Mlle Perdrix fit encore une pause, continua le docteur Meruel; puis elle
me regarda avec un sourire qu'elle cherchait à rendre mystérieux; mais
elle n'a pas le don du mystère, cela lui manque, et voilà pourquoi je
crains pour son avenir; il y a du mystère dans tous les grands talents.
«Docteur, me dit-elle, savez-vous qui était cet homme?
--Je vous l'ai dit, ma chère, lui répondis-je, quelque comédien en
congé, qui repassait ses rôles, et je regrette pour vous que son
répertoire manquât à ce point de gaieté.»
Elle me fit la moue, elle me montra les cornes.
«Êtes-vous comme moi? reprit-elle. Quand j'ai peur, je me sauve;
quand je me décide, je me décide très vite, et quand les hommes ne me
conviennent pas ou ne me conviennent plus... Pourtant j'en touchai
deux mots à ma mère. C'est pour le coup qu'elle me dit:--Oui ou non,
t'avais-je prévenue? tu ne veux jamais me croire. J'étais pour l'autre,
moi. L'autre est un galant homme, un homme sérieux, un homme rangé.
Enfin tu avoues que j'avais raison; mieux vaut tard que jamais. Il ne
reste plus qu'à te sauver bien vite. Sauve-toi donc!--Je fis ce qu'elle
disait, je me sauvai. Vraiment les chemins de fer sont une belle
invention. On a bientôt fait de mettre ordre à ses petites affaires, et
votre servante! cherchez, il n'y a plus personne.
«Seize heures plus tard, j'étais commodément installée dans un beau
wagon-coupé, où je ne fis qu'un somme jusqu'à Lyon. En me réveillant,
je poussai un profond soupir de délivrance. Cependant une inquiétude
me prit; peut-être l'homme qui me faisait peur avait-il eu vent de ma
fuite, peut-être courait-il à toutes jambes après le train. J'avançai la
tête à la portière, je poussai un second soupir de soulagement, et je
me rendormis. Je fis le plus beau rêve du monde; je croyais voir mon
directeur qui s'arrachait les cheveux. Je me flattais de l'avoir plongé
dans un cruel embarras et qu'il n'y avait pas moyen de jouer sans moi
le _Prince toqué_. J'étais bien jeune; une fée, cela se remplace aussi
aisément qu'un perroquet. Il faut vous dire que ce vieux roquentin avait
eu de grands torts à mon égard. Il m'avait solennellement promis un rôle
dans la nouvelle pièce qu'on répétait, et il avait eu l'infamie de le
donner à la grande Mathilde. J'avais juré d'en tirer vengeance. Oh! oui,
j'étais bien jeune, je ne prenais pas encore la vie au sérieux, je ne
savais pas ce qu'il en coûte d'avoir la tête et le pied trop légers,
et qu'il suffit d'une escapade pour compromettre toute une carrière...
Après cela, il faut vous dire aussi qu'une superbe occasion s'offrait à
moi de voir l'Italie.
--Dites-moi tout d'un temps qui c'était, repartis-je à Mlle Perdrix.
--De quoi vous mêlez-vous, docteur? vous êtes curieux, beaucoup trop
curieux.»
Et après avoir rêvé un instant:
«Ce que c'est que de nous, et à quoi tient le coeur d'une femme! Je vous
jure que cette villa était un amour de villa, plantée au bord d'un amour
de lac. Figurez-vous que de mon balcon je pouvais pêcher des truites à
la ligne. Pendant deux semaines, je fus heureuse, parfaitement heureuse;
je me croyais en paradis. Mais un matin, je m'aperçus que mon paradis
m'ennuyait, que mon bonheur sonnait creux, qu'il me manquait quelque
chose, que le charme de la vie est d'avoir à soi un beau fou qui parle
tout seul en gesticulant. Bref, je dis à l'autre:
«--Mon cher, votre villa est charmante, mais on s'y ennuie à crever.
