I
Mr Arnold de Montmartel se ruina avec les actrices, mais surtout avec
Nina la rousse. Que voulez-vous! Il ne respirait bien que dans les
coulisses et les avant-scènes.
Vous la connaissez cette Nina qui se croit comédienne et qui joue tous
ses rôles avec ses yeux. On frappa Arnold d'un conseil judiciaire; ce
qui l'obligea bientôt à retourner dans ses terres. C'est la suprême
ressource de tous ceux qui veulent vivre en se croisant les bras.
Noblesse oblige--à ne rien faire--hormis le métier de soldât. Arnold
s'y était risqué par son volontariat, disant qu'il se ferait héros si
l'occasion s'en présentait; mais son année de prise d'armes fut toute
pacifique, et il jugea comme tant d'autres qu'il était ridicule de
monter à cheval et de porter un sabre pour ne tuer que le temps.
Il revint à Paris et se jeta tête perdue dans le monde où l'on s'amuse,
faisant du jour la nuit--et de la nuit le jour. On vit son nom trois ou
quatre fois dans les _Échos_ de Paris, parce qu'il eut deux duels et
qu'il fut de deux steeple-chase.
Le vrai steeple-chase, c'était la course à la comédienne dont il avait
eu le malheur de faire le bonheur, c'est-à-dire la fortune. Maintenant,
il ne lui restait qu'à faire le tour de ses terres ou le-tour de son
château,--ou le tour de lui-même pour se juger.
Il vécut seul pendant trois mois au château de Montmartel. Sa mère était
chez une de ses filles à Biarritz; son père, ministre de France en
Amérique, ne voulait plus qu'on lui parlât d'un tel fils.
Arnold n'aimait pas les livres, ne voulant lire que le livre de la vie;
aussi il s'ennuyait comme la nuit sans étoiles. Il méditait une nouvelle
bordée, sur Paris. Il écrivait des lettres tour à tour railleuses et
éplorées à Mlle Nina, laquelle ne lui répondait jamais que par le
télégraphe, cette admirable invention qui nous prive au moins de lire
des romans par lettres.
J'ai voulu, par ces quelques mots, peindre l'état de l'âme de M. de
Montmartel, que j'ai connu chez une femme à la mode, qui donnait à
dîner et qui panachait sa table de viveurs, et de philosophes, dans son
insatiable curiosité.
Arnold se demandait s'il lui faudrait, en attendant qu'une vraie poignée
d'or lui retombât dans la main, se résigner à vivre ainsi en cénobite
dans le château silencieux où l'on s'ennuyait en famille, témoin ses
ancêtres en peinture qui semblaient tous jouer le rôle des chevaliers de
la triste figure.
Dans son désespoir, il appela un de ses amis, un décavé comme lui, qui
profita de l'invitation pour dire à ses créanciers--et surtout à ses
créancières des coulisses--qu'il allait faire un tour dans ses terres:
ce qui reconstitua presque son crédit, car jusque-là on ne savait pas
de biens au soleil à ce Gascon, point hâbleur, ce qui lui donnait un
caractère.
Voilà donc les deux amis bras dessus bras dessous dans l'avenue du
château.
--C'est merveilleux! ton manoir.
--Oui, mon cher, et bâti sur les plans de Du Cerceau.
--Rien que ça? C'est amusant de vivre ici.
--Si amusant, que je m'y ennuie à mourir; mais puisque te voilà, nous
nous ennuierons à deux.
--Ou à trois, reprit M. de Versillac, car Nina est bien capable de
pousser une pointe jusqu'ici.
--Oh! il ne faut pas qu'elle s'y hasarde.
--Pourquoi donc?
On était arrivé au haut du perron.
--Tu vas comprendre.
Arnold conduisit Versillac dans l'ancienne salle des gardes, qui n'était
plus gardée que par les araignées.
--Des ancêtres, s'écria Versillac.
--Tu comprends, mon ami, que ces gens-là fronceraient joliment le
sourcil, si Nina venait leur faire un pied de nez.
--Oh! mon Dieu! jusqu'ici tu t'es si bien moqué des remontrances de ton
père et de ta mère, que tu te fiches pas mal de tes glorieux ascendants.