BELSUNCE.

Quel nom méritait mieux d'être rappelé à la postérité que celui du grand

Évêque dont le souvenir est resté si glorieusement populaire! Il n'en

fut point ainsi du chevalier Roze, non moins admirable, non moins

héroïque dans les mêmes circonstances et pourtant à peu près inconnu du

plus grand nombre des lecteurs, et à plus forte raison de ceux qui ne

lisent pas. Aussi c'est un devoir comme un plaisir pour nous de ne point

séparer ces deux noms unis dans une même pensée de dévouement, et qui

vivront à jamais dans le coeur des Marseillais reconnaissants.

«À Belsunce, dit très-bien un historien, la gloire d'avoir représenté en

face du danger le prêtre chrétien et le clergé français; au chevalier

Roze la gloire d'avoir déployé ce genre de courage qui ne manque pas

plus à l'armée française quand, au lieu de soldats ennemis, ce sont les

fléaux de la nature qu'on lui donne à combattre pour le bien de

l'humanité[21].»

Parlons de Belsunce d'abord.

Henri-François-Xavier de Belsunce de Castelmoron, naquit au château de

la Force dans le Périgord, le 4 décembre 1671, d'Armand de Belsunce,

marquis de Castelmoron, baron de Gavaudan, etc. Après avoir fait ses

études à Paris au collége de Louis-le-Grand, il en sortit pour entrer

dans la Compagnie de Jésus où, pendant plusieurs années, il enseigna

avec distinction la grammaire et les humanités. «Appelé par la

Providence à une plus haute destination, dit M. l'abbé Jauffret, de

Metz[22], il sortit de cette compagnie en conservant toujours pour elle

l'estime la mieux méritée, la plus vive reconnaissance et la plus tendre

affection.»

Nommé par le roi à l'abbaye de La Réole puis à celle de

Notre-Dame-des-Chambons, et grand vicaire de l'évêque d'Agen, il fut

appelé, le 19 janvier 1709, à remplacer à Marseille le pieux prélat dont

la mort récente laissait le siége vacant. On n'en pouvait choisir un

plus digne, d'après le témoignage que lui rendait un orateur, écho

fidèle des jugements contemporains: «Je vois, dit M. Maire, chanoine de

l'église cathédrale de Marseille, dans son Oraison funèbre de Belsunce,

je vois un épiscopat de plus de quarante-cinq ans, dont tous les moments

ont été occupés et sanctifiés par le zèle le plus ardent, le plus vif et

le plus infatigable.... Je le vois... à la tête des fidèles ministres

qu'il a choisis pour ses coopérateurs, il se charge du travail le plus

pénible. Il prêche tous les jours et souvent jusqu'à quatre fois par

jour; il prépare le peuple à recevoir les sacrements de la

réconciliation et de la communion; il porte le pain eucharistique dans

les maisons et dans les hôpitaux, et il lui arrive souvent de le

distribuer, lui seul dans une matinée, à plus de 4,000 personnes.»

Ses revenus passaient pour la plus grande partie en aumônes, et lui-même

dans le secret, autant qu'il lui était possible, il se plaisait à

visiter les familles pauvres pour leur prodiguer les secours en tous

genres avec les sages conseils et les paternelles exhortations. Mais ce

fut surtout lorsque Marseille se vit désolée par le plus terrible des

fléaux,

La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom[23],

que la charité, que le dévouement de Belsunce éclata d'une façon non

moins touchante qu'admirable, et rendit son nom illustre à jamais.

Dans les premiers jours du mois de mai de l'année 1720, un navire venu

de l'Orient (Syrie) apportait le germe fatal. Plusieurs de ses passagers

déposés au lazaret ayant succombé, le mal se propagea bientôt avec une

effrayante rapidité, surtout quand il eut franchi la limite des

_infirmeries_, et jeta dans la ville la consternation et la stupeur.

Sous le coup de la première épouvante, beaucoup même des citoyens

notables ou des fonctionnaires prirent la fuite. «On n'oublia rien, dit

l'abbé Jauffret, pour persuader à l'Évêque que l'intérêt de la religion

et celui de son peuple exigeaient qu'il mît ses jours à couvert.

«À Dieu ne plaise! répondit-il, que j'abandonne un peuple dont je suis

obligé d'être le père. Je lui dois et mes soins et ma vie, puisque je

suis son pasteur.»