«Et je repartis bien vite pour Paris, où, à peine fus-ja arrivée, je
courus au Grand-Hôtel.
«--Le numéro 107 est-il chez lui?
«--Ils sont à déjeuner.
«--Qu'est-ce à dire? Ils sont donc plusieurs à présent? Il y a trois
semaines, ils n'étaient qu'un.
«Je dus me rendre à la vérité, le bel Edwards venait de partir, et une
famille avait pris sa place. J'en aurais fait une maladie, si je pouvais
être sérieusement malade, mais cela n'est pas dans mes moyens, et,
puisqu'on finit toujours par se consoler, le mieux n'est-il pas de
commencer par là?
«Un mois après, je reçus d'Angleterre une lettre en anglais, que j'ai eu
la sottise de brûler. Je me l'étais fait traduire, et je l'avais apprise
par coeur. La voici mot pour mot, je vous ai dit que j'ai bonne mémoire:
«Pendant plus de quinze jours, j'ai passé chaque soir et chaque matin
devant ta porte; je ne pouvais croire à mon malheur, c'est à peine si
j'y crois maintenant. Soit! que la volonté du destin s'accomplisse! Tu
lui avais pris son ouvrier, tu le lui as rendu. Tout est pour le mieux,
je ne te reproche rien. C'était ma lâcheté qui t'aimait... Est-il bien
possible que tu n'aies plus voulu de moi? Et pour qui m'as-tu trahi?
Tu m'as sacrifié à quelque pleutre, à quelque imbécile titré. Je crois
l'avoir rencontré un soir dans les coulisses de ton théâtre. Tu en seras
bientôt dégrisée. Ah! pauvre fille, le vrai prince, c'était moi, et tu
me regretteras, mais il sera trop tard... Je te le répète, tout est pour
le mieux. En me rendant ma liberté, tu as voulu sauver ma gloire et que
le monde parlât du bel Edwards. Il en parlera, ma chère, et alors tu
connaîtras mon vrai nom.
«Écoute-moi: le jour où tu apprendras qu'un grand coup vient d'être
frappé et que la terre a frémi d'épouvante, dis hardiment: «L'homme
qui a fait cela, c'est lui...» Et en vérité, si ce n'était moi, qui
serait-ce? L'idée que j'ai dans la tête, d'autres l'ont eue, ma chère
Rosette; mais la main leur tremble, la mienne ne tremblera point, et ce
que je ferai, nul autre ne pourrait le faire à ma place... Je ne sais
pas encore ce que je dirai en frappant. Sûrement je dirai quelque chose;
ce sera vraiment le mot de la fin, et ce mot traversera les siècles.
«Te souviens-tu de Villebon, de cette nuit passée dans les bois? Le
soleil était déjà levé, et tu dormais encore dans la voiture, car Dieu
sait si tu aimes à dormir. Je te réveillai, je t'emportai dans mes bras,
je t'assis au pied d'un vieux chêne. Il y avait là des violettes cachées
dans la mousse, l'air en était comme embaumé. Pense quelquefois à ces
violettes. J'y penserai, moi, le jour de ma mort, et je penserai aussi à
cette fossette que tu as au coin de la bouche.
«J'ai une grâce à te demander: envoie à l'adresse ci-jointe une boucle
de tes cheveux. Ils ne me quitteront pas, et quelque chose de toi sera
mêlé à mes derniers jours. Après ma mort, on les trouvera sur mon coeur,
et on se demandera qui me les avait donnés. Sois sûre que les journaux
en parleront; ces bavards parlent de tout. Copie bien exactement
l'adresse et expédie-moi sans plus tarder ton petit paquet. Elle y
consent, _elle!_ car _elle_ n'est plus jalouse de toi. Elle sait que
c'est fini, qu'elle m'a repris à jamais, qu'elle me tient, que je suis
à elle corps et âme, et qu'avant peu de jours j'irai où elle m'envoie...
