Lucia se promit de ne pas aller le soir au rendez-vous; mais M. de La
Grange était bien sûr de ne pas l'attendre longtemps sous le berceau de
charmille.
La nuit fut toute noire, un orage éclatait à l'horizon. Lucia arriva
haletante, croyant toujours qu'elle n'irait pas si loin.
Quoique très ému lui-même, le comédien n'oublia rien des ressources
de son jeu. Il parla encore de cette guerre lointaine d'où il ne
reviendrait pas. «Qu'importe! n'aurai-je pas eu le suprême bonheur de
respirer vos cheveux en vous appuyant sur mon coeur? L'amour, c'est une
secousse de joie inespérée, je vous emporterai dans mon souvenir, je
mourrai en disant votre nom.»
Lucia n'entendait plus rien, tant elle était éperdue. «Pourquoi suis-je
venue?» murmura-t-elle. Elle n'avait plus la force de lutter dans ce
terrible moment où deux âmes éperdues n'en font plus qu'une seule.
Quand elle s'arracha des bras de M. de La Grange, elle lui dit:
«Portez-moi jusqu'au perron, car je suis morte.»
Il la reprit dans ses bras et la porta doucement dans l'antichambre.
Elle retrouva la force de lui dire adieu et de marcher jusqu'au grand
salon.
Là, elle tomba sur un fauteuil où elle demeura quelques heures toute
anéantie, ne trouvant ni une idée ni un mot.
Elle se croyait dans un rêve horrible et doux. La première parole qui
lui vint aux lèvres fut:
«C'est impossible! c'est impossible! c'est impossible!» Et elle pressait
sur son coeur les roses baisées par le comédien.