissent l’emploi de corybantes. Une

partie de l’immortalité de Chicard semble être descendue sur leur

front; ils marchent eux aussi ceints d’une auréole, jusqu’à ce que le

jour qui commence à paraître vienne les arracher à leurs rêves, et leur

faire expier leur déité d’un moment. Ainsi que Prométhée, ils ont

voulu ravir la flamme céleste, et ils expient leur tentative insensée,

comme celui qu’ils ont imité. Leur Caucase, c’est un comptoir, une

étude de notaire, ou un bureau des contributions indirectes. Quant aux

femmes qui font l’ornement de ces orgies, comment vous dire ce qu’elles

deviennent? il faudrait pour cela vous conduire dans trop d’endroits où

vous n’allez pas sans doute, ni nous non plus.

Une chose très-importante, selon nous, dont il faut en finissant

féliciter Chicard c’est d’avoir tué pour jamais _la descente de la

Courtille_. Si quelque chose sentait le vulgaire, l’épicier, le

rétrospectif, c’est sans contredit cette solennité, qui n’était en

définitive qu’une débauche de Debureau, une orgie de farine. C’est

en vain que l’aristocratie moderne a voulu ressusciter cette triste

cérémonie: Chicard a refusé de la prendre sous sa protection. La

descente de la Courtille était ainsi nommée parce qu’il fallait, pour

en faire partie, gravir une des plus rudes montées qui soient au monde.

Les provinciaux et les étrangers tenaient cette solennité dans la plus

grande vénération. C’était un article de foi dans les départements,

de croire qu’il s’y passait des choses monstrueuses, excentriques,

impossibles, babyloniennes. Dans l’imagination des oncles, la descente

de la Courtille faisait le digne pendant des mystères d’Isis. Beaucoup

de Parisiens, les Russes surtout qui venaient visiter la capitale,

partageaient cette erreur déplorable. Le Russe de distinction qui vient

à Paris pour s’amuser croit que les choses se passent toujours comme

du temps de Cotillon III; il lui semble que tous les savants français

correspondent encore avec l’ombre de la reine Catherine, et que les

grands seigneurs vont danser à la barrière le mardi gras. Les boyards

n’ont rien de plus pressé que de se rendre à la Courtille le mercredi

des cendres; ils prennent la file comme s’ils allaient à l’Opéra;

ils voient de tous côtés une foule d’ouvriers qui se rendent à leur

travail; ils veulent leur jeter de la farine, on leur riposte par des

pierres, et la Russie rentre grièvement blessée à son hôtel. Quand les

choses ne se passent pas ainsi, on voit trente fiacres à la suite les

uns des autres qui montent péniblement une côte escarpée. Peut-être

sous Louis XV cela n’était-il pas ainsi; mais de nos jours il faut

convenir que c’est l’exacte et fort consolante vérité. Depuis deux ans

on ne descend plus la Courtille, il faut espérer que bientôt on n’ira

plus à Longchamp. En sortant du bal Chicard on ne peut aller nulle

part, pas même dans son lit.

Vous venez d’assister à la solennité la plus importante du carnaval

actuel, le bal Chicard; vous savez maintenant à quoi vous en tenir sur

cette célébrité récente, et vous savez aussi ce que la gaieté française

est devenue. La décadence est dans tout, même dans le plaisir. Ces

délassements bruyants n’engendrent que la mélancolie. Pour nous, il ne

nous est jamais arrivé de sortir au crépuscule d’une de ces réunions,

sans regarder avec attendrissement, au haut de quelque quatrième étage,

la lampe de la jeune fille prudente qui se lève avant l’aube, pour que

sa mère trouve tout prêt autour d’elle à son réveil; ou la lumière

vacillante que le jeune homme va éteindre, après avoir travaillé

toute la nuit. On a beau faire et beau dire, ce n’est point la gaieté

véritable qui laisse après elle un regret!

=Taxile DELORD.=

[Illustration: TABLEAU DES ILLUSTRATIONS]

Dessinateurs. Graveurs. Pages.

MM. MM.

=LA JEUNESSE DEPUIS CINQUANTE

ANS=, par M. TISSOT. II

Type. GAVARNI. STYPULKOWSKI. ib.

Tête de page. ÉMY. id. ib.

Lettre. GAVARNI. LAVIEILLE. ib.

