VIII

Lucia se promit de ne pas aller le soir au rendez-vous; mais M. de La

Grange était bien sûr de ne pas l'attendre longtemps sous le berceau de

charmille.

La nuit fut toute noire, un orage éclatait à l'horizon. Lucia arriva

haletante, croyant toujours qu'elle n'irait pas si loin.

Quoique très ému lui-même, le comédien n'oublia rien des ressources

de son jeu. Il parla encore de cette guerre lointaine d'où il ne

reviendrait pas. «Qu'importe! n'aurai-je pas eu le suprême bonheur de

respirer vos cheveux en vous appuyant sur mon coeur? L'amour, c'est une

secousse de joie inespérée, je vous emporterai dans mon souvenir, je

mourrai en disant votre nom.»

Lucia n'entendait plus rien, tant elle était éperdue. «Pourquoi suis-je

venue?» murmura-t-elle. Elle n'avait plus la force de lutter dans ce

terrible moment où deux âmes éperdues n'en font plus qu'une seule.

Quand elle s'arracha des bras de M. de La Grange, elle lui dit:

«Portez-moi jusqu'au perron, car je suis morte.»

Il la reprit dans ses bras et la porta doucement dans l'antichambre.

Elle retrouva la force de lui dire adieu et de marcher jusqu'au grand

salon.

Là, elle tomba sur un fauteuil où elle demeura quelques heures toute

anéantie, ne trouvant ni une idée ni un mot.

Elle se croyait dans un rêve horrible et doux. La première parole qui

lui vint aux lèvres fut:

«C'est impossible! c'est impossible! c'est impossible!» Et elle pressait

sur son coeur les roses baisées par le comédien.

Les douze nouvelles nouvelles · 第 72 / 114 题