Cette rue fut ouverte en 1842 seulement, sur les terrains dits de la
Boule-Rouge, appartenant à l'Hôtel-Dieu de Paris, en vertu d'une
donation fort ancienne faite par _Geoffroy_ cordonnier à Paris, et
_Marie_, son épouse, lesquels, d'après le contrat, à la date du mois
d'avril 1261[104], ont cédé _aux pauvres_ de l'Hôtel-Dieu une pièce de
terre de huit arpents située vis-à-vis la grange qui est appelée la
_Grange-Bataillière_; plus un arpent et demi de vignes, sis en trois
pièces dans la censive de Saint Germain-des-Prés (avec réserve de
l'usufruit); plus _quarante sols parisis_ de rente annuelle et
perpétuelle à prendre sur une maison appartenant auxdits sieur et dame.
«En récompense de quoi, dit le contrat, les Frères dudit Hôtel-Dieu ont
concédé à toujours auxdits Geoffroy et Marie la participation, comme ils
l'ont eux-mêmes, aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et se
feront à l'avenir au susdit Hôtel-Dieu. Et aussi ont promis lesdits
Frères de donner et fournir, en récompense de ce qui précède, auxdits
Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant d'eux, tout ce qui
sera nécessaire pour la _nourriture et l'habillement_ à la manière des
Frères et des Soeurs dudit Hôtel-Dieu, quelle que soit leur manière
d'être et dans quelque état qu'ils deviennent et se trouvent.»
Cet acte est intéressant à rappeler sous plus d'un rapport: il fut passé
en plein moyen-âge, dans ces temps si fort décriés et souvent calomniés
par certains écrivains de peu de science ou de peu de bonne foi. Il
montre la sollicitude dont les _pauvres_, ces membres souffrants de
Jésus-Christ, étaient l'objet alors; car ce n'est pas à l'établissement,
c'est aux pauvres mêmes, qu'on y soignait et entretenait en grand
nombre, qu'est faite la donation; les bons Frères ne sont là que leurs
représentants; c'est en leur nom qu'ils acceptent et aux conditions si
touchantes qu'on a vues. Cet acte prouve encore que l'aisance, la
richesse même, n'étaient point en ce temps, comme on est porté à le
croire, le partage uniquement des classes supérieures, de la noblesse en
particulier, puisque de petits bourgeois de Paris, en exerçant une
industrie assurément des plus modestes, avaient pu acquérir une fortune
si considérable même pour l'époque.
Une partie de ces terrains, restés la propriété de l'hospice, fut
vendue, au mois de novembre 1840, pour la somme énorme de 3,075,800 fr.,
à MM. Maufra et Pène; ce dernier fut autorisé, par ordonnance royale du
10 janvier 1842, à ouvrir sur cet emplacement une rue nouvelle, dite rue
_Geoffroy-Marie_, en souvenir du cordonnier et de sa femme, les anciens
et généreux donataires. On ne saurait trop applaudir à cet acte de
gratitude pour les deux pauvres bourgeois du treizième siècle, dont le
bienfait si considérable, qui n'avait eu d'autre mobile que la charité,
remis en lumière et comme rajeuni par la publicité, obtient ainsi après
tant d'années sa récompense temporelle, sans préjudice de l'autre bien
autrement précieuse et qu'ont reçue dès longtemps sans doute _Geoffroy_
et _Marie_.
[104] Sous le règne de Saint-Louis.