Aussitôt il assemble les curés et les supérieurs des communautés, qui

s'étaient dévoués comme lui au service des pestiférés; il leur donne ses

instructions en applaudissant à leur zèle, et lui-même, le premier,

intrépide, infatigable, il saura donner l'exemple du dévouement, d'un

dévouement qui n'aura pas un instant non pas de défaillance mais

seulement d'hésitation pendant les longs mois que dura la contagion.

Pour savoir ce que fut celle-ci il faut lire ce qu'en dit le courageux

pontife dans son mandement du 22 octobre 1720, dont nous détachons

seulement ce passage si terriblement éloquent:

«... Sans entrer dans le secret de tant de maisons désolées par la peste

et la faim, où l'on ne voyait que des morts et des mourants, où l'on

n'entendait que des gémissements et des cris, où des cadavres, que l'on

n'avait pu faire enlever, pourrissant depuis plusieurs jours auprès de

ceux qui n'étaient pas encore morts et, souvent dans le même lit,

étaient pour ces malheureux un supplice plus dur que la mort même! Sans

parler de toutes les horreurs qui n'ont pas été publiques, de quels

spectacles affreux, vous et nous, pendant près de quatre mois,

n'avons-nous pas été et ne sommes-nous pas encore les tristes témoins?

Nous avons vu, pourrons-nous jamais nous en souvenir sans frémir et les

siècles futurs pourront-ils y ajouter foi? nous avons vu tout à la fois

toutes les rues de cette ville bordées des deux côtés de morts à demi

pourris, si remplies de hardes et de meubles pestiférés jetés par les

fenêtres que nous ne savions où poser les pieds! toutes les places

publiques, toutes les portes des églises traversées de cadavres

entassés, et en plus d'un endroit mangés par les chiens sans qu'il fût

possible, pendant un nombre considérable de jours, de leur procurer la

sépulture!... Nous avons vu, dans le même temps, une infinité de malades

devenus un objet d'horreur et d'effroi pour les personnes mêmes à qui la

nature devait inspirer pour eux les sentiments les plus tendres et les

plus respectueux, abandonnés de ce qu'ils avaient de plus proche, jetés

inhumainement hors de leurs propres maisons, placés sans aucun secours

dans les rues parmi les morts dont la vue et la puanteur étaient

intolérables.... Nous avons vu les corps de quelques riches du siècle

enveloppés d'un simple drap et confondus avec ceux des plus pauvres et

des plus misérables en apparence, jetés comme eux dans de vils et

infâmes tombereaux et traînés avec eux sans distinction à une sépulture

profane, hors de l'enceinte de nos murs; Dieu l'ordonnant ainsi pour

faire connaître aux hommes la vanité et le néant des richesses de la

terre et des honneurs après lesquels ils courent avec empressement...

Cette ville enfin, dans les rues de laquelle il y a peu de temps on

avait de la peine à passer par l'affluence ordinaire du peuple qu'elle

contenait, est aujourd'hui livrée à la solitude, au silence, à

l'indigence, à la désolation, à la mort.»

Mais quelle est la cause première du fléau et de tous les malheurs qu'il

entraîne à sa suite? L'homme apostolique, malgré sa compassion pour ceux

qui souffrent, ne peut se la dissimuler, et la tendresse paternelle ne

saurait étouffer sur ses lèvres le cri de la vérité. Écoutons: «N'en

doutons pas, mes très-chers frères, c'est par le débordement de nos

crimes que nous avons mérité cette effusion des vases de la colère et de

la fureur de Dieu. L'impiété, l'irréligion, la mauvaise foi, l'usure,

l'impureté, le luxe monstrueux se multipliaient parmi vous: la sainte

loi du Seigneur n'y était presque plus connue; la sainteté des dimanches

et des fêtes profanée; les saintes abstinences ordonnées par l'Eglise et

les jeûnes également indispensables violés avec une licence scandaleuse,

les temples augustes du Dieu vivant devenus pour plusieurs des lieux de

rendez-vous, de conversation, d'amusements; des mystères d'iniquité

étaient traités jusqu'au pied de l'autel, et souvent dans le temps du

divin sacrifice; le Saint des saints était personnellement outragé dans

le très-saint Sacrement par mille irrévérences et par une infinité de

communions indignes et sacriléges!... si donc nous éprouvons combien il

est terrible de tomber entre les mains d'un Dieu en courroux, si nous

avons le malheur de servir d'exemple à nos voisins et à toutes les

nations, n'en cherchons point la cause hors de nous.»

