Quelques jours après, Mme Léonce Falbert recevait à dîner, dans son
incomparable salle à manger des champs, le curé, le notaire, le
percepteur et le sous-lieutenant.
Elle s'étonna d'abord de trouver que ces gens-là n'étaient pas beaucoup
plus bêtes que les Parisiens. Il est vrai que le curé avait étudié au
séminaire de Saint-Sulpice, le notaire dans une étude de Paris et le
percepteur--c'était bien mieux--était né rue Richelieu et avait fait son
stage au ministère des finances. Je ne parle pas du sous-lieutenant, qui
portait bien sa tête et son sabre.
On dîna donc gaiement. Angèle trouva que le notaire n'était pas trop
timbré et que le percepteur nouait galamment sa cravate blanche. Le
curé n'avait pas trop prêché, parce qu'il buvait doctement. Le
sous-lieutenant se grisa.
Quant tout le monde fut parti:
--Eh bien! Angèle, je suis enchanté de tous les quatre;
recommencerons-nous?
--Toutes les semaines.
Ce fut avec le curé que le notaire fit la visite «de bonne digestion».
Le percepteur vint tout seul.
Tout justement Léonce venait de partir pour Paris. Aussi Angèle
retint-elle le visiteur pendant toute une heure. Était-ce pour lui ou
pour son frère?
Ce magistrat de la cote personnelle était un gamin de Paris qui cassait
les vitres sans savoir s'il les payerait. Il ne doutait de rien et
s'aventurait en tout. La jeune femme, déjà ennuyée, éprouva un vif
plaisir à ce jabotage à la diable.
Le percepteur avait vu tout de suite qu'on pouvait se risquer à «la
blague» avec cette gentille diablesse. Il fut éblouissant contre tout
attente, non pas qu'il ne répandît beaucoup de similor dans la causerie,
mais, loin de Paris, c'était encore de la vraie monnaie.
Quand il s'en alla, Angèle sentit le froid tomber autour d'elle.
Mais, par bonheur, le sous-lieutenant parut à son tour et commença
le siège de cette jeune vertu. Angèle lui fit comprendre qu'il ne la
prendrait pas d'assaut. Mais elle lui avoua qu'elle aimait à voir les
travaux du siège.
Revint Léonce, plus passionné que jamais. Tout un jour sans voir sa
femme! Il la trouva plus distraite que la veille.
--Angèle, tu ne m'aimes pas?
Il se jeta à ses pieds et lui montra deux larmes.
Mais ce n'étaient que deux larmes de mari.
C'est là pour elle le malheur de ceux qui ne sont pas aimés de
s'acharner à leur proie et de vouloir vaincre la nature rebelle. Léonce
s'acharna à cette oeuvre maudite, parce qu'il souffrait horriblement.
--Je veux la vie ou la mort! disait-il, se traînant toujours aux pieds
d'Angèle, dans la pâleur d'un condamné qui attend son recours en grâce.
Obsédée de tant de caresses qui ne portaient pas, de tant de paroles qui
ne parlaient pas au coeur, Angèle dit à Léonce:
--Eh bien! non, je ne t'aime pas!