BEETHOVEN (LOUIS VAN)

Contrairement à ce qui arriva pour Mozart et pour beaucoup d'autres,

l'instinct musical ne se révéla point chez Beethoven tout d'abord. Un de

ses compagnons d'enfance, M. Baden, dont le témoignage positif infirme

les récits de plusieurs biographes, raconte qu'il fallut user de

violence pour lui faire commencer l'étude de la musique, et que, pendant

les premiers temps, plus d'une fois il fut battu parce qu'il refusait de

se mettre au piano. M. Baden d'ailleurs ajoute, qu'une fois ces premiers

dégoûts surmontés, merveilleux furent les progrès du jeune Louis dans

cet art pour lequel il se passionna bientôt et qui devait si fort

l'absorber, témoin cette anecdote:

Beethoven entre un jour chez un restaurateur pour dîner. Il prend la

carte des mets du jour pour choisir ce qui lui convient, mais au même

instant, une idée musicale se présente à sa pensée. Vite il saisit son

crayon et retournant la carte, il écrit sous la dictée de son

inspiration et couvre de notes la page blanche qu'il met ensuite dans sa

poche. Alors revenu à lui et voyant le garçon s'approcher, il tire sa

bourse et demande ce qu'il doit:

«Vous ne devez rien, monsieur, puisque vous n'avez pas dîné.

--Comment, je n'ai pas dîné! En êtes-vous bien sûr?

--Très-sûr, monsieur, et mieux que moi vous devez le savoir.

--Alors c'est différent, donnez-moi quelque chose.

--Que désirez-vous?

--Ce que vous voudrez.

Mais n'anticipons point et revenons de quelques pas en arrière, car la

jeunesse de l'illustre maître offre quelques particularités dignes

d'intérêt. Beethoven (Louis) naquit à Bonn, sur le Rhin, le 10 décembre

1770, d'une famille originaire de Hollande, ce qui explique la particule

_Van_ qui précède le nom de l'illustre compositeur.

Beethoven apprit de son père, dès l'âge de cinq ans, les premiers

principes de la musique. Son maître de piano fut Vander Eden, organiste

de la cour, qui de lui-même offrit ses conseils et, en véritable

artiste, donna gratuitement ses leçons. Après sa mort arrivée en 1782,

son successeur Neefe ne se montra pas moins bienveillant; il est vrai

que l'enfant, attirant déjà l'attention publique par ses rares

dispositions, lui était recommandé par l'électeur Maximilien d'Autriche.

Neefe n'hésita pas à initier de suite son élève aux grandes conceptions

de Bach et Haendel, et l'enthousiasme de l'enfant fut tel que, non

content d'exécuter sur le piano ces admirables compositions, il voulut

s'essayer à les imiter, tout ignorant qu'il fût des règles de

l'harmonie, et composa plusieurs morceaux (sonates et chansons) où se

trahit surtout son inexpérience et qu'il désavoua plus tard comme

l'oeuvre indigne d'un débutant.

Vers l'année 1786 ou 1787, il fit un voyage à Vienne dans le seul but

de voir Mozart, dont il admirait passionnément la musique. Après avoir

lu la lettre d'introduction et de recommandation, Mozart dit au visiteur

de se mettre au piano et d'improviser. Le brillant et la sûreté de

l'exécution firent croire au maëstro que ce qu'il entendait était appris

de mémoire, et il ne put dissimuler ce soupçon au jeune homme. Celui-ci,

un peu piqué, dit avec vivacité:

«Eh bien! donnez-moi vous-même un thème, celui que vous voudrez.

--Soit, reprit Mozart, ajoutant en à-parté: je vais bien t'attraper.

Et au bout de quelques instants, il remettait à Beethoven un sujet de

fugue hérissé de difficultés et qui pour un débutant offrait plus d'un

piége. Mais le jeune artiste sut les deviner, et ce thème presque

impossible il le développa avec tant de force, de verve, de génie, que

Mozart, confondu, se leva doucement, et se glissant sur la pointe du

pied dans la pièce voisine, dit à des amis qui s'y trouvaient:

«Faites attention à ce jeune homme, vous en entendrez parler quelque

jour.»