Ce langage paraîtra peut-être sévère à quelques-uns aujourd'hui, mais il

ne semblait que juste à ceux qui l'entendaient. Ils savaient d'ailleurs

ce qu'il en coûtait pour parler ainsi à leur saint évêque qu'ils avaient

vu, qu'ils voyaient sans cesse donner l'exemple de l'absolu dévouement,

comme il avait fait naguère de toutes les vertus. Son zèle, disent à

l'envi les historiens, son zèle le multiplie en quelque sorte; on le

voit parcourir les rues à travers des monceaux de cadavres infectés; il

entre dans les maisons dont la puanteur est extrême; il y réconcilie les

pécheurs couchés avec des morts sur le même lit, les console, les

encourage et sacrifie tout à la douceur inexprimable de les voir mourir

chrétiens. Les secours spirituels qu'il prodiguait aux malades étaient

d'autant plus précieux qu'ils ne tardèrent pas à devenir rares par la

mort d'un grand nombre de prêtres qui, dans l'exercice de leurs

périlleuses fonctions, avaient trouvé sous ses yeux le martyre et la

couronne de la charité... En même temps, il répand entre les mains des

pauvres, tourmentés par la famine, tout ce qu'il a d'argent. Il se prive

du nécessaire pour fournir à leurs besoins.

Il se montre partout où le danger l'appelle;

Partout où le fléau semble le plus affreux,

Il vole, et ses secours sont au plus malheureux,

a dit admirablement le poète[24]. Afin qu'aucun ne fût oublié, il réunit

tous les indigents qui se présentent dans une vaste enceinte où, pendant

plusieurs mois, chaque jour, il leur rend visite pour leur distribuer ou

leur faire distribuer les secours dont ils ont besoin.

Le fléau cependant continuant ses ravages, le pieux prélat, convaincu

que de Dieu seul on pouvait obtenir la cessation d'une telle calamité,

résolut de consacrer, par un voeu solennel sa personne et son diocèse au

Sacré-Coeur de Jésus. Ce fut dans ce but qu'il publia le Mandement dont

nous avons donné plus haut un extrait, et il fixa au 1er novembre,

jour de la Toussaint, la célébration de cette fête qui se fit avec les

cérémonies les plus augustes. Dès le matin, le son des cloches,

silencieuses depuis quatre mois, vint réjouir les Marseillais dont les

coeurs se réveillèrent à la foi comme à l'espérance.

Toutes les églises se trouvant fermées depuis longtemps, le prélat fit

dresser un autel au bout du Cours. Il s'y rendit processionnellement à

la tête de son clergé, marchant la tête et les pieds nus, la corde au

cou et la croix entre les bras. Après avoir prononcé l'amende honorable,

suivie d'une exhortation des plus pathétiques, souvent interrompue par

les larmes et les sanglots des assistants, il prononça à voix haute, la

formule de la consécration du diocèse au Sacré-Coeur, puis enfin célébra

solennellement le Saint-Sacrifice. Le peuple, agenouillé sur la place et

dans les rues voisines, s'unissait du fond du coeur à son évêque, et le

rayonnement des visages au milieu du deuil témoignait de la confiance de

tous dans ces invocations suprêmes. Cette espérance ne fut point

trompée; à dater de ce jour, la contagion commença visiblement à

décroître et Marseille sembla renaître. On avait craint que la réunion

de tant de personnes sur un même point n'amenât une recrudescence du

fléau, il n'en fut rien; la maladie avait perdu toute sa force et si

quelque étincelle de la contagion parut se montrer encore, elle

s'éteignit aussitôt.

Pour récompenser le zèle du prélat, le Roi, dans l'année de 1746, le

nomma à l'archevêché de Laon, la seconde pairie de France; mais Belsunce

ne put se résigner à se séparer de ses ouailles qui lui étaient

devenues plus chères que jamais et que désolait la nouvelle de son

départ. Quelques années après, il refusa pareillement l'archevêché de

Bordeaux, en déclarant qu'il voulait mourir au milieu de son troupeau,

comme il fit en effet plus tard. Car, pendant une longue suite d'années,

il continua d'édifier les pieux fidèles par l'exemple de ses vertus

comme aussi de les éclairer, en les prémunissant contre les erreurs en

vogue, jansénisme ou philosophisme, par ses instructions pastorales si

remarquables et bien dignes de celui qu'on désignait partout sous le nom

du _saint et savant évêque de Marseille_. Après Clément XIII qui l'avait

décoré du pallium, Benoît XIII, dans un bref du 13 décembre 1751, lui

adressait ses félicitations dans les termes suivants: «Nous vous

regardons comme notre joie et notre couronne, et comme la gloire et le

modèle des pasteurs de toutes les églises. Nous craignons même de

diminuer plutôt que d'augmenter l'éclat de vos vertus pastorales en

ajoutant de nouveaux éloges à ceux que vous avez mérités et que vous ont

si justement donnés nos prédécesseurs. Nous sommes persuadé qu'il n'y a

personne qui ne connaisse votre nom et qui ne le célèbre par de justes

éloges.»

