VAUGELAS.

A DIX-HUIT ou dix-neuf ans, quand un jeune homme entre dans le monde,

après avoir fait parler correctement et convenablement tous les plus

grands hommes des temps antiques et des temps modernes en français,

en latin, en prose et en vers, on pense bien qu’il doit avoir acquis

une assez bonne opinion de lui-même. Après avoir débité sous le nom

de Cicéron les amplifications les plus brillantes et les maximes les

plus conservatrices; après avoir vitupéré si justement Philippe de

Macédoine et la tyrannie, au nom de Démosthènes, un écrivain qui a

su dépeindre avec tant de solennité, de nerf et d’éclat, le sort des

malheureux chrétiens d’Orient, d’après saint Bernard; un adolescent qui

a si bien rendu l’_amoureuse félicité du soupir_ dans sa correspondance

de Pétrarque avec Laure de Noves, pourrait-il avoir un doute à l’égard

de son mérite, une inquiétude à l’égard de son avenir? Pourra-t-il

hésiter à porter et à formuler un jugement absolu toutes les fois qu’il

est question d’ordre public, de liberté, de christianisme, et surtout

lorsqu’il est question de l’_amour_?--Voilà ce que nous soumettons à

tous les psychéistes, et notamment aux phalanstériens, à qui nous

recommandons avec sollicitude un enfant du progrès, un poëte juvénile,

un lauréat universitaire. Nous espérons qu’on voudra bien excuser

son aplomb, sa disgrâce et sa pédanterie, par la bonne raison que la

loquacité redondante et l’intarissable diffusion signalent toujours un

écolier qui vient de quitter les bancs.

La bibliothèque du rhétoricien se compose infailliblement des livres

qui suivent:

Six volumes de dictionnaires, y compris le DICTIONNAIRE

PHILOSOPHIQUE de Voltaire, édition Touquet;

Un volume dépareillé du MONITEUR UNIVERSEL (année 93);

L’ORIGINE DES CULTES, par le citoyen Dupuis, édition de 1829 avec

la date de 1797, an VII de la république française;

LES RUINES (de Volney), 20e édition compacte;

La GUERRE DES DIEUX, par Évariste Parny, de l’Institut national;

Quatre volumes dépareillés du CHEVALIER DE FAUBLAS et du COMPÈRE

MATHIEU;

BIOGRAPHIE DES CONTEMPORAINS, par MM. Jay, Jouy, Arnault,

Norvins, etc., etc., excellents biographes, dont chaque article a

donné sujet à réclamations;

LA CHEMISE SANGLANTE, par Barginet (de Grenoble), et la COTTE

ROUGE, du même auteur;

LELIA, INDIANA, LA SALAMANDRE, et autres romans _intimes_ ou

_maritimes_;

LA CHUTE D’UN ANGE, avec l’estampille d’un cabinet de lecture du

faubourg Saint-Jacques, et des notes au crayon sur toutes les

marges.

Le rhétoricien a presque toujours des yeux immenses, le visage innocent

et l’air doctoral; il est généralement grand et fluet; il porte, le

dimanche, avec un air de satisfaction, des éperons novices et des

cheveux excessivement pommadés. Il use de la pommade avec une profusion

qui participe de l’extravagance. C’est toujours un rhétoricien qui

fait l’exhibition du premier pantalon blanc qu’on voit éclater à Paris

sur l’horizon printanier. Il est toujours _flânant_ dans les passages

et sur les promenades publiques, la bouche armée d’un cigare; car il

est bon de vous dire qu’il fume, le rhétoricien; il fume en dépit de

son aversion naturelle, et il s’en acquitte même avec une résolution

courageuse, une ténacité méritoire. Il a quelquefois le propos absurde,

mais il a toujours le verbe haut, suffisant, tranchant et didactique.