Tu veux boire du sang, vieille sorcière. Paix! tu en boiras.
«Dieu! que ces violettes sentaient bon! et que ces cheveux bruns étaient
doux à la main! N'en sois pas trop avare; il faut qu'il y en ait assez
pour que je puisse les pétrir dans mes doigts. Je fermerai les yeux, et
je croirai que tu es là.»
«Docteur, après avoir lu cette lettre, je fis ce que vous auriez fait
à ma place, je me coupai une grande boucle de cheveux... Tenez, on voit
encore l'endroit, ils n'ont pas tout à fait fini de repousser. Il a
dû les recevoir, je m'étais beaucoup appliquée en copiant l'adresse.
Depuis, il s'est écoulé près de deux années, et je dois me rendre cette
justice que, pendant la première, j'ai pensé au bel Edwards une fois au
moins chaque semaine; mais, pendant la seconde, je n'y ai guère pensé
qu'une fois par trimestre. Dame! j'étais devenue une fille raisonnable,
très raisonnable. Vous savez ce que tout le monde dit de moi. Il faut
bien que l'expérience serve; ma petite fugue en Italie m'avait fait
beaucoup de tort. Les directeurs refusaient de me prendre au sérieux,
impossible de trouver un engagement. Mais, à force de me remuer, j'ai
réussi à me refaire une situation. La féerie n'est pas mon genre,
j'étais née pour l'opérette. Je n'ai pas besoin de vous dire où
j'en suis maintenant, me voilà tout à fait lancée et même classée.
Croiriez-vous qu'ils veulent absolument m'avoir à Saint-Pétersbourg?
Vous ne leur ôterez pas cela de la tête. Ils me font des propositions
superbes. Vrai, je suis bien perplexe à ce sujet et bien aise de vous
consulter.»
A l'entendre, on lui offrait 60 000 francs, quatre mois de congé, un
palais impérial et pour le moins un grand-duc. Cette extravagante ne
tarissait pas sur cette matière; après avoir fini, elle recommençait.
Par moments, elle me regardait du coin de l'oeil, je comprenais ce que
cela voulait dire. Elle mourait d'envie que je l'interrompisse pour lui
demander la fin de son histoire. Je ne voulus pas lui faire ce plaisir,
et ce fut elle qui perdit patience et s'interrompit elle-même, en
s'écriant avec dépit:
«Quel singulier homme vous faites, docteur! Tantôt vous êtes trop
curieux, tantôt vous ne l'êtes pas assez. Je vous ai dit qu'il m'était
arrivé quelque chose d'extraordinaire. Vous ne voulez donc pas savoir ce
que c'est?
--Gageons, lui dis-je, que vous avez revu sur le boulevard le bel
Edwards. Il vous a juré qu'il n'est plus fou, et vous voilà rapatriés.
--Ah! le pauvre garçon! fit-elle en s'attendrissant tout à coup, autant
du moins qu'il lui est donné de s'attendrir. Oui, vous dites vrai; il y
a quelques heures, je l'ai rencontré sur le boulevard, dans la vitrine
d'un marchand de photographies. Je le reconnus sur-le-champ, et le coeur
me battit. Ses yeux, son front, sa moustache, ses cheveux frisés, sa
main passée dans l'échancrure de son gilet... C'était lui, vous dis-je,
lui tout entier. Je me précipite comme un coup de vent dans le magasin,
et je dis au marchand:
«--D'où avez-vous cette photographie?
«Il me répond d'un air étonné:
«--Nous l'avons reçue tantôt de New-York.
«--C'est donc le portrait d'un homme célèbre?
«--Très célèbre, mon enfant.
«Et il ajouta... M'écoutez-vous, docteur?... Il ajouta:
«--C'est le portrait de John Wilkes Booth, l'assassin du président
Lincoln.»