Ce langage est la meilleure réponse qu'on puisse opposer aux assertions

de certains biographes modernes, entre lesquels on s'étonne de trouver

le rédacteur de la _Biographie universelle_, et qui ne sont que l'écho

des jansénistes, «lesquels, dit l'_Encyclopédie catholique_, lui ont

fait un crime d'être resté attaché aux saines doctrines de l'Église;

mais ce n'est pas d'eux qu'il faut apprendre à juger Belsunce; c'est

dans ses oeuvres qu'il s'est peint, dans ses _Instructions pastorales_,

qui toutes se distinguent par une piété douce et tendre, que ceux mêmes

qui l'ont accusé d'intolérance sont forcés de reconnaître.» Entre ces

éloquents écrits, on cite tout particulièrement le _Traité de la bonne

mort_ et les deux discours sur la _Prédestination_ et sur la _Grâce_,

qui, d'après l'abbé Jauffret, «placent leur auteur au rang de nos plus

illustres docteurs.» Supérieure cependant, peut-être, me semble

l'instruction sur l'_Incrédulité_, où je n'ai que l'embarras du choix

entre les passages éloquents. Je me borne à deux courtes citations:

«Ce n'est plus en secret, c'est ouvertement et avec une hardiesse

étonnante que l'incrédulité se montre sans voile et que partout elle

proclame impunément ses dogmes pernicieux. Peu contente de proposer

furtivement et sans dessein quelques difficultés détachées et

indépendantes les unes des autres, comme elle le faisait autrefois, elle

forme aujourd'hui des systèmes pleins à la vérité d'absurdités, de

contradictions, mais présentés sous les couleurs les plus capables de

tromper et d'entraîner dans l'erreur les faibles et les ignorants, et de

faire illusion à tous ceux dont les coeurs sont déjà séduits par leurs

passions.... Des coeurs déjà subjugés ou violemment sollicités par leurs

passions désirent que les systèmes mis sous leurs yeux soient

véritables, et plus ils le désirent plus aussi sont-ils portés à les

admettre comme certains.»

Plus loin nous lisons: «Parce qu'un homme a le tort de ne pas croire en

Dieu, nous dit un fameux sceptique, faut-il l'injurier?»--Voilà sans

doute bien de l'urbanité, bien de la charité, bien de la modération

mais malheureusement il n'en fait paraître que pour les incrédules. Il

est bien éloigné de garder les mêmes ménagements lorsqu'il parle de ceux

qui, connaissant les dangers des passions dont il est le panégyriste,

travaillent à les affaiblir et voudraient pouvoir les éteindre. Il

s'abandonne à leur égard à toute la vivacité de son tempérament et à

toute l'amertume de son faux zèle; il ne craint plus de manquer

d'urbanité et de blesser la charité en leur attribuant le _comble de la

folie_ et les traitant de _forcenés_.»

Ces pages ne semblent-elles pas écrites d'hier, et à l'adresse de

certains journalistes, toujours prompts à crier contre l'intolérance,

mais peu soucieux de prêcher d'exemple; car ils ne se font aucun

scrupule, à l'occasion, et même sans occasion, d'attaquer, calomnier,

injurier les catholiques, les prêtres, les évêques, et le Pape lui-même,

le Pape surtout.

Belsunce, lorsqu'il parlait avec cette vigueur apostolique, était déjà

presque octogénaire et cette parole prophétique était en même temps un

adieu. Après avoir joui longtemps d'une santé des plus robustes, le 4

juin 1755, il succombait à une atteinte de paralysie suivie d'apoplexie.

Quoique privé de la parole, il conserva toute sa connaissance, et par

ses regards et par des signes témoignait encore de sa résignation et de

sa piété. Après avoir reçu les saintes onctions, il s'endormit du

sommeil des justes. Est-il besoin de dire la solennité de ses

funérailles et l'affluence d'un peuple immense accouru des points les

plus éloignés du diocèse et qui par ses larmes attestait sa vénération

et ses regrets? À voir ce deuil on eût dit autant de fils autour du

cercueil du plus tendre des pères.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 30 / 84 题