L’histoire des coulisses de Paris lui est connue tout entière, et

la chronique des Variétés n’a pas de secrets pour lui. Il pourrait

nommer tous les amants de toutes les actrices du boulevard; mais ce

qu’il sait encore mieux que tout le reste, c’est l’histoire de tous

les duels qui ont eu lieu depuis la révolution de juillet. Il disserte

assez judicieusement sur les chevaux de course, il raisonne assez

pertinemment sur les filles de théâtre; mais le plus souvent possible

il fait intervenir dans la conversation le nom d’un célèbre dandy du

jockey-club, qui est son ami le plus intime et qu’il n’a pourtant

jamais vu qu’à l’Opéra, c’est-à-dire du parterre aux balcons du même

théâtre, et de bas en haut, conséquemment. Il arrive au sommet de la

perfection lorsqu’il a lieu de se persuader qu’il a été _floué_ par des

courtisanes, qu’il a fait une orgie satanique avec des _viveurs_, et

qu’il pourrait avoir obtenu quelques bonnes fortunes dans _la haute_

(style de roué vulgaire).--Il n’a seulement pas daigné prendre garde à

cette grande dame...--Apprenez qu’il est également supérieur à la bonne

fortune et à la mauvaise fortune...

On concevra bien aisément qu’un jouvenceau qui fait parade de certains

défauts ou de certaines qualités en opposition directe avec son âge

et ses habitudes, ne saurait agir d’après son impulsion naturelle.

Des lectures aussi mal choisies que mal comprises ont halluciné ce

pauvre étudiant. Il a pris au réel, au positif, au sérieux, certains

caractères imaginés par un poëte en colère et des romanciers en délire,

ou des dramaturges en frénésie. Il est devenu lycanthrope, faustique et

byronien, mais byronien progressif et perfectible, entendons-nous. Il

admet les intuitions féroces et les monomanies régicides; mais c’est

en les combinant avec les assentiments forcenés, les attractions en

cour d’assises et les sympathies george-sandiques. Il a cru aux enfants

désillusionnés, à la prédilection pour les forçats, de la part des

femmes supérieures; il a cru par-dessus tout à cette espèce d’auréole

et d’éclat prestigieux qui reluit autour du crime, et qui doit fasciner

les âmes fortement trempées, les âmes solitaires au désert du monde!...

En revanche, il ne conçoit pas du tout quelle sorte d’agrément telle ou

telle femme _sérieuse_ a pu trouver dans l’intimité d’un joli garçon

bien tourné, bien fait et bien mis! Vous pouvez bien supposer qu’il

ne veut jamais admettre aucune obligation de costume, de convenance

ou de politesse, il appelle tout cela des _banalités vassales_ et des

_vulgarités surannées_. Il croit au génie tudesque, aux incantations,

au Fatum, à l’orgueil Lucifernal, à l’Égoïsme, surtout! et même à

celui des Sœurs de la Charité. Il a toujours l’accusation, le reproche

et le mot d’_Égoïsme_ à la bouche. Le collégien progressif se fait

un bouclier impénétrable et tire un immense parti de son _abnégation

personnelle_, en conversation. Il n’a jamais vu femme qui vive avec une

intimité soutenue, ou même avec une familiarité prolongée, si ce n’est

sa mère, sa grand’mère et la portière de son école; mais il n’en pense

pas moins que toutes les femmes au-dessus de huit à dix ans sont des

créatures vénales et dépravées, dévastées, échevelées, avilies, etc. En

concurrence avec ce touriste anglais qui avait écrit sur son calepin:

_Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres_, il vous

soutiendra, quand vous voudrez, que les Parisiennes sont naturellement

stériles, arides et livides (à moins qu’elles ne soient fardées). Quand

vous en trouvez qui ne sont pas chauves, et qui ne sont pas ternes et

blafardes comme des navets, vous pouvez bien compter que c’est parce

qu’elles ont mis des cheveux de paysannes et du vinaigre d’Acloque. Il

n’y a que les épiciers, les moutards et les Berrichons qui se laissent

attraper à ces choses-là! Cet homme d’expérience est pleinement

convaincu que la majorité des femmes est profondément adultère et

plus ou moins infanticide; voilà ce qu’il a trouvé dans une satire de

lord Byron, où l’on voit également que toutes les _empoisonneuses_

sont des _femmes_. Mais vraiment, on pourrait dire aussi que tous

les _empoisonneurs_ sont des _hommes_, ce qui serait un théorème

indubitable et fournirait un prolégomène incontesté.

Notre byronien se maintiendra résolument dans la même opinion jusqu’à

l’heureuse époque où, dompté par une _affinité élective_, à la manière

de Gottorp-Ephraïm Lessing, il ira déposer ses tristes croyances

aux pieds d’une adorable ouvrière à laquelle il aura conçu, mais

fugitivement, à la vérité, la généreuse et belle pensée _d’offrir, avec

son nom, son cœur et sa main_, comme dit toujours M. Planard[14].

