I
C'était la plus invraisemblable des extravagantes héraldiques.
Il l'aimait jusqu'au ciel: Il l'aimait jusqu'aux abîmes. C'était l'âme
de son âme, là chair de sa chair, la vie de sa vie.
Dès qu'elle n'était plus sous sa main ou sous ses yeux, tout s'arrêtait
en lui, le mouvement de l'idée et le battement du coeur. Il se croyait
dans un Sahara sans oasis, il ne respirait plus que du feu. Et pourquoi
l'aimait-il?
Elle n'était ni belle ni jolie; pas même la beauté du diable; mais elle
avait du diable--je ne sais quoi de la perversité des filles d'Eve qui
donne le vertige à ceux que l'amour affole. Et puis elle avait des
yeux! Ces yeux pers, profonds comme la mer, entraînants comme la vague,
éclatants comme la tempête. Et puis, elle avait des lèvres rouges, des
framboises parfumées qui riaient sur ses dents aiguës. Et puis, elle
avait un sein provocant, qui donnait à sa désinvolture je ne sais quoi
de batailleur et de va-de-l'avant.
Quand il voyait ce sein, il tombait agenouillé et demandait à Angèle la
grâce d'y cueillir des fraises, expression que j'abandonne aux lettrés
de l'avenir.
Si toutes celles qui ne sont ni belles ni jolies n'étaient pas aimées,
ce serait un désastre sur la terre, qui ne vit que par l'amour.
Mais de qui parlons-nous?
J'oubliais. Nous parlons de monsieur et de madame Falbert, deux jeunes
mariés qui filent les derniers jours de leur lune de miel.
Je ne dresserai pas l'arbre généalogique des Falbert, non plus que celui
des Aymar, quoique tout le monde descende d'Adam et Eve, c'est-à-dire
que les hommes sont toujours plus ou moins trompés par les femmes. Voilà
la vraie noblesse héréditaire, puisque c'est la noblesse des passions.
Léonce Falbert, licencié en droit, s'était marié à la veille de
plaider sa première cause. S'il s'était marié, ce n'était pas dans
la préoccupation d'avoir beaucoup d'enfants, mais parce qu'il avait
rencontré dans une petite fête mondaine Mlle d'Aymar, qui prenait tous
les coeurs au cotillon. Il n'y fit pas trop le chevalier de la triste
figure. Il soupa à côté d'elle, il la cajola par toutes les caresses
de la causerie et des oeillades, si bien que Mme Agnès dit à sa fille,
quelques jours après:
--Sais-tu pourquoi tu es distraite? C'est parce que tu penses à M.
Léonce Falbert.
--Pas du tout, maman.
--Alors, s'il demandait ta main, tu lui dirais de repasser?
--Non, je lui dirais oui;
--Et pourquoi épouserais-tu plutôt qu'un autre M. Léonce Falbert?
--Par curiosité.
--Ah! je te reconnais bien là; tout ce que tu fais et tout ce que tu
feras, curiosité, curiosité, curiosité!
--Mais, maman, un roman que j'ai lu malgré toi m'a dit l'autre jour
qu'il fallait lire toutes les pages du livre de la vie.
--Ce roman, ma chère Angèle, ne parle pas comme un livre, mais comme un
roman; car il est dit aussi que, si la vie n'était pas un mauvais livre,
on ne s'y amuserait pas. J'espère que tu ne prends pas au sérieux toutes
ces bêtises-là?
Mlle Angèle ne répondit pas, mais elle pensa que, si sa mère pensait
ainsi, c'est qu'elle était revenue de ces «bêtises-là».
Si Mme d'Aymar avait parlé à sa fille de Léonce Falbert, c'est que le
matin même une amie était venue lui confier les espérances du futur
avocat.
--Futur avocat! s'écrie la mère; ma fille rêve de tous les palais,
excepté du Palais de Justice.
--Rassurez-vous, ma chère amie, M. Léonce Falbert n'est pas si bête que
de se planter devant un mur mitoyen; il sera avocat stagiaire, mais
ce sera le stage de la politique. Son père, qui est membre du conseil
général de son pays, le fera passer député aux prochaines élections
législatives.
--Quelle est son opinion?
--Il n'en a pas.
--Alors, je lui donne ma fille.
Vraie mère de famille! Elle comprenait qu'un homme politique qui n'a pas
d'opinion doit arriver à tout, quel que soit le gouvernement. Outre que
M. Léonce Falbert n'avait pas d'opinion, son père lui donnait vingt-cinq
mille livres de rente. Mme d'Aymar en donnait à peu près autant à sa
fille, si bien que les jeunes mariés pourraient faire bonne figure dans
le monde du palais et de la politique.
Le mariage se fit à trois semaines de là. On se demanda comment Léonce,
avec une si belle tête, avait pu s'amouracher d'un petit chafouin comme
Angèle; car elle eut beau balayer arrogamment l'église d'une belle
traîne de dentelle, nul ne dit au passage: _La mariée est jolie_. Seuls,
les charnels, les lascifs, les libertins louèrent la coupe de son sein.
«Cette belle coupe renversée,» disent les poètes. Les poètes disent
encore: «Un sein abondant.» Là, il eût fallu dire surabondant. Aussi les
mères des filles anémiques disaient-elles tout haut: «C'est scandaleux;
je ne permettrais pas à ma fille de pareilles avant-scènes.»