A ces mots, Mlle Perdrix, après m'avoir considéré fixement pour jouir de
ma surprise, se leva et se mit à arpenter la chambre la tête haute, les
joues enflammées, la narine frémissante. Ses pieds ne touchaient pas à
la terre, on eût dit qu'elle allait s'envoler. Par intervalles, elle se
retournait de mon côté, et, du haut de sa nuée, elle abaissait sur
moi un regard superbe; c'était une divinité contemplant un ciron. Je
l'arrêtai au passage, je lui secouai énergiquement les deux bras, et je
lui dis:
«Malheureuse, qu'as-tu fait? Ce fou avait été placé sous ta garde, et
il ne tenait qu'à toi de le défendre contre _elle_, de le soustraire aux
obsessions de cette fille de l'enfer, de cette horrible idée fixe dont
il était tourmenté. Mais tu ne sais pas aimer, et tu as eu peur. Tu
as lâché ton prisonnier, tu as déserté ton poste et ta mission, tu es
partie pour l'Italie avec je ne sais quel prince de rencontre, et,
grâce à toi, _elle_ a repris sa proie. O destinée à la fois tragique et
ridicule! Si Mlle Rose Perdrix avait eu la tête et le pied moins légers,
un peu plus de coeur ou un peu plus de courage, le président Lincoln
vivrait encore!»
Elle ne m'écoutait point. Elle se dégagea, se remit à marcher à grands
pas, transportée et comme possédée par son aventure et par sa gloire.
Elle se trouvait mêlée à un grand événement, elle avait été aimée d'un
homme dont l'exécrable mémoire vivra toujours. Son air de triomphe me
parut souverainement déplaisant; je lui dis d'un ton sardonique:
«Ma foi, ma belle, puisque vous voulez qu'on se mette à votre place, je
vous le dis franchement, à votre place je ne serais pas si fière; car
enfin est-ce une chose bien réjouissante et bien glorieuse d'avoir été
la maîtresse d'un homme qui a été pendu?»
Elle se retourna vivement, revint sur moi comme un trait, l'oeil
courroucé et terrible; je crus vraiment qu'elle m'allait dévorer.
«Mais vous ne savez donc pas l'histoire, docteur? Je me la suis
fait conter tout à l'heure dans le plus grand détail. Lui, pendu! Y
pensez-vous? Est-ce qu'on pend un homme comme lui? Apprenez, je vous
prie, qu'il s'était réfugié dans une grange, où la police le cerna;
comme il refusait d'en sortir et de se rendre à discrétion, on y mit
le feu; à travers une palissade, on tira sur lui plus de vingt coups de
carabine. Lui pendu! Mais taisez-vous donc. John Wilkes Booth est mort
les armes à la main, en se défendant comme un héros.»
Je la contemplais avec stupeur, et je m'écriai: «On croit connaître les
femmes, elles nous étonneront toujours. Où donc la gloire va-t-elle se
nicher?»
Cela dit, le docteur Meruel prit sa canne et son chapeau, et il se
dirigeait vers la porte, quand quelqu'un lui cria: «Votre histoire
est-elle bien vraie?»
Il répondit: «Je vous ai répété fidèlement ce qui m'a été conté l'autre
soir; si vous ne me croyez pas, vous vous ferez une mauvaise affaire
avec Mlle Perdrix.»
LES INCONSÉQUENCES
DE M. DROMMEL
I
M. Johannes Drommel arriva à Barbison le mardi 30 septembre selon les
uns, le mercredi 1er octobre selon les autres. Ces derniers se trompent.
Ce qui en fait foi, c'est le double témoignage très authentique de M.