[14] Auteur de JULIETTE BINARD ou _le Mariage de la Brodeuse_,

opéra-comique en trois actes, et qu’on joue fréquemment dans la

banlieue de Paris.

Mais pendant qu’il est encore dominé par des théories si desséchantes,

et pendant qu’il met tous les sentiments humains et sociaux, honnêtes

et vrais, au-dessous de rien, il étale inconséquemment les idées les

plus débonnaires en philanthropie. Il ne trouve jamais assez d’air

et de force, assez d’oxygène et d’organisme dans ses poumons, pour

crier contre le monopole du tabac, contre l’imposition du sel, et

surtout contre le régime colonial; contre cet esclavage affreux que

nous laissons peser sur nos frères du Sénégal et de la Gambie, sur les

Chicaras, les Jaloffs, et les infortunés concitoyens du roi de Congo,

qui sont habituellement égorgés ou pendus quand ils ne sont pas vendus

à des Brésiliens, des Havanais ou des Bordelais. Il vous suffira de ne

pas désapprouver assez fortement le tarif des octrois et le timbre sur

les cartes à jouer, pour qu’il vous appelle sarcophage et monolithe

arriéré, cruche pétrifiée, borne milliaire et vertèbre de mastodonte,

ou fossile antédiluvien! ce qui est une invective abominable

aujourd’hui. Il est assez connu que M. Geoffroy-Saint-Hilaire a voulu

faire un procès au jeune Gay-Lussac qui l’avait appelé _vieux Ibis_

et _momie rétrospective_; mais cet élève du Jardin des Plantes a été

libéré d’accusation pour avoir agi sans discernement, parce qu’il

n’avait pas quinze ans révolus.--Si nous étions en Chine au lieu d’être

à Paris, disait M. Geoffroy, je le ferais condamner à porter _la

cangue_ toute sa vie!--Mais pour en revenir à notre publiciste imberbe,

il est bon d’avertir les souverains étrangers que toute espèce de tête

plus ou moins couronnée n’est jamais à ses yeux qu’un chef salique,

un tyran féodal, un despote ombrageux qui brandit continuellement la

lame d’un grand sabre, afin d’écharper ses malheureux sujets prosternés

devant lui.--Les sujets de ce temps-ci sont toujours agenouillés

ou prosternés, comme chacun sait.--Le roi des Français est le seul

potentat qu’il n’ose pas accuser de se livrer continuellement à cette

occupation monarchique. Si vous avez la patience et la bonté de lui

laisser dérouler ses plans humanitaires et sociaux, vous verrez

qu’après vous avoir débité toutes sortes d’élucubrations qu’il a

puisées dans l’ancienne _Minerve_ et le vieux _Constitutionnel_, il

conclura par une macédoine en prosopopée, dans laquelle il évoquera les

mânes de Lafayette et des saint-simoniens, de Paul Courier, de Charles

Fourier, et autres génies du progrès auxquels il a consacré tous les

sentiments de confiance et de vénération dont il est capable. Mais

comme le désenchantement de son cœur n’a pu résister aux minauderies

d’une petite lingère, il arrivera que ses grands plans de réforme

sociale iront sombrer lourdement devant ce qu’on appelle aujourd’hui

_les agaceries du pouvoir_, c’est-à-dire devant l’espérance d’être

employé comme surnuméraire à la direction des douanes.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur une anecdote que nous

tenons pour véritable, attendu que le grand écolier qui nous l’a contée

ne pouvait y trouver aucune satisfaction pour sa vanité. Laissons

parler ce rhéteur ingénu.

--J’avais passé dix-huit ans, et j’étais encore parfaitement novice

et candide, quoique j’affectasse un air expérimenté, et quelquefois

même un peu blasé.--Pauvre don Juan que j’étais! innocent blondin,

qui m’occupais en cachette à composer des madrigaux anthologiques et

des sonnets italiens en l’honneur de Léontine Fay, qui n’en a jamais

rien su, parce que je n’étais jamais assez content de la beauté de mon

écriture et de l’élégance de mon papier à vignettes dorées.