1780. GAGNIET. MONTIGNEUL. ib.

1789. id. id. VIII

1794. id. id. X

Jeunesse dorée. id. BRÉVAL. XI

Juillet 1830. id. BELHATTE. XVII

=LE MODÈLE=, par M. E.

DE LA BÉDOLLIERRE. 1

Type. GAVARNI. PORRET. ib.

Tête de page. PAUQUET. VERDEIL. ib.

Lettre. id. id. ib.

Cul-de-lampe. MEISSONIER. SOYER. 8

=LA LIONNE=, par

M. E. GUINOT. 9

Type. GAVARNI. J. BARAT. ib.

Tête de page. PAUQUET. PIBARAUD. ib.

Lettre. id. id. ib.

=L’HUMANITAIRE,= par M. RAYMOND

BRUCKER. 17

Type. GAVARNI. FAGNON. ib.

Tête de page. ÉMY. ODIARDI. ib.

Lettre. id. BRÉVAL. ib.

=LA LOUEUSE DE CHAISES=,

par M. F. COQUILLE. 25

Type. GAVARNI. BRÉVAL. ib.

Tête de page. ÉMY. LOUIS. ib.

Lettre. GAGNIET. GUILBAUT. ib.

=L’AGENT DE CHANGE=,

par M. FRÉD. SOULIÉ. 33

Type. GAVARNI. GUILBAUT. ib.

Tête de page. MEISSONIER. VERDEIL. ib.

Lettre. id. LOUIS. ib.

=LA DEMOISELLE DE COMPAGNIE=,

par M. CORDELLIER DELANOUE. 41

Type. GÉNIOLE. LOISEAU jeune ib.

Tête de page. id. LAVIEILLE. ib.

Lettre. id. id. ib.

=LE GENDARME=,

par M. OURLIAC. 49

Type. H. MONNIER. A. CZECHOHICZ. ib.

Tête de page. ÉMY. id. ib.

Lettre. id. id. ib.

=LE FACTEUR DE LA POSTE AUX

LETTRES=, par M. HILPERT. 57

Type. H. MONNIER. J. BARAT. ib.

Tête de page. PAUQUET. PORRET. ib.

Lettre. id. id. ib.

Cul-de-lampe. id. MARCHION. 64

=L’AVOCAT=, par

M. OLD NICK. 65

Type. GAVARNI. STYPULKOWSKI. ib.

Tête de page. GAGNIET. BRÉVAL. ib.

Lettre. GAVARNI. id. ib.

=L’INSTITUTRICE=,

par madame LOUISE COLET. 73

Type. GAGNIET. J. BARAT. ib.

Tête de page. TRIMOLET. ODIARDI. ib.

Lettre. id. id. ib.

=LE POËTE=, par

M. E. DE LA BÉDOLLIERRE. 81

Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib.

Tête de page. id. LOUIS. ib.

Lettre. MEISSONIER. GÉRARD. ib.

Le romantique. LORENTZ. GUILBAUT. 83

L’élégiaque. GAVARNI. STYPULKOWSKI. 84

Le biblique. id. id. 85

Le classique. id. GÉRARD. 86

Le faiseur de petits vers. id. id. 87

Le nébuleux. id. GUILLAUMOT. 88

Type. id. GÉRARD. 89

L’endormi. LORENTZ. GUILBAUT. 90

L’intime. GAVARNI. GÉRARD. 92

Le faiseur de romances. id. LOUIS. 93

Le chansonnier. id. id. ib.

Cul-de-lampe. TRAVIÈS. GÉRARD. 96

=LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE=,

par M. HILPERT. 97

Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib.

Tête de page. id. GÉRARD. ib.

Lettre. id. PERVILLÉ. ib.

=LE NOTAIRE=,

par M. DE BALZAC. 103

Type. GAVARNI. STYPULKOWSKI. ib.

Tête de page. GAGNIET. BIROUSTE. ib.

Lettre. id. id. ib.

=LE PÊCHEUR A LA LIGNE=,

par M. BRISSET. 113

Type. H. MONNIER. LAVIEILLE. ib.

Tête de page. MEISSONIER. id. ib.

Lettre. GAGNIET. id. ib.

=LE CROQUE-MORT=,

par M. PÉTRUS BOREL. 121

Type. H. MONNIER. LOUIS. ib.