Après la mort de son père, (1792) Beethoven quitta la ville de Bonn, qui

lui offrait trop peu de ressources, et se rendit de nouveau à Vienne,

mais avec la pensée, cette fois, de s'y fixer. Il n'y retrouva plus

Mozart, mais la Providence lui ménageait un protecteur plus puissant et

non moins zélé dans la personne du prince Lichnowsky, «un de ces nobles

seigneurs, dit Fétis[11], comme on en rencontrait alors en Autriche et

dont la générosité ne connaissait pas de bornes pour l'encouragement des

hommes de talent.» Passionné pour la musique, il accueillit Beethoven

avec une bonté parfaite, lui assura une pension de 600 florins et voulut

qu'il demeurât dans son hôtel. La princesse partageait les goûts de son

mari et ne témoigna pas moins de bienveillance à l'artiste, profondément

reconnaissant, mais qui, de l'aveu de son ami Schindler, ne savait point

assez maîtriser les inégalités de son caractère et les brusqueries de

son humeur: «Personne n'était moins aimable que lui dans sa jeunesse,»

et la princesse, qui savait faire la part de la faiblesse humaine, eut

plus d'une fois à l'excuser auprès de son mari, moins porté à

l'indulgence pour ces fugues de l'artiste.

Beethoven, apprécié alors surtout comme exécutant et improvisateur,

successivement fit connaître et jouer plusieurs grandes compositions,

entre autres la Symphonie en _ut majeur_, la Symphonie en _ré_, et le

grand Septuor, qui étendirent sa réputation au loin. Ces divers

ouvrages, composés dans un intervalle de 10 ans, de 1790 à 1800,

appartiennent à sa première manière, moins personnelle, et dans

laquelle, malgré le mérite incontestable, se trahit l'influence d'Haydn

et de Mozart pour lesquels, à cette époque, l'artiste professait une

admiration enthousiaste.

Beethoven, sans nul souci de la vie matérielle, et sûr du lendemain,

jouissait paisiblement de ses succès, en rêvant des oeuvres nouvelles,

d'un caractère plus original et plus puissant, lorsque tous-à-coup,

hélas! il vit se couvrir des plus sombres nuages cet horizon que

l'espérance peignait de si riantes couleurs et déroulait avec

d'immenses et ravissantes perspectives. Faibles et ignorants que nous

sommes! Qui de nous n'est porté à envier, comme des mortels fortunés

entre tous, les privilégiés du génie et de la gloire, en oubliant trop

facilement que, par une loi mystérieuse, qui tient à un dessein profond

de la Providence, ils sont presque toujours aussi les prédestinés du

malheur. La couronne de lauriers sur leur front s'entrelace à la

couronne d'épines. Cette organisation supérieure, mais d'autant plus

délicate qui les tire hors de pair, les rend aussi plus vulnérables à la

douleur; ils ressemblent à ces pics élevés dont le sommet tout d'abord

attire la foudre. Et puis, comme l'a dit admirablement un poète

contemporain, malheureux lui surtout par sa faute, la souffrance, qui

fait vibrer en eux les cordes intimes, est d'ordinaire la source la plus

féconde d'inspiration:

Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur.

Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète,

Que ta voix ici-bas doive rester muette.

Les plus désespérés font les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

.................

Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,

De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,

Ce n'est pas un concert à dilater le coeur.

Leurs déclamations sont comme des épées;

Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant;

Mais il y pend toujours une goutte de sang[12].

Son protecteur le plus généreux étant venu à mourir, (1801) Beethoven

perdit sa pension alors que la guerre qui troublait l'Allemagne

diminuait beaucoup ses autres ressources. Il habitait alors avec ses

deux frères, chargés de tous les détails de la vie commune, afin que

l'artiste ne fût en rien distrait de son travail; mais tout probablement

sa bourse supportait seule la dépense. Aussi la gêne, dont il a souffert

par malheur presque toute sa vie, ne devait pas être moindre à cette

époque que plus tard, quand en envoyant à Ries une sonate pour la vendre

à Londres, il écrivait: «Cette sonate a été écrite dans des

circonstances bien pénibles; car il est triste d'être obligé d'écrire

pour avoir du pain. C'est là où j'en suis maintenant.»