J’étais allé passer mes dernières vacances au château d’Échenilles,

chez M. Jean Gouin, mon parent. C’était un homme habituellement brusque

et peu souvent aimable; abusant étrangement de son titre d’ancien

colonel de la grande armée pour être à sa volonté loquace ou taciturne,

impérieux et taquin. Voilà ce qu’il était avec tout le monde, excepté

sa charmante femme; mais il faut vous dire comment cette prédilection

se trouvait justifiée par le caractère et les agréments de ma cousine

Gouin. Figurez-vous une belle et jolie femme de vingt-quatre ans,

avec de grands yeux bleus, des dents du plus pur émail; bien prise

de taille, quoiqu’un peu rondelette, et d’ailleurs alerte et rieuse.

Elle était mère de deux gros garçons qui ressemblaient fort peu

(très-heureusement) à M. le colonel, auteur de leurs jours. A peine

eus-je passé deux heures au château d’Échenilles, que tout ce que

j’avais lu dans la littérature moderne, sur les relations habituelles

entre les cousins et les cousines, et que tout ce que j’avais appris

au Gymnase sur les désastres matrimoniaux des anciens militaires, me

revint à l’esprit. Je compris que le sort ne m’avait amené dans cette

maison que pour remplir une place vacante, ou du moins inoccupée; en

conséquence de quoi ma résolution fut bientôt prise. Je commençai dès

le lendemain à dresser mes batteries en roué consommé, en vrai Faublas,

à ce qu’il me sembla.

Pendant huit jours, je fis de magnifiques dépenses en cosmétiques,

en pommade et en eau de Cologne, ce qui constitue la perfection de

l’élégance ou de la fashion pour un lycéen défroqué. Je donnai force

pastilles de toutes couleurs à mes petits cousins; je les versai cinq

ou six fois de suite en les traînant dans leur petit chariot, et je

m’arrogeai le droit de présenter journellement à ma cousine un bouquet

symbolique.... Enfin, je m’ingéniai d’aller battre la mesure auprès

d’elle, à son piano, quand elle nous jouait la marche des Puritains,

que mon parent affectionnait beaucoup et qu’il demandait régulièrement

à sa femme après son café. Si je battais la mesure à contre-temps, ce

n’était pas ma faute et ce n’était pas sans raison, car je n’ai jamais

eu l’oreille musicale; mais ma jolie cousine ne s’en formalisait et ne

s’en plaignait en aucune façon.

En voyant son indulgence, et d’après un si tendre encouragement, je ne

doutai plus de mon succès auprès d’elle et je pris la résolution d’_en

finir_. A cet effet, j’écrivis, en cursive anglaise assez passable,

une déclaration qui était un véritable chef-d’œuvre de rhétorique, et

je puis ajouter de dialectique, car toutes les parties du discours,

depuis l’exorde jusqu’à la péroraison, s’y trouvaient enchaînées et

déduites avec une méthode irréprochable, une logique parfaite!--Ensuite

et malgré la satisfaction que j’en éprouvais, ne me sentant pas la

témérité de remettre moi-même une pareille épître, j’eus recours à un

stratagème de comédie: je chargeai mon bouquet d’être mon messager; je

savais que ma cousine, toute campagnarde d’habitude, en détacherait

la gerbe elle-même, afin d’en garnir deux vases qu’elle avait sur la

cheminée de son cabinet.

Fort de ma résolution, je montai tout de suite après dîner pour

aller chercher mon buisson de roses et d’œillets, et je redescendis

l’escalier en conservant un aplomb stoïque; seulement, à la porte du

salon, je sentis battre mon cœur et j’hésitai: mais ce ne fut que

l’affaire d’un instant.

--Vous arrivez trop tard, monsieur de l’ancien régime, me dit le

colonel:--les oiseaux sont envolés: Constance a mal à la tête, et la

voilà qui vient d’aller se mettre au lit pour y boire de l’eau de

tilleul, à ce qu’elle a dit.

Ma figure exprimait un tel désappointement, que mon cousin ne put

s’empêcher d’en rire.

--Donnez-vous donc du mal pour les femmes, continua-t-il en

goguenardant; fatiguez-vous donc à composer des pyramides de fleurs:

une migraine, un enfant malade, et voilà que votre travail est à

vau-l’eau...... Sapristie! quel parfum! Passe-moi donc un peu cet

odorant tribut de ton amitié pour ma femme.

