Cet ouvrage pourrait aussi bien s'appeler le _Livre d'or_ de la France
et un peu de l'Europe, car il comprend dans les Biographies plusieurs de
ces hommes illustres qui, nés dans une autre contrée, par leur renom
universel ne sauraient plus être considérés par nous comme des
étrangers, et que Paris semble avoir adoptés comme siens en inscrivant
leurs noms sur ses murailles. Ainsi a-t-il fait pour Raphaël,
Michel-Ange, Titien, Beethoven, Mozart, etc., ces représentants fameux
de l'art dont la gloire appartient au monde entier.
Notre livre se compose de deux parties fort distinctes: la première
renferme les Biographies développées des personnages célèbres qui ont
donné leur nom à telle ou telle des rues de Paris, et dont la vie offre
un intérêt particulier en même temps qu'un utile enseignement. Cette
Galerie comprend tous les genres d'illustrations, mais surtout les
illustrations pacifiques, prélats et simples prêtres, orateurs sacrés et
profanes, poètes, littérateurs, médecins, artistes, savants, artisans,
etc., et aussi des guerriers, mais en petit nombre, et qui n'avaient pu
trouver place dans la _France héroïque_ ou les _Marins Français_. Ce
livre, qui contraste ainsi avec les précédents, n'offrira pas,
croyons-nous, un moins vif intérêt par la continuelle variété des
épisodes et des caractères.
Cet intérêt ne pourra que s'augmenter par notre Seconde Partie qui
rappelle, dans l'ordre alphabétique, les rues dont l'origine plus ou
moins ancienne offre des particularités curieuses et sur lesquelles les
nombreux ouvrages par nous consultés ont pu nous renseigner. On a dû
passer sous silence, pour ne pas grossir inutilement le volume, les rues
dont l'origine était inconnue, comme celles dont la dénomination toute
banale n'avait pas besoin d'explication: rue de _l'Église_, rue du
_Chemin de Fer_, etc. Nous avons fait de même pour les désignations
ayant à nos yeux un caractère transitoire et qui tiennent à nos
vicissitudes politiques, hélas! trop fréquentes. Dans ce Dictionnaire,
pour être plus complet, nous avons fait figurer, avec la date de la
naissance et de la mort, et quelquefois un commentaire, les noms des
personnages célèbres à des titres divers et qui, pour un motif ou pour
un autre, n'avaient pu prendre place dans les Biographies.
Quant aux Saints et Saintes en si grand nombre qui, grâce à la piété de
nos pères, ont donné leurs noms aux rues de Paris, nous avons dû, pour
ne pas grossir outre mesure ce recueil, nous borner à quelques-uns des
plus célèbres entre ceux dont la France s'honore. L'hagiographie
d'ailleurs n'avait point été jusqu'alors le but de nos études, et
pareils sujets ne se doivent pas traiter à la légère.
Nous n'avons rien négligé en un mot pour que ce nouvel ouvrage,
littérairement et historiquement, ne fût en rien inférieur aux
précédents; et nous espérons pour lui, Dieu aidant, le même et favorable
accueil du public.
Au moment de déposer la plume, à l'esprit nous revient un curieux
passage d'un écrivain célèbre, passage cité plus d'une fois sans doute,
mais qui nous paraît intéressant à reproduire sauf réserves; car de
récents et lamentables événements lui donnent un caractère singulier
d'actualité:
«Je ne veux pas oublier ceci, dit Montaigne, que je ne me mutine jamais
tant contre la France que je ne regarde Paris de bon oeil: elle a mon
coeur dès mon enfance; et m'en est advenu comme des choses excellentes;
plus j'ai vu depuis d'autres villes belles, plus la beauté de celle-ci
peut et gagne sur mon affection: je l'aime par elle-même, et plus en son
être seul que rechargée de pompe étrangère: je l'aime tendrement,
jusques à ses verrues et à ses taches: _Je ne suis Français que par
cette grande cité_, grande en peuples, grande en félicité de son
assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de
commodités, la gloire de la France et l'un des plus nobles ornements du
monde. Dieu en chasse loin nos divisions! Entière et unie, je la trouve
défendue de toute autre violence: je l'advise que de tous les partis le
pire sera celui qui la mettra en discorde; et ne crains pour elle
qu'elle-même; et crains pour elle certes autant que pour autre pièce de
cet État. Tant qu'elle durera, je n'aurai faute de retraite où rendre
mes abbois; suffisante à me faire perdre le regret de tout autre
retraite.»