Dans une autre lettre d'une date plus récente, il dit encore: «Si je

n'étais pas si pauvre et obligé de vivre de ma plume, je n'exigerais

rien de la Société Philharmonique; mais dans la position où je me

trouve, il faut que j'attende le prix de ma symphonie.»

La situation toujours précaire de Beethoven ne lui permit pas de se

marier ainsi qu'il résulte d'une lettre écrite à son ami Wegeler en

1801: «Mon infirmité me poursuit partout comme un spectre; fuyant les

hommes, je devais paraître misanthrope, ce que pourtant je suis peu. Ce

changement a été produit par une aimable et charmante fille (Mlle

Julie de Guicciardi) qui m'aime et que j'aime aussi. Voilà depuis deux

ans quelques moments de bonheur et c'est la première fois que je sens

que le mariage pourrait me rendre heureux. Mais, hélas! elle est

au-dessus de mon rang; de plus il m'est impossible dans ce moment de

songer à me marier, il faut que je travaille à me faire un sort.» Le

mariage donc ne se fit point et l'artiste eut le chagrin de voir celle

qu'il aimait en épouser un autre, le comte de Gallenberg.

Ce ne fut pas encore là pourtant sa plus grande douleur: elle lui vint

de l'infirmité, cruelle surtout pour un musicien, dont il avait ressenti

les premières atteintes dès l'année 1798, et qui fit des progrès trop

rapides. Car, par une lettre de Beethoven à Wegeler, sous la date du 29

juin 1800, on voit que sa surdité avait pris un caractère grave.

Cependant le pauvre artiste, qui en éprouvait une sorte d'humiliation,

s'efforçait de dissimuler son infirmité, favorisé en cela par la

connivence inconsciente de ses amis attribuant à sa distraction

habituelle ce défaut d'audition. Ries, son élève, fut deux ans avant de

s'en apercevoir. Un jour qu'il se promenait avec Beethoven, en

traversant un bois, il entendit les sons d'une flûte dont un berger

jouait non sans talent. Ravi de cette mélodie champêtre, Ries se tourna

vers le maître pour lui demander ce qu'il en pensait, mais quelle ne fut

pas sa surprise quand Beethoven, après avoir prêté attentivement

l'oreille, lui dit avec un accent douloureux qu'il n'entendait rien,

rien.... Tout le reste de la promenade, il fut silencieux et Ries fit de

vains efforts pour l'arracher à sa pénible préoccupation.

Tous les remèdes ordinaires épuisés, et la médecine avouant presque son

impuissance, l'illustre maëstro dut s'affermir de plus en plus dans

cette conviction désolante pour lui que son mal était incurable. Ce

qu'il souffrit alors, lui-même nous l'apprend par la peinture qu'il a

faite de son état, dans une espèce de testament, écrit en octobre 1802,

et dont le brouillon s'est retrouvé dans ses papiers après sa mort.

«Ô hommes qui me croyez haineux, intraitable ou misanthrope, et qui me

représentez comme tel, combien vous me faites tort! Vous ignorez les

raisons qui font que je vous parais ainsi. Dès mon enfance, j'étais

porté de coeur et d'esprit au sentiment de la bienveillance: j'éprouvais

même le besoin de faire de belles actions; mais songez que, depuis six

années, je souffre d'un mal terrible qu'aggravent d'ignorants

médecins.... Pensez que, né avec un tempérament ardent, impétueux,

capable de sentir les agréments de la société, j'ai été obligé de m'en

séparer de bonne heure et de mener une vie solitaire. Si quelquefois je

voulais oublier mon infirmité, oh! combien j'en étais durement puni par

la triste et douloureuse épreuve de ma difficulté d'entendre. Et

cependant il m'était impossible de dire aux hommes: _Parlez plus haut,

criez, je suis sourd!_ Comment me résoudre à avouer la faiblesse d'un

sens qui aurait dû être chez moi plus complet que chez tout autre, d'un

sens que j'ai possédé dans l'état de perfection.... Vivant presque

entièrement seul, sans autres relations que celles qu'une impérieuse

nécessité commande, semblable à un banni, toutes les fois que je

m'approche du monde, une affreuse inquiétude s'empare de moi; je crains

à tout moment d'y faire apercevoir mon état.»