A cette demande inattendue, mon sang reflua vers ma tête, et je devins

couleur de pourpre....

Je restais cloué à ma place, et le colonel me toisa de la tête aux

pieds; ensuite il plissa son front, ouvrit de grands yeux, serra les

lèvres, et fit entendre un appel de langue qui pouvait signifier:--Ah!

vous aviez une intention de galanterie! on ne se doutait pas de ça.

Revenu de ma première stupeur, je crus qu’il fallait payer d’audace, et

je présentai le bouquet à mon cousin, mais ce fut avec les yeux baissés

et les joues fortement colorées encore. Il regarda le bouquet fort

attentivement, mais sa figure demeura tout à fait impassible; il en

respira l’odeur, et puis, le posant sur un guéridon qui se trouvait à

portée de son bras, il se renverse dans son fauteuil, en s’abandonnant

à une espèce de rêverie léthargique.

A peine revenu de ma frayeur, je commençais à me reprocher mes

idées de séduction: mais notre tête à tête muet fut interrompu au

bout de quelques minutes par la visite du procureur du roi de

l’arrondissement, honnête magistrat, qui avait fini par vaincre

l’antipathie de mon cousin pour les hommes de robe, en subissant

l’histoire de ses campagnes avec une longanimité tout à fait judiciaire.

La conversation roula d’abord sur les affaires et les caquets de la

petite ville; et puis M. le procureur du roi, qui tenait peut-être à

s’attirer une invitation pour le grand dîner du lendemain, pria mon

cousin de nous raconter une de ces histoires qu’il narrait toujours

avec un intérêt si rempli de charme.

[Illustration]

«Avec plaisir, dit le colonel qui accordait toujours ces sortes de

demandes avec empressement. Je vais vous en dire une.... Ici le colonel

se mit à cligner de l’œil avec un air narquois.... C’est un peu

vert, mais bah! vous avez été jeune tout comme un autre, monsieur le

magistrat, et Charles n’est plus un enfant.--N’est-ce pas que tu n’es

plus un enfant?»

Je répondis à cette moquerie du grognard par un coup d’œil assez

dédaigneux: le calme et la confiance étaient complètement rétablis dans

mon esprit.

«C’était en Espagne, au mois de septembre 1811, nous dit-il ensuite;

j’avais alors vingt-quatre ans; le 8e régiment de chasseurs, dans

lequel je servais comme lieutenant, tenait garnison à Orihuella,

fameuse garnison, où nous ne buvions que du vin de Xérès, et ne fumions

que de véritables cigares de Cuba: et quelles femmes, grands dieux!

des femmes avec des yeux de feu, des corps de fer, maniant le poignard

avec autant de facilité que les castagnettes. J’aurais pu tout comme

un autre courir les bonnes fortunes, mais j’étais trop amoureux d’une

petite fille appelée Geniola.»

Ici mon cousin fit une pause comme pour recueillir ses souvenirs.

Moi, la tête dans les deux mains, ayant l’air de prêter une attention

profonde au narrateur, je ne quittais pas des yeux mon fatal bouquet,

frémissant de tout mon corps à chaque mouvement de mon cousin, car ils

n’étaient séparés que par la largeur de cette petite table.

«La manière dont je fis connaissance avec Geniola, poursuivit le

colonel, est assez singulière pour mériter de vous être rapportée.

Dans une expédition pour venger la mort de quelques-uns de nos soldats

assassinés pendant la nuit dans un village andalous, je fus chargé, à

la fin de l’affaire, de mettre la dernière main à l’œuvre, en allant

sabrer tout ce qui restait d’habitants. J’entrai au galop dans le

village à la tête de mon peloton. Au milieu de la rue, restait seule et

debout, une belle jeune fille: je la vois encore, l’œil étincelant, le

visage enflammé, les cheveux épars: le cadavre d’un homme était à ses

pieds.--A toi, Français du diable! me cria-t-elle en m’ajustant, quand

je ne fus plus qu’à dix pas d’elle. Le coup partit, et mon schako en

tomba par terre: mon cheval était si fortement lancé, que ma farouche

ennemie n’avait pas eu le temps de s’enfuir: heurtée à l’épaule elle

alla rouler à quelques pas de là. L’expression de la haine était si

fortement empreinte sur les traits de cette jeune femme, tant de désir

de vengeance brillait dans ses yeux, c’était une beauté si fière et si

sauvage, que j’en fus enthousiasmé subitement et que je résolus de la

sauver. Arrêtant mon cheval, je retournai sur mes pas, je la chargeai

sur ma selle et la ramenai à San-Lucar-de-Barameda. Huit jours après

nous vivions maritalement ensemble, et j’étais fou de Geniola.»

