LE HUITIÈME PÉCHÉ CAPITAL

I

C'était la plus invraisemblable des extravagantes héraldiques.

Il l'aimait jusqu'au ciel: Il l'aimait jusqu'aux abîmes. C'était l'âme

de son âme, là chair de sa chair, la vie de sa vie.

Dès qu'elle n'était plus sous sa main ou sous ses yeux, tout s'arrêtait

en lui, le mouvement de l'idée et le battement du coeur. Il se croyait

dans un Sahara sans oasis, il ne respirait plus que du feu. Et pourquoi

l'aimait-il?

Elle n'était ni belle ni jolie; pas même la beauté du diable; mais elle

avait du diable--je ne sais quoi de la perversité des filles d'Eve qui

donne le vertige à ceux que l'amour affole. Et puis elle avait des

yeux! Ces yeux pers, profonds comme la mer, entraînants comme la vague,

éclatants comme la tempête. Et puis, elle avait des lèvres rouges, des

framboises parfumées qui riaient sur ses dents aiguës. Et puis, elle

avait un sein provocant, qui donnait à sa désinvolture je ne sais quoi

de batailleur et de va-de-l'avant.

Quand il voyait ce sein, il tombait agenouillé et demandait à Angèle la

grâce d'y cueillir des fraises, expression que j'abandonne aux lettrés

de l'avenir.

Si toutes celles qui ne sont ni belles ni jolies n'étaient pas aimées,

ce serait un désastre sur la terre, qui ne vit que par l'amour.

Mais de qui parlons-nous?

J'oubliais. Nous parlons de monsieur et de madame Falbert, deux jeunes

mariés qui filent les derniers jours de leur lune de miel.

Je ne dresserai pas l'arbre généalogique des Falbert, non plus que celui

des Aymar, quoique tout le monde descende d'Adam et Eve, c'est-à-dire

que les hommes sont toujours plus ou moins trompés par les femmes. Voilà

la vraie noblesse héréditaire, puisque c'est la noblesse des passions.

Léonce Falbert, licencié en droit, s'était marié à la veille de

plaider sa première cause. S'il s'était marié, ce n'était pas dans

la préoccupation d'avoir beaucoup d'enfants, mais parce qu'il avait

rencontré dans une petite fête mondaine Mlle d'Aymar, qui prenait tous

les coeurs au cotillon. Il n'y fit pas trop le chevalier de la triste

figure. Il soupa à côté d'elle, il la cajola par toutes les caresses

de la causerie et des oeillades, si bien que Mme Agnès dit à sa fille,

quelques jours après:

--Sais-tu pourquoi tu es distraite? C'est parce que tu penses à M.

Léonce Falbert.

--Pas du tout, maman.

--Alors, s'il demandait ta main, tu lui dirais de repasser?

--Non, je lui dirais oui;

--Et pourquoi épouserais-tu plutôt qu'un autre M. Léonce Falbert?

--Par curiosité.

--Ah! je te reconnais bien là; tout ce que tu fais et tout ce que tu

feras, curiosité, curiosité, curiosité!

--Mais, maman, un roman que j'ai lu malgré toi m'a dit l'autre jour

qu'il fallait lire toutes les pages du livre de la vie.

--Ce roman, ma chère Angèle, ne parle pas comme un livre, mais comme un

roman; car il est dit aussi que, si la vie n'était pas un mauvais livre,

on ne s'y amuserait pas. J'espère que tu ne prends pas au sérieux toutes

ces bêtises-là?

Mlle Angèle ne répondit pas, mais elle pensa que, si sa mère pensait

ainsi, c'est qu'elle était revenue de ces «bêtises-là».

Si Mme d'Aymar avait parlé à sa fille de Léonce Falbert, c'est que le

matin même une amie était venue lui confier les espérances du futur

avocat.

--Futur avocat! s'écrie la mère; ma fille rêve de tous les palais,

excepté du Palais de Justice.

--Rassurez-vous, ma chère amie, M. Léonce Falbert n'est pas si bête que

de se planter devant un mur mitoyen; il sera avocat stagiaire, mais

ce sera le stage de la politique. Son père, qui est membre du conseil

général de son pays, le fera passer député aux prochaines élections

législatives.

--Quelle est son opinion?

--Il n'en a pas.

--Alors, je lui donne ma fille.

Vraie mère de famille! Elle comprenait qu'un homme politique qui n'a pas

d'opinion doit arriver à tout, quel que soit le gouvernement. Outre que

M. Léonce Falbert n'avait pas d'opinion, son père lui donnait vingt-cinq

mille livres de rente. Mme d'Aymar en donnait à peu près autant à sa

fille, si bien que les jeunes mariés pourraient faire bonne figure dans

le monde du palais et de la politique.

Le mariage se fit à trois semaines de là. On se demanda comment Léonce,

avec une si belle tête, avait pu s'amouracher d'un petit chafouin comme

Angèle; car elle eut beau balayer arrogamment l'église d'une belle

traîne de dentelle, nul ne dit au passage: _La mariée est jolie_. Seuls,

les charnels, les lascifs, les libertins louèrent la coupe de son sein.

«Cette belle coupe renversée,» disent les poètes. Les poètes disent

encore: «Un sein abondant.» Là, il eût fallu dire surabondant. Aussi les

mères des filles anémiques disaient-elles tout haut: «C'est scandaleux;

je ne permettrais pas à ma fille de pareilles avant-scènes.»

Les douze nouvelles nouvelles · 第 17 / 114 题