Voilà, il faut en convenir, un étrange amour-propre! On ne doit rougir

que de ses fautes et de ce qui mérite le blâme. Mais pourquoi cette

honte pour ce qui n'était qu'un malheur, fait pour éveiller la sympathie

et la commisération chez tout homme de coeur? Quoique Beethoven eût déjà

composé l'admirable oratorio du _Christ au Mont des Oliviers_, il semble

qu'à cette époque l'illustre artiste ne pût être protégé contre la

tentation du désespoir par la croyance religieuse, chez lui ébranlée ou

à l'état vague; il n'arriva que plus tard, par la réflexion et la

lecture, à la sérénité de la foi et même à une sorte de mysticisme qui

donne un caractère particulier à ses derniers ouvrages. Sans nul doute,

au temps dont nous parlons, cette sublime consolation lui manquait,

puisqu'il en vint à écrire: «Pourtant lorsque, en dépit des motifs qui

m'éloignaient de la société, je m'y laissais entraîner, de quel chagrin

j'étais saisi quand quelqu'un, se trouvant à côté de moi, entendait de

loin une flûte et que moi je n'entendais rien!... J'en ressentais un

chagrin si violent que _peu s'en fallait que je ne misse fin à ma vie_.

L'art seul m'a retenu; il me semblait impossible de quitter le monde

avant d'avoir produit tout ce que je sentais devoir produire. C'est

ainsi que je continuais cette vie misérable, oh! bien misérable avec une

organisation si nerveuse qu'un rien peut me faire passer de l'état le

plus heureux à l'état le plus pénible. Patience! c'est le nom du guide

que je dois prendre et que j'ai déjà pris; j'espère que ma résolution

sera durable jusqu'à ce qu'il plaise aux Parques impitoyables de briser

le fil de ma vie. Peut-être éprouverai-je un mieux, peut-être non;

n'importe, je suis résolu à souffrir. Devenir philosophe dès l'âge de

vingt-huit ans, cela n'est pas facile, moins encore pour l'artiste que

pour tout autre.»

Chose étonnante et merveilleuse puissance du génie! au milieu de ces

cruelles souffrances physiques et morales, le travail de l'artiste

n'avait été que peu interrompu; car, dans cette période, nous le voyons

composer _Fidelio_, opéra en deux actes, le seul qu'il ait fait, la

cantate d'Adélaïde, la _Symphonie héroïque_, dont le succès fut immense,

etc. Les biographes allemands racontent que Beethoven avait eu

l'intention d'abord d'appeler son oeuvre _Bonaparte_; mais en apprenant

un matin que le premier consul s'était fait proclamer empereur, il

changea le titre en celui de «_Symphonie héroïque_ pour célébrer,

suivant son expression, le souvenir d'un grand homme.»

_La Symphonie héroïque_ commence la seconde période de la vie artistique

de Beethoven, celle pendant laquelle il produisit ses oeuvres les plus

remarquables, dont les beautés restent accessibles à tous, encore que,

grandioses et originales, elles attestent, avec le génie de l'invention,

la connaissance la plus étendue de toutes les ressources de l'art. De

cette époque datent la quatrième symphonie en _fa_, dite _Symphonie

pastorale_, un merveilleux chef-d'oeuvre; puis des concertos, des

sonates, des quatuors, etc. Tous ces morceaux furent successivement

exécutés dans les concerts que l'artiste donnait de temps en temps à

Vienne et dont le produit était son principal et presque son unique

revenu, revenu souvent insuffisant. Aussi, en 1809, le roi de

Westphalie, Jérôme Napoléon, lui ayant fait offrir la place de maître de

sa chapelle avec un traitement de 7,000 francs, il inclinait à accepter.