Mon cousin s’arrêta quelques instants; mais je n’osais plus respirer,

et je puis dire que je ne vivais plus, car mon regard vif et pénétrant

avait découvert qu’entre deux roses de Provins, du plus gros rouge, mon

triste message amoureux poussait une pointe blanche, aiguë, luisante

et tout à fait hétérogène. Je ne pouvais plus y tenir et je me levai

pour aller reprendre mon bouquet; mais le colonel me prévint, et saisit

le bouquet en me disant: laissez-le-moi donc sentir à mon aise, il

m’_embaume_. Je revins m’asseoir à ma place, et j’étais plus mort que

vif.

«Depuis deux mois, poursuivit le colonel, je goûtais un bonheur

surhumain, quand il nous tomba des nues un officier général, que je fus

désigné pour accompagner jusqu’à Madrid; c’était une absence qui devait

durer pendant quinze jours au moins. Je crus que j’en deviendrais

fou: j’eus la tentation de déserter, de fuir au bout du monde avec ma

Geniola. Heureusement que j’avais alors un intime ami, nommé Lambert,

qui sut me parler raison bien à propos, et qui me détermina, non sans

peine, à remplir ce qu’il appelait un _devoir sacré_. Je partis après

avoir reçu de mon ami Lambert une _promesse sacrée_, celle de veiller

sur ma Geniola avec toute la sollicitude d’un frère ombrageux, ou d’une

duègne de Caldéron. Quel voyage! il me fut impossible de desserrer les

dents avant d’arriver à Madrid, et ce fut pour demander au général s’il

n’avait plus besoin de mes services.»

«Hé mon Dieu! Charles, qu’as-tu donc? dit le colonel avec un air

d’intérêt, en dirigeant vers moi le bouquet. Au même instant, je fermai

les yeux avec une terreur indicible, car le mot _adultère_ flamboyait

à ma vue sous la forme de mon épître que le colonel mettait de plus en

plus en évidence, en balançant dans sa main mon bouquet malencontreux.

[Illustration]

--Je n’ai rien du tout, lui dis-je avec une voix sourde et comme

étranglée.»

«Aussitôt que je fus libéré, reprit le colonel Gouin, je me remis en

selle, et j’arrivai à Orihuella-de-los-Montès onze jours après en être

parti. C’était un voyage d’une rapidité inouïe, et j’avais crevé trois

chevaux de poste afin d’arriver sitôt. La nuit était assez avancée,

et je n’en volai pas moins chez ma Geniola. J’entrai dans la maison

à l’aide d’une clef qui ne m’avait pas quitté, j’arrivai jusqu’à sa

chambre palpitant d’émotion, d’espoir et de bonheur; je n’avançais qu’à

pas comptés pour que Geniola ne se réveillât que dans mes bras; enfin

j’arrivai tout auprès de son lit, et l’émotion qui s’ensuivit me força

de m’appuyer contre un meuble... C’est la seule fois de ma vie où j’ai

compris qu’on peut tomber en défaillance et se trouver mal.» La diction

de mon parent Gouin devint ici tellement brève et saccadée, que tout

ce qu’il y avait d’âpreté farouche et d’énergie dans son caractère

se manifesta subitement à moi, pauvre séducteur d’une autre Geniola!

J’étais comme un condamné qui attend son arrêt, et qui prévoit un arrêt

de mort.