Tête de page. id. GÉRARD. ib.

Lettre. PAUQUET. STYPULKOWSKI. ib.

Le cocher. H. MONNIER. BIROUSTE. 127

Le maître de cérémonies. id. id. 128

L’ordonnateur. id id. 129

=L’ÉCOLIER=,

par M. HENRI ROLLAND. 134

Type. CHARLET. GUILBAUT. ib.

Tête de page. GAGNIET. LAVIEILLE. ib.

Lettre. id. GUILBAUT. ib.

Écolier. COUSIN. PORRET. 136

Type. GAVARNI. PERVILLÉ. 138

Souris. id. LOUIS. 139

=LE COCHER DE COUCOU=,

par M. L. COUAILHAC. 145

Type. H. MONNIER. J. BARAT. ib.

Tête de page. ÉMY. GÉRARD. ib.

Lettre. id. id. ib.

=LE MAITRE DE PENSION=,

par M. ÉLIAS REGNAULT. 153

Type. GAVARNI. GUILLAUMOT. ib.

Tête de page. PAUQUET. LAVIEILLE. ib.

Lettre. id. LAVIEILLE. ib.

=LE GAMIN DE PARIS=,

par M. JULES JANIN. 161

Type. GAVARNI. SOYER. ib.

Tête de page. TRIMOLET. LAVIEILLE. ib.

Lettre. id. id. ib.

Deuxième type. CHARLET. PORRET. ib.

Cul-de-lampe. GAVARNI. BRÉVAL. 170

=LA DEMOISELLE A MARIER=,

par madame ANNA MARIE. 171

Type. GAVARNI. GÉRARD. ib.

Tête de page. PAUQUET. STYPULKOWSKI. ib.

Lettre. GAVARNI. GÉRARD. ib.

=LE PRÉCEPTEUR=, par M.

STANISLAS DAVID. 183

Type. GAVARNI. STYPULKOWSKI. ib.

Tête de page. PAUQUET. PORRET. ib.

Lettre. GAGNIET. GUILBAUT. ib.

=LE SOCIÉTAIRE DE LA COMÉDIE

FRANÇAISE=, par M. L. COUAILHAC. 193

Type. H. MONNIER. J. BARAT. ib.

Tête de page. id. GÉRARD. ib.

Lettre. ÉMY. id. ib.

=LA CANTATRICE DE SALON=, par

M. MAURICE DE FLASSAN. 201

Type. GÉNIOLE. STYPULKOWSKI. ib.

Tête de page. PAUQUET. VIEN. ib.

Lettre. GÉNIOLE. STYPULKOWSKI. ib.

=LE GARÇON DE BUREAU=, par M.

BILLIOUX. 209

Type. CHARLET. GUILBAUT. ib.

Tête de page. id. id. ib.

Lettre. id. id. ib.

=L’INVALIDE=, par MM. LORENTZ

ET DE LA BÉDOLLIERRE. 217

Type. LORENTZ. GUILBAUT. ib.

Tête de page. GAGNIET. ODIARDI. ib.

Lettre. LORENTZ. PERVILLÉ. ib.

Le tambour. id. GUILBAUT. 221

Douze petits dessins. id. id. 222 à 224

Deuxième type. H. MONNIER. GÉRARD. ib.

La garde montante. CHARLET. BIROUSTE. 227

L’officier des guerres id. PORRET. 229

de Hanovre.

Troisième type. id. id. 233

Tambour-major. id. id. 234

Le danseur. id. LOUIS. ib.

La bataille. id. BIROUSTE. 235

Les buveurs. id. GUILBAUT. 236

L’égrillard. id. id. ib.

Le jardinier. id. PORRET. 237

Le pêcheur. id. GUILBAUT. 238

=LE RHÉTORICIEN=, par M.

EUGÈNE DE VALBEZEN. 241

Type. GAVARNI. LAVIEILLE. ib.

Tête de page. TRIMOLET. LAISNÉ. ib.

Lettre. id. BRÉVAL. ib.

M. le procureur du roi. id. GUILLAUMOT. 247

Le colonel. TRIMOLET. VERDEIL. 248

La mort de Lambert. id. GUILLAUMOT. 249

La jeune mère. id. VERDEIL. 250

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 61 / 62 题