Mais trois des amateurs les plus distingués de Vienne, l'archiduc

Rodolphe, le prince Lobkowitz et le comte de Kinsty, se réunirent pour

conserver à l'Autriche l'artiste qui faisait sa gloire, et ils

promirent, s'il consentait à rester, de lui assurer par contrat une

pension annuelle de 4,000 florins. Profondément touché de ces

témoignages éclatants de sympathie, Beethoven accepta et déclara se

fixer pour toujours à Vienne, ou plutôt en Autriche, car, la plus grande

partie de l'année, il résidait dans le village de Baden à quelques

lieues de la capitale.

Peu d'années après malheureusement, la création du papier monnaie en

Autriche diminua presque de moitié la pension de l'artiste qui, par

d'autres complications fâcheuses et douloureuses, vit empirer sa

situation. Son frère aîné mourut après avoir été longtemps malade de la

poitrine et comme Beethoven l'écrit à Ries: «Je puis dire que, pour le

soulager, j'ai dépensé environ, 10,000 florins.»

Ce frère laissait un fils que l'artiste, nommé tuteur par le testament,

après un procès pénible et dispendieux soutenu contre la veuve, une

méchante femme, à ce qu'il paraît, fit élever avec sollicitude.

Malheureusement le neveu répondit mal à la tendresse de son oncle qu'il

contrista par le scandale de ses déréglements. En dépit de sa bonne

intention, Beethoven, fût-ce à son insu, n'avait-il point cédé à un

sentiment égoïste, lorsqu'il voulut séparer l'enfant de sa mère, et ne

s'exagéra-t-il point l'indignité de celle-ci?

Au milieu de ces soucis, et malgré les obstacles résultant de sa

surdité, l'artiste continuait de produire des chefs-d'oeuvre; il semble

que l'isolement fut une des causes de la fécondité de son génie. «Séparé

du monde extérieur par son infirmité, dit Fétis[13], la musique

n'existait plus pour lui qu'au dedans de lui-même. Sa vie d'artiste tout

entière était renfermée dans ses méditations, et c'était troubler le

seul bonheur dont il pût encore jouir que de les interrompre.» Il

composait le plus souvent en marchant; le mouvement du corps semblait

favoriser l'activité de son génie. Ses longues promenades dans Vienne

l'avaient fait connaître aux habitants des plus humbles quartiers, et

l'admiration mêlée de respect qu'inspirait l'artiste n'était pas le

privilége des classes élevées. Dès qu'il paraissait dans le faubourg,

tout bas on murmurait, dans la boutique comme dans l'échoppe ou

l'atelier: _Voilà Beethoven!_ et l'on raconte que, certain jour, une

troupe de charbonniers, courbés sous leurs lourds fardeaux, s'arrêtèrent

respectueusement pour le laisser passer.

À dater de l'année 1811, les séjours de Beethoven à la campagne se

prolongèrent de plus en plus, et, dans ses longues promenades comme dans

la solitude du cabinet, sans négliger son art, il s'occupa beaucoup

d'études et de lectures historiques et philosophiques qui, dans

l'opinion de Fétis, influèrent sur la direction de ses travaux.

«Insensiblement et sans qu'il s'en aperçût, ces études donnèrent à ses

idées une légère teinte de mysticisme qui se répandit sur tous ses

ouvrages, comme on peut le voir par ses derniers quatuors; sans qu'il y

prît garde, son originalité perdit quelque chose de sa spontanéité en

devenant systématique... Les redites des mêmes pensées furent poussées

jusqu'à l'excès... La pensée mélodique devint moins nette, etc.» Ces

défauts ne pourraient-ils pas plutôt s'attribuer à la surdité croissante

qui ne permettait pas à l'artiste de se rendre compte des détails de son

oeuvre, quand il ne pouvait guère juger que par l'intellect de ce qui

s'adresse sans doute à l'âme, à l'intelligence, mais par l'intermédiaire

obligé de l'ouïe?

D'ailleurs les partisans zélés de Beethoven, le professeur Marx de

Berlin par exemple[14], contestent vivement cette appréciation du génie

de l'artiste par M. Fétis, dans ce qu'il appelle sa troisième manière.