Sauf le passage souligné, volontiers on applaudit à cette opinion de
l'auteur des _Essais_ sur Paris, mais sans l'aimer d'une tendresse aussi
exclusive. On ne peut se dissimuler qu'à ce tableau flatteur il soit un
revers de médaille indiqué d'ailleurs par Montaigne, et qui en certains
temps diminue beaucoup le charme de la résidence dans Paris: c'est cet
esprit d'inquiétude, cette fièvre d'agitation qui, depuis les grandes
commotions populaires, comme s'expriment les chroniques, du règne des
Valois, semble endémique dans la capitale, battue soudain par les vents
d'orage, et attristée même par les plus tragiques scènes. Inutile
d'entrer à ce sujet dans des détails qui nous exposeraient à des
redites; il suffira d'ajouter que, depuis près d'un siècle surtout, la
grande ville, où l'on trouve tant à louer et admirer au point de vue des
arts, des lettres et des sciences, comme aussi des oeuvres du dévouement
et de la charité, si multipliées et si florissantes, trop souvent ne
s'est pas tenue assez en garde contre de fatals courants et, par une
initiative téméraire, qui s'imposait violemment à la France, elle a mis
en péril les destinées de notre cher pays.
Aussi, quoique Paris nous tienne fort au coeur, il ne saurait être pour
nous toute la patrie, nous faire oublier et dédaigner cette noble France
qui nous est d'autant plus chère qu'elle a plus souffert. Car combien
n'aime-t-on pas davantage une mère qu'on voit éprouvée et malheureuse!
Aussi, c'est à la France à bien dire que notre ouvrage est consacré pour
la meilleure partie, puisque le plus grand nombre de ces Illustres dont
on lira les Biographies naquirent dans des villes ou villages de la
province, et parfois leur vie s'y est écoulée tout entière. Plusieurs du
moins, après de longues années passées dans les agitations de la grande
cité, sont revenus mourir au lieu de leur naissance. Comme tel glorieux
poète, ils ont voulu dormir leur dernier sommeil sous le ciel où fut
leur berceau, reposer près de la vieille église où, dans la candeur de
l'enfance, ils avaient prié, à l'ombre de ce clocher ou mieux de cette
croix sainte qui leur était, en fermant les yeux, un gage assuré du
suprême réveil!
....... Non! ne m'élevez rien!
Mais près des lieux où dort l'humble espoir du chrétien,
Creusez-moi dans ces champs la couche que j'envie,
Et ce dernier sillon où germe une autre vie!
...............
Là, sous des cieux connus, sous ces collines sombres,
Qui couvrirent jadis mon berceau de leurs ombres,
Plus près du sol natal, de l'air et du soleil,
D'un sommeil plus léger j'attendrai le réveil[1].
En terminant, nous dirons avec un vieil auteur[2]:
«Et supplie et requière tant humblement que je puis, à tous ceux qui le
verront et orront, que si aucune chose y a digne de répréhension ou
correction, il leur plaise, en suppléant à mon ignorance, de moi avoir
et tenir pour excusé, attendu que ce qui par moi a été fait, dit et
rédigé par écrit, l'ai fait le mieux et le plus véritablement que j'ai
pu et sans aucune faveur, pour recordation et mémoire de choses dessus
dites.»
[1] Lamartine: _Milly ou la Terre natale_.
[2] Lefèvre de Saint-Remy: _Mémoires_, de 1407 à 1435.