Les gouvernements forts ne laissent rien voir à l'extérieur des crises
qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes
essentiels. Répressions vigoureuses, prudentes concessions, réformes
prévoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts,
et l'apparition même de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens
qu'une curiosité bienveillante.
Ainsi se passaient les choses à Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne
saurai jamais quelles explications furent échangées entre l'oncle Jean
et son frère. La discussion fut-elle violente, ou l'autorité souveraine
céda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils
besoin d'intervenir? Les échos du cabinet de ma grand'mère, endormis
depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce
cabinet avait des portes épaisses, et _les ancêtres_, dans les
moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la
bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur
le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place à table tenant
Rosie par la main et suivi de l'inévitable Lisbeth.
Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employé dès lors par
mon oncle quand il adressait la parole à sa petite-fille, fut adopté
immédiatement par les _jeunes_, c'est-à-dire par mes parents et par
moi. Il en fut de même pour les domestiques, sauf pour la cuisinière,
invariablement rangée du parti des _ancêtres_. Ceux-ci, jusqu'à
leur dernière parole ici-bas, n'appelèrent jamais leur jeune parente
autrement que Rosamonde, sans lui faire grâce d'une lettre.
En y réfléchissant,--et je n'ai eu que trop le temps de réfléchir depuis
l'époque dont je parle,--je me suis demandé si la pauvrette n'aurait pas
été plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouvés, qu'elle
ne le fut à Vaudelnay, du moins pendant les premières semaines. Au vieux
manoir, l'existence était souvent sombre, même pour moi, l'enfant de la
promesse. Or mon grand-père et ses deux soeurs professaient contre «
l'Anglais » cette haine féroce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle
le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une légère idée. Joignez à cela
que le seul mot d'hérétique faisait luire à leurs yeux tout à la fois
les flammes de l'enfer, celles du bûcher de Jeanne d'Arc, et, plus près
de nous, les reflets sanglants de l'incendie allumé à Vaudelnay par
l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du règne de Charles
IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur fraîchement avivée par mes
études historiques tant soit peu entachées d'exclusivisme, je partageais
ces doctrines exaltées. Fort heureusement, ma grand'mère était une
sainte, incapable de haïr personne, et mes parents, plus calmes par le
seul fait d'appartenir à une génération plus jeune, se maintenaient à
l'écart de ma cousine dans une neutralité compatissante.
Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre
où la pauvre petite n'aurait jamais dû mettre le pied, c'était
Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon
oncle n'avait pas le choix de la résidence de sa petite-fille. Il fallut
donc, de part et d'autre, se résoudre à une cohabitation qui
ressemblait, sous certains rapports, à l'internement d'une colonne de
prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant
plus complète que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au
train où marchaient les choses, elle risquait même d'arriver à sa
majorité sans être plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui
s'occupait chaque jour de son éducation pendant plusieurs heures,
mettait une sorte de fierté et de rancune à ne jamais faire entendre à
la petite ni à sa bonne un seul mot de français.
Quant à moi, je ne l'apercevais guère qu'aux heures des repas, du moins
dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moitié, je pense, à cause de
la terreur que lui inspiraient tous ces visages sévères et ridés, moitié
parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irréprochable qu'elle fût,
différait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue.
Mais, si elle ne brillait pas par l'appétit, elle me surpassait encore
par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois,
même, je m'entendis réprimander par cette sévère apostrophe sortie de la
bouche de mon grand-père:
--Je suis fâché de vous dire que vous êtes infiniment moins propre à
table que votre cousine.
La tristesse, déjà consciente des choses, peinte sur cette physionomie
enfantine--elle n'avait pas sept ans--faisait peine à voir. Bientôt
Rosie se prit pour son grand-père d'une adoration fort naturelle à tous
les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard
qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que
l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il
semblait à la fois très sombre et très heureux; nous ne l'apercevions
presque plus; sa vie se passait tout entière dans l'appartement de la
petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le
temps était beau, dans quelque coin mystérieux de l'immense parc. Là, il
suivait pendant des heures avec une véritable dévotion les jeux calmes
de l'enfant dans le sable des allées. Je les observais parfois avec un
peu d'envie, sans oser troubler leur tête-à-tête tranquille. Quand la
pelle de bois de l'enfant avait laissé des traces trop profondes, il
fallait voir avec quel soin mélancolique l'oncle Jean, avant de regagner
le château, réparait les dégâts.
--Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant
vers le sol sa longue taille amaigrie.
Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du
plus profond dédain, car, ainsi que pour la plupart des garçons de mon
âge, il était admis pour moi que « les filles » appartenaient à une
catégorie inférieure d'êtres humains. Matin et soir, il est vrai, nous
nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres
de la famille, ce qui portait à seize par jour le nombre des baisers que
chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras.
Mais quelle différence dans la manière dont nous accomplissions la
cérémonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi,
était une aumône que je daignais accorder et que ma cousine recueillait
avec reconnaissance. Quand mes lèvres allaient trouver la joue de
l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne
doublerais pas la dose, idée fort naturelle qui me vint seulement plus
tard, après que la glace fut brisée entre nous. Voici dans quelles
circonstances.