Pour eux il y a toujours progrès dans la carrière du maître. Je ne suis

pas compétent pour décider entre ces deux opinions auxquelles il faut en

ajouter une troisième, celle de M. Oulibicheff, qui admire presque

exclusivement la première manière de Beethoven, estimant les deux autres

une décadence progressive; mais évidemment il se trompe. Ce qui

d'ailleurs ne fait pas de doute c'est que l'admiration du public dans

toute l'Allemagne, peu préoccupée de ces distinctions, ne fit que

s'accroître, et à chaque production nouvelle renchérissait sur son

enthousiasme. En 1824, on exécuta à Vienne la composition de _Mélusine_

«oeuvre colossale, comme l'appelle M. Dieudonné-Denne-Baron[15]. À la fin

de la cérémonie, l'admiration qu'elle avait excitée dans la salle éclata

par un tonnerre de bravos; Beethoven était le seul qui ne les entendît

pas. L'une des cantatrices, Mlle Unger, le prit par la main et, le

tournant vers le public, lui montra les applaudissements qui

redoublaient au milieu de l'attendrissement général.» Deux ans après,

l'illustre maëstro n'existait plus.

Les désordres de son neveu l'affligeaient profondément; la pensée lui

vint de faire entrer ce jeune homme dans un régiment, et, quoique

malade, il se rendit à Vienne dans ce but. Mais à peine arrivé, il dut

s'aliter atteint d'une fluxion de poitrine que compliquait l'hydropisie

dont il souffrait antérieurement. Au bout de quelques mois, son état

était désespéré. «Lui-même, dit le biographe déjà cité d'après Ries et

Spindeler, connaissait son état et disait tranquillement: _Plaudite,

amici, comædia finita est_.» La foule encombrait les abords de sa

demeure; les plus grands personnages se faisaient inscrire à sa porte.

Le bruit du danger qu'il courait s'était répandu avec rapidité; il

parvint bientôt à Weimar où se trouvait le célèbre pianiste et

compositeur Hummel qui partit aussitôt pour venir à Vienne se

réconcilier avec Beethoven qui s'était brouillé avec lui quelques années

auparavant: l'entrevue des deux maîtres fut touchante au delà de toute

expression. Le 24 mars au matin, Beethoven demanda les sacrements qu'il

reçut avec une profonde piété. Hummel entra dans sa chambre; Beethoven

ne parlait plus, cependant il parut se ranimer, il reconnut Hummel, une

dernière étincelle brilla dans ses yeux; il serra la main de son ancien

ami, et lui dit: «N'est-ce pas, Hummel, que j'avais du talent?»

Ce fut sa dernière parole, l'agonie commença et le 26, à six heures du

soir, le grand artiste expirait. Beethoven avait fini de vider ce calice

d'amertume infinie dont il lui avait fallu payer sa gloire. Peu de

destinées ont été plus douloureuses; mais on ne peut se dissimuler que,

la surdité à part, le caractère de l'artiste fut pour quelque chose,

pour beaucoup même, dans ses ennuis. «Bon, généreux et porté à

l'obligeance, simple et naïf, dit M. Fétis, il était complètement

étranger à toute manoeuvre, car il avait autant de justice que de

noblesse dans l'âme, et l'on peut affirmer que la pensée d'une action

mauvaise envers quelqu'un n'est jamais entrée dans son esprit.» Mais

enclin à l'orgueil, et comme le personnage de la comédie «nerveux en

diable et voulant pouvoir se mettre en colère» il céda trop facilement

aux emportements de son humeur qui faisait explosion par instants avec

une violence dont lui-même ne se rendait pas compte.

À une soirée musicale chez le comte de Browne, qui réunissait dans ses

salons l'élite de la capitale, Beethoven et Ries (son élève) devaient

jouer un morceau à quatre mains. Ils avaient déjà commencé lorsque le

jeune comte de P..., placé à l'entrée du salon, troubla le silence en

parlant à une dame de la société. Après quelques efforts inutiles pour

faire cesser cette conversation, Beethoven, arrêtant sur le clavier les

mains de Ries, se leva brusquement et dit tout haut: «_Für solche

schweine spiele ich nicht_: Je ne jouerai pas devant de semblables

pourceaux.» Qu'on s'imagine la rumeur causée par cet incident. «Tout

autre que Beethoven, dit Anders, aurait été mis à la porte.»