Taconet, ex-commissaire de police, et de Mme Denis, marchande de marée,
qui tous deux partirent de Melun dans le même omnibus que M. Drommel
et firent route avec lui. Quoique M. Taconet ait la figure un peu dure,
d'épais sourcils, la parole brève, tranchante, le regard perçant et
inquisitif, c'est le plus honnête et le meilleur des hommes, et tous
ceux qui le connaissent savent qu'il n'a jamais menti de sa vie, hors
les nécessités de sa profession. Quant à Mme Denis, cette digne personne
est incapable d'altérer sciemment la vérité, quand il n'y va pas de sa
tête ou de la défaite de son poisson. D'ailleurs, il est de notoriété
publique qu'elle ne porte sa marée à Barbison que deux fois la semaine
et jamais le mercredi. Il s'ensuit que ce fut bien le mardi 30 septembre
qu'elle eut l'honneur de faire route avec M. Johannes Drommel.
«A quoi sert-il, demandera-t-on peut-être, de déterminer minutieusement
cette date?»
La main sur la conscience, cela ne sert à rien; mais on ne saurait
être trop précis dans ses informations lorsqu'il s'agit d'un sociologue
allemand, qui se pique lui-même de la plus scrupuleuse exactitude en
toute matière, et qui reproche aux Français de n'avoir jamais su ni la
géographie ni l'histoire. Se donne-t-il le plaisir de relever quelque
bévue commise par un Velche, son oeil gris pétille de malice, sa tête
a l'air de danser sur ses robustes épaules, et il laisse échapper un de
ces gros rires qui font aboyer les chiens.
M. Drommel arriva à Barbison dans la matinée, à dix heures ou dix heures
et demie; nous ne pouvons rien affirmer de plus précis à ce sujet, et
pour cause. Tout l'univers sait que l'entreprise Lejosne fait le service
des voyageurs et de la poste entre Barbison, Chailly et Melun; l'univers
n'ignore pas non plus que cette recommandable entreprise s'acquitte de
son office à la satisfaction générale, qu'elle s'applique à concilier
l'utile et l'agréable. Quand vous allez à Melun, c'est pour y prendre le
train, et le train n'attend pas; fiez-vous à l'entreprise Lejosne, vous
ne le manquerez point. Ses chevaux n'ont pas besoin de sentir le fouet
pour courir comme le vent. Au retour, c'est une autre affaire: il n'y
a plus rien qui presse, et les choses se passent comme en famille.
Qu'importe d'être à Chailly ou à Barbison une demi-heure plus tôt
ou plus tard? Une allure modérée permet au voyageur de contempler le
paysage, d'étudier la route, qui est charmante. Aussi ces mêmes chevaux
si affairés, qui tantôt dévoraient l'espace, se mettent à compter
leurs pas; ils lorgnent amoureusement toutes les maisons, comme s'ils
grillaient d'envie d'y entrer, et ils s'arrêteraient volontiers pour
lier conversation avec tous les passants. Le cocher, qui se conforme à
leur humeur, multiplie les haltes. Il disparaît dans un bouchon, où il
se rafraîchit à loisir; il a des paquets à déposer ou à prendre, des
nouvelles à donner ou à demander, des accolades à distribuer ou à
recevoir; il a surtout une cousine à embrasser. Excusez-le, elle est
jolie, et laissez-le faire, il y a cela de bon avec l'entreprise Lejosne
qu'on finit toujours par arriver; c'est une grâce du ciel.
«Voilà bien la France! s'écria M. Drommel lorsqu'il entendit la voiture
rouler sur le pavé de Barbison! Deux heures pour faire dix kilomètres!
Et c'est ainsi qu'on perd les batailles.»