[Illustration]

Le colonel Gouin poursuivit après une pause effrayante. «Ma Geniola

dormait aux bras de mon ami Lambert! Leur sommeil avait l’air calme et

paisible, une veilleuse jetait sa douce clarté sur eux. La première

émotion que j’éprouvai fut tellement violente, que, comme je vous l’ai

dit, je fus obligé de m’appuyer le dos contre une armoire, afin de ne

pas tomber de ma hauteur; mais cet affaissement de corps et d’esprit

ne dura qu’un moment. La soif de la vengeance avait remplacé dans

mon cœur cet amour exalté qui le dévorait. Je la résolus prompte et

complète, ma vengeance; je m’avançai au bord du lit d’un pas lourd et

pesant à dessein de les réveiller. Mon sabre traînait avec fracas à

mes côtés... Geniola et Lambert ouvrirent les yeux. Je restai devant

eux debout, froid et immobile: nous nous regardâmes tous les trois

dans un terrible silence. Je le rompis en leur disant:--Geniola, vous

êtes une infâme! et toi, Lambert, un misérable!--Assassine-moi, dit

Lambert, qui lisait sur mes traits une résolution sanguinaire.--Je ne

t’assassinerai pas, dis-je à Lambert, parce que je ne suis pas un lâche

comme toi: c’est un duel, mais un duel à mort qu’il me faut! Allons,

dépêche-toi: voici des pistolets chargés, poursuivis-je en l’arrachant

du lit et lui montrant les armes que j’avais à la ceinture. Je lui

présentai en même temps ma main gauche fortement serrée, en lui disant:

Pair ou non?--Pair, balbutia Lambert.--Nous comptâmes cinq pièces

d’or.--Ta vie m’appartient! m’écriai-je avec une joie féroce.--Mais

Geniola, qui jusqu’alors était restée muette et immobile, se précipita

à mes pieds.--Grâce! grâce pour lui! dit-elle avec une voix déchirante,

c’est moi qui suis la cause..., je suis la seule coupable!...--Je la

repoussai brusquement en lui disant: Arrière!--Écoute, me dit-elle

avec l’accent du désespoir, écoute-moi bien: si tu l’assassines je me

tuerai.--A ton aise, et comme tu voudras! Geniola s’avança vers la

fenêtre, l’ouvrit, pencha tout son corps en dehors du balcon, puis me

cria:--Meurtrier, que Dieu te maudisse!--Je lui répondis: Bon voyage!

et je déchargeai mon pistolet dans la poitrine de Lambert.»

«Es-tu bête, Charlot! dit le colonel en interrompant son récit,

crois-tu donc que je veux te massacrer parce que tu destines tes

premiers autographes à la collection de madame Gouin?»

Je venais de tomber à la renverse dans mon fauteuil à la vue de mon

billet doux que mon damné cousin avait fait sortir de sa cachette,

attendu que pendant la dernière partie de son histoire, il avait fait

des gestes désordonnés.

[Illustration]

Voilà tout ce qu’il en fut pour ce jour-là. J’allai me coucher avec

l’intention de m’enfuir au plus vite, et le lendemain matin, pendant

que j’étais à plier bagage, mon hôtesse entra dans ma petite chambre

avec son fils aîné qu’elle tenait par la main. Elle me dit tout

uniment, avec douceur, mais avec un air de franchise et de fermeté

déterminée:--«Je viens pour vous restituer je ne sais quel papier qui

est dans cette enveloppe où vous n’aviez pas mis d’adresse, et dont

nous ignorons le contenu. Vous voyez que le cachet en est resté bien

intact? Mais comme vous n’avez et n’aurez jamais aucune raison pour

nous écrire ici, mystérieusement, d’une chambre à l’autre, reprenez

votre lettre, mon bon Charles, et ne pensez pas à nous quitter avant la

fin des vacances.--Mais, voilà déjà huit heures et demie, dépêchez-vous

donc, et n’oubliez pas que votre cousin vous attend pour aller chasser

sous bois.--N’allez pas oublier non plus de m’apporter des pervenches

et des germandrées pour votre bouquet du soir..., après la marche des

_Puritains_, mon ami..., comme à l’ordinaire....» Elle me souriait,

cette belle Constance et cette excellente femme! elle me souriait avec

une sérénité charmante, une simplicité naïve: et, comme je connais ton

bon cœur et ton indulgence pour moi, je t’avouerai que j’en avais les

larmes aux yeux....

--Cela m’a fait penser, me dit encore le rhétoricien, cela m’a

fait observer que, pour être mis au fait des mœurs françaises au

dix-neuvième siècle, il est bon de ne pas s’en rapporter aveuglément

aux comédies de M. Scribe et de M. Duport.

=Eugène DE VALBEZEN.=

[Illustration: L’HERBORISTE.]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 46 / 62 题