À plusieurs reprises les vivacités de son humeur le brouillèrent avec

son orchestre. «Beethoven, repoussé de la salle et désirant néanmoins

entendre son oeuvre à la répétition[16], fut obligé de rester dans

l'antichambre et l'affaire ne s'arrangea que longtemps après[17].»

Dominé par ses frères qui l'exploitaient et excitaient, par un calcul

égoïste, les défiances auxquelles il était porté par sa surdité: «Il se

brouillait facilement avec ses amis et il n'en est pas un seul avec

lequel il n'ait été en froid une ou plusieurs fois.... Mais aussi, dès

qu'on parvenait à l'éclairer sur l'origine ou le sujet de la

mésintelligence, il était le premier à avouer son tort; non-seulement il

en demandait pardon, mais il faisait tout ce qui était en son pouvoir

pour le réparer.» Se faisant une fausse idée de l'indépendance, lui dont

la faiblesse subissait à la maison un si misérable joug, il ne savait

pas assez se plier dans le monde aux exigences de la vie sociale. Le

prince Lichnowski, l'un de ses Mécènes les plus zélés, lui avait offert

sa table régulièrement servie à quatre heures; Beethoven accepta

d'abord; mais bientôt cette régularité lui devint à charge. «Quoi!

s'écria-t-il en se plaignant à quelques amis, faudra-t-il toujours

rentrer chez moi à trois heures et demie pour me raser et faire ma

toilette? C'est insupportable, je n'y tiendrai plus.» Et il préféra

manger chez le restaurateur.

Dans les salons de l'archiduc Rodolphe, son élève, il ne put davantage

s'astreindre à l'étiquette. Fatigué des continuelles observations qu'on

lui faisait à ce sujet, un jour, devant tout le monde, il aborde

l'archiduc et lui dit: «Prince, je vous estime, je vous vénère autant

que qui que ce soit; mais l'observation de tous ces détails d'une

gênante et minutieuse étiquette qu'on s'obstine à vouloir m'apprendre,

c'est pour moi la mer à boire. Je prie Votre Altesse de m'en dispenser.»

L'archiduc sourit et donna l'ordre de ne plus inquiéter l'artiste à ce

sujet: «Laissez-le faire, ajouta le prince; que voulez-vous, il est

comme cela!»

Vivant plus qu'aucun autre, par suite de son infirmité, dans le monde

idéal, l'artiste était, pour cela même, très facilement dupe de son

imagination et manquait du sens pratique, fruit de l'expérience et de la

raison, qui doit nous conseiller incessamment dans la conduite de la

vie. Profondément religieux de coeur, il restait trop, par respect humain

peut-être, dans la théorie; aussi la vérité n'avait-elle point sur son

caractère l'influence qu'on eût dû en attendre. D'ailleurs, ses moeurs

étaient pures et Schindeler va jusqu'à dire que «Beethoven, malgré les

tentations nombreuses auxquelles il fut exposé, sut, tel qu'un

demi-Dieu, conserver sa vertu intacte.... Il traversa la vie avec une

pudeur virginale sans avoir jamais eu une faiblesse à se reprocher[18].»