C'était une forte exagération. Quel que soit son goût pour l'exactitude,
M. Drommel est un homme très passionné, et la passion exagère toujours.
M. Johannes Drommel jouit dans son pays d'une certaine réputation, dont
il est fier. Peu lui importe que son mérite et son caractère soient
discutés; pourvu qu'on s'occupe de lui, il est content. Ce gros homme
court n'a pas un visage ordinaire. M. Taconet, qui était assis en face
de lui dans l'omnibus, ne put s'empêcher d'admirer l'ampleur de sa tête,
sa grande bouche tortueuse, la longueur démesurée de ses bras, son nez
conquérant, solennel, héroïque, toujours prêt à partir en guerre, un nez
fait pour affronter les grandes batailles de la vie. Tant que M. Drommel
garda le silence, M. Taconet l'admira; mais, à peine eut-il articulé
deux mots, adieu le prestige! M. Drommel a deux voix, l'une grave, un
peu rauque, l'autre perçante, aiguë; il passe brusquement de l'une à
l'autre, et ce contraste est plus plaisant qu'agréable. Il y a dans le
monde de vieilles brouettes mal graissées, qui ont aussi deux voix et la
même façon de parler que M. Drommel, quand on les pousse un peu vivement
sur le gravier. J'en connais une intimement; mais, comme elle est
modeste, elle est à mille lieues de s'imaginer que je ne puis l'entendre
sans penser à un grand homme.
M. Drommel est né en Lusace, à Goerlitz, et, si vous consultez à son
sujet les habitants de Goerlitz, ils vous diront que dans le fond c'est
un bonhomme, qu'il n'a jamais fait de mal à personne, mais qu'il
est difficile de trouver quelqu'un à qui il ait rendu service. Que
voulez-vous! il n'a pas le temps. Il est convaincu que le monde a été
mal fait et que M. Johannes Drommel est chargé de le refaire; c'est à
cela qu'il emploie ses journées et ses veilles. On cite de lui un mot
mémorable qui prouve que cette préoccupation lui vint dès sa plus tendre
jeunesse. Il n'avait pas dix-huit ans, quand trois ou quatre de ses
camarades, qui sortaient d'une brasserie, le rencontrèrent par une
froide nuit d'hiver arpentant tout seul les rues de Goerlitz, les mains
dans ses poches, les cheveux au vent. Ils lui demandèrent à qui il en
avait. Il les contempla d'un air compatissant; puis il leur répondit:
«Je cherche la synthèse!»
Et il passa son chemin. Depuis lors, il a toujours cherché la synthèse,
et la satisfaction superbe qui se peint dans son regard témoigne qu'il a
fini par la trouver. C'est un grand avantage qu'il a sur nous tous; car
enfin qui de nous l'a trouvée? Assurément ce n'est pas moi.
Qu'on n'aille pas s'imaginer là-dessus que M. Drommel est un
métaphysicien, un idéaliste; il méprise profondément l'idéalisme,
la métaphysique et les songe-creux. Il appartient à cette nouvelle
génération d'Allemands qui explique tout par les cellules et qui n'a
pour Goethe et Hegel qu'une médiocre considération. M. Drommel se pique
d'être réaliste jusque dans la moelle des os. Il estime que la société
repose sur des opinions erronées et sur de sots préjugés. Son grand
principe est que la nature a, comme M. Drommel, le génie de la synthèse,
que toutes les maladies sociales proviennent de l'abus de l'analyse. Par
une série de raisonnements fort bien déduits, il conclut de là que la
propriété et le mariage sont, de tous les préjugés, les plus ridicules,
les plus funestes, et que le point dont il s'agit est de remettre en
circulation la terre et la femme. Il en a découvert la méthode, et il se
fait fort de démontrer qu'il suffirait de deux ou trois décrets rendus
par un gouvernement intelligent pour que tout marchât à merveille. M.
Drommel ne demande à être gouvernement que pendant quarante-huit heures
pour réformer à jamais l'humanité. Par malheur, jusqu'à ce jour il
ne s'est pas trouvé dans toute l'Allemagne un seul principicule qui
consentît à lui prêter sa couronne d'un lever à un coucher de soleil. Il
s'en plaint, car il croit fermement à sa méthode.
Cet homme a du caractère, une forte volonté. Son père, qui ne croyait
pas à son génie et qui le destinait au commerce, l'envoya faire ses
études dans une _Realschule_, où il n'apprit que quelques mots de latin.