Il va sans dire que j'avais « mon jardin », morceau de terre de cent
pieds carrés où je cultivais des légumes, non pas des plus recherchés,
mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de
solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de
choux avariés ou des graines de haricots surabondantes. Voilà ce qu'on
gagne--je l'éprouvai depuis mieux encore--à faire partie de
l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin
plaisir de « monter », alors que mes petits pois s'obstinaient à ne pas
quitter la terre, sourds à l'invitation des ramures que je leur avais
préparées. Miss Rosie vint à passer le long de mon domaine, escortée de
sa bonne. Elle s'arrêta pour me voir travailler, regardant mes produits
d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatté que
je ne le laissai paraître, car, à peu d'exception près, les promeneurs
de toute catégorie qui s'égaraient dans ces parages refusaient
manifestement de prendre mon exploitation au sérieux.
Malgré les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entraîner plus loin,
ma cousine restait là, plantée sur ses petites jambes. Quand j'y pense
aujourd'hui, j'imagine,--avec plus de fatuité qu'alors,--que l'on se
souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours
solitaires, un compagnon, même plus âgé qu'elle, n'était-ce pas le rêve
instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi
les siens, et les siens l'ont bien mal reçue! Je devais avoir la mine
d'un seigneur d'opéra-comique rassurant une bergère, quand je fis signe
à Rosie que je lui permettais de franchir ma clôture, formée d'une haie
de buis de vingt centimètres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je
la précédai fièrement, la conduisant de la forêt de mes framboisiers à
la prairie naissante de mes épinards, puis à ma ferme, représentée par
une caisse verte où, derrière un grillage, des lapins blancs remuaient
leurs narines, et enfin à ma maison de campagne composée d'un banc
rustique abrité par un toit de joncs.
Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la
partie qui émerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa
petite main, après m'en avoir demandé la permission d'un regard très
humble. Si je l'avais laissée faire, je crois que nous y serions
encore.... Pauvre chérie! Aujourd'hui je donnerais bien des prés, des
châteaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet!
Mais, ce jour-là, j'estimais que j'avais mieux à faire qu'à contenter la
curiosité d'une petite fille, et je lui déclarai par signes que mon
travail me réclamait. Par signes, l'enfant me témoigna qu'elle serait la
plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle
ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-même le joug de
l'esclavage sur ses épaules.
A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile,
remarquablement intelligent, d'un zèle infatigable et possédant la
précieuse qualité de ne rien exiger de son maître, pas même la
reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins
agréables, telles que l'enlèvement des cailloux qui désolaient mes
parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des
limaces qui semblaient s'être retirées de toutes les régions voisines
dans mes planches d'épinards, comme dans un asile assuré. Jamais, durant
les heures consacrées à ces tâches ingrates, ma subordonnée volontaire
n'essaya l'ombre d'une révolte contre mon autorité, passablement
tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle
s'efforçait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir été
son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois
de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de
ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le
jardinier, témoin de mes bons rapports avec ma cousine et se méprenant,
j'en ai peur, sur mon désintéressement, devint du soir au matin mon
protecteur et mon ami. Dès lors il m'apporta de lui-même ses meilleurs
plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses
leçons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines
expéditions tentées par moi dans la région des espaliers et des
quenouilles, de voir cet adversaire jadis redouté tourner les talons,
comme s'il avait résolu de me laisser le champ libre.
Un drôle de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans
compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon étonnement de
l'entendre un jour échanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth!
Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son éternel tricot tout en
surveillant « mademoiselle Rosée », comme disaient les domestiques, le
compère s'arrangeait pour passer par là. Dieu sait que Lisbeth n'avait
pas la mine d'une personne destinée à connaître les aventures. Pourtant
il s'éprit d'elle, sans en rien dire à qui que ce fût, pas même à la
principale intéressée. Ils finirent par s'épouser alors qu'ils étaient
tant soit peu vieillots l'un et l'autre.
En dehors des affaires, c'est-à-dire de mon jardin, pendant les repas et
durant les moments assez courts de notre présence commune au salon, je
commençais à traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je
maintenais envers elle ma position de supérieur à inférieur. Dans les
rares occasions où elle se hasardait à prononcer quelques mots de
français, je riais de ses bévues avec l'altière commisération d'un
chancelier de l'Académie, tandis que j'aurais dû souvent les excuser en
ma qualité de professeur responsable.
Pauvre mignonne! si jamais enfant fut préservée par les premières années
de son éducation contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien
celle-là. Ce qu'elle faisait de mal était étalé au grand jour et
réprimandé sévèrement, tandis que ses bonnes actions et ses qualités
passaient pour choses toutes naturelles. Dès qu'elle put comprendre
trois mots de français, ma grand'mère ne cessa de lui répéter qu'elle
était laide avec une insistance convaincue, à ce point qu'il n'était pas
douteux pour moi que mon infortunée cousine ne fût une sorte de monstre
déshérité par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle
accumulation de disgrâces sur une seule tête humaine! Il ne fallait pas
moins que les préceptes rigoureux de la charité chrétienne, qui
m'étaient inculqués chaque jour entre une page du _De viris_ et un
problème d'arithmétique, pour me donner le courage de lui faire bonne
mine,--hors de la présence des limaces. Mais il faut croire qu'elle
avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter
de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblât à un
sourire, d'un bout de la table à l'autre, si, dans mon coin favori du
salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et
d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'était aussitôt un de
ces regards mouillés qu'elle réservait exclusivement à deux êtres en ce
monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des êtres humains,
car mes lapins blancs, qu'elle était chargée de soigner sous ma haute
direction, n'étaient pas beaucoup moins bien traités par leur très jeune
mère nourricière. Un jour que de nombreux petits étaient survenus à son
grand étonnement--et même au mien, car nous aurions rendu des points à
Daphnis et à Chloé sous le rapport de l'ignorance--elle faillit
s'évanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude
caresse d'une mère pour attiédir son existence d'être isolé et méconnu!