M. Oublichieff, le savant biographe russe, s'il se trompe le plus

souvent dans son appréciation du génie de l'artiste, me paraît avoir

mieux jugé l'homme: «Fabuleux ou impossible, dit-il, partout ailleurs,

c'est en Allemagne seulement que Beethoven, nature allemande par

excellence, pouvait devenir ce qu'il fut: un homme de bien,

d'intelligence et de savoir, un homme vertueux, allais-je dire, si le

mot n'était tombé en désuétude--un philosophe de l'école de Zénon, mais

constamment dominé par la fantaisie et _n'écoutant presque jamais le

sens pratique_. Il avait le sentiment le plus élevé de tous les devoirs

moraux, mais il en faisait une application que la vie réelle ne comporte

point. Ses moeurs furent toujours d'une pureté irréprochable; elles

étaient même austères et claustrales, et cette austérité il eût voulu

l'étendre aux pièces de théâtre et aux opéras. Des discours licencieux

lui inspiraient la même horreur que la licence en action; et entrer,

avec la vérité stricte et littérale, dans une de ces compositions sans

lesquelles les hommes ne sauraient vivre ensemble, équivalait pour lui

au mensonge et à la trahison. Il se dévoua au bonheur de ceux qu'il

aimait, mais il prétendit qu'on fût heureux comme il l'entendait, sans

examiner si cette manière d'être heureux ne trouvait pas des obstacles

dans les circonstances ou même dans les élans les plus irrésistibles du

coeur humain. Il désirait ardemment aussi le bonheur de l'humanité; mais

ce voeu auquel rien de ce qui existait ou avait existé ne lui paraissait

répondre, il en demanda l'accomplissement aux rêves politiques les plus

absurdes. Le vrai et le beau étaient les dieux de Beethoven, mais s'il

demeura toujours fidèle d'intention à leur culte, il ne lui arriva pas

moins de tomber dans le péché involontaire parce qu'un orgueil,

supérieur à son intelligence et à son génie même, lui fit voir qu'il

avait sur le beau et le bien des notions plus justes que tous les

hommes pris ensemble[19].»

Encore que, dans ce remarquable passage, on puisse et doive trouver

qu'il y a parfois exagération, il ne nous en paraît pas moins certain

que, pour faire contre-poids aux fougues de l'artiste et maintenir

toujours l'équilibre dans cette merveilleuse organisation, il eût suffi

d'une plus grande dose d'humilité. Le musicien ne pouvait y perdre

assurément et combien l'homme, au milieu de ses épreuves, n'y aurait-il

pas gagné pour le repos et la tranquillité de sa vie!

_Comædia finita est!_ N'est-ce pas plutôt _tragædia_ qu'il eût fallu

dire et une tragédie noyée dans les larmes à défaut de sang. Quand on la

suit, jusqu'au dernier acte, jusqu'au dévouement suprême, à travers ses

péripéties navrantes, n'est-on pas tenté de s'écrier avec le poète des

_Méditations_ et des _Harmonies_:

Heureuse au fond des bois la source vive et pure!

Heureux le sort caché dans une vie obscure!

Quoi qu'il en soit, il est bien que, dans Paris, une inscription

rappelle le souvenir de ce nom glorieux, puisque nous devons au grand

artiste une reconnaissance particulière. «C'est au génie de Beethoven,

dont nous venons de caractériser l'oeuvre grandiose et patriotique, que

la France doit sans contredit de comprendre mieux chaque jour la poésie

intime de la musique instrumentale. Il fallait le peintre dramatique de

la _Symphonie héroïque_, de celle en _ut mineur_ et de la symphonie en

_fa_, pour initier l'élite de la société française aux beautés d'un art

mystérieux qui semble se refuser comme la lumière à toute analyse

immédiate et n'avoir d'autre loi que le caprice des sons[20].»

[11] _Biographie des musiciens._

[12] A. de Musset: _La nuit d'août_.

[13] _Biographie des musiciens._

[14] _Ludwig Van Beethoven, Leben und Schaffen (vie et travaux de

Beethoven)_--Berlin 1819, 2 vol. in-8.

[15] Notice sur Beethoven, dans la _Biographie nouvelle_.

[16] Ce serait plutôt _voir_ qu'il faudrait dire.

[17] Anders:--_Détails biographiques sur Beethoven_, d'après Wegeler et

Ries.

[18] Schindeler.--_Vie de Beethoven_, Munster 1845. «La meilleure source

de renseignements certains que l'on puisse consulter,» d'après Scudo.

[19] Beethoven, _ses critiques et ses glossateurs_, par M. Oublichieff;

in-8º, 1857, Leipsik et Paris.

[20] Scudo: _Critique et littérature musicales_. T. 1er.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 28 / 84 题