Il en appela, et le décret fut rapporté. Il répara le temps perdu,
suppléa par ses efforts aux lacunes de sa première éducation. Quelques
années plus tard, il était docteur, et, à peine fut-il docteur, il
enseigna la sociologie à l'université de Koenigsberg en qualité de
_privat-docent_. Ses doctrines furent jugées dangereuses, sans compter
qu'il avait la déplorable habitude de levrauder, de vilipender, de
déchirer à belles dents tous ses collègues. Du haut de sa chaire, il
traita l'un d'eux d'_asinus ridiculissimus_, ce qui fut pris en mauvaise
part. On lui donna des avertissements, des dégoûts; il reconnut qu'il
ne deviendrait jamais professeur ordinaire, ni même extraordinaire; il
abandonna la partie. Il avait hérité de son père, qui s'était enrichi
dans le commerce du bétail, une fortune assez rondelette. Il se retira
fièrement sous sa tente, c'est-à-dire à Goerlitz, où il fonda une
feuille hebdomadaire, intitulée _das Licht_, ou _la Lumière_. Celui de
ses ex-collègues qu'il avait traité d'_asinus ridiculissimus_ écrivit
contre lui un sanglant article dans les _Grenzboten_; il y décriait sans
merci son journal et accusait le directeur d'être une lanterne fumeuse
qui se prenait pour le soleil. M. Drommel méprisa ces injures et ne se
lassa point d'éclairer l'univers. Ses abonnés assurent qu'il les étonne
plus qu'il ne les convainc. Cela suffit à son bonheur.
M. Drommel n'est pas seulement un penseur et un polémiste; dans
l'occasion, il sait se remuer, tracasser, s'intriguer. Après une
tentative infructueuse, il réussit à se faire élire au parlement
impérial, où il siégea dans le voisinage des socialistes, mais sans
frayer avec eux. Il les considérait comme de pauvres hères, car il n'est
pas socialiste, il est sociologue, et vous en sentez la différence. Si
le prince de Bismarck avait daigné prendre quelquefois ses avis et se
gouverner par ses conseils, il serait peut-être devenu bismarckien;
mais le prince de Bismarck ne lui ayant point fait d'avances et s'étant
permis de quitter un jour la salle des séances au moment où M. Drommel
était à la tribune, M. Drommel se mit à bouder le gouvernement, se
détermina à constituer un parti lui tout seul. Il représentait dans le
_Reichstag_ les drommeliens, et il n'y en avait qu'un, animal unique en
son espèce. Sa solitude ne l'inquiétait pas, la synthèse est toujours
solitaire. Il jouit de son bonheur pendant trois ans, mais il ne fut pas
réélu. Cette mortification lui fut sensible; il s'en consola en pensant
que les temps n'étaient pas mûrs, que son jour viendrait.
On n'est jamais tout à fait conséquent. Quoique M. Drommel aspire à
mettre la propriété en circulation, il ne laisse pas de posséder une
maison fort cossue, qu'il ne songe point à faire circuler, et un assez
grand nombre de titres de rente, dont il ne fait part à personne. On
prétend qu'il est dur à la détente, qu'il ne laisse jamais voir sans de
bons motifs la couleur de son argent. D'autre part, quoique le mariage
soit à ses yeux une piètre institution, destinée à disparaître dans
un prochain avenir, il eut à cinquante-quatre ans la faiblesse de se
marier. Dans le temps qu'il était député, il avait conçu de tendres
sentiments pour une danseuse de l'Opéra de Berlin. Cette charmante
Francfortoise, qui passait pour être aussi sage que jolie, le renvoya
bien loin. Il est persévérant, il n'eut garde de se rebuter, et le
destin lui vint en aide. Il arriva que la jolie et sage Ada se laissa
un soir tomber dans une trappe, où elle se cassa la jambe. On la
raccommoda; mais il lui resta de cette mésaventure un léger clochement
du pied droit, qui, au dire de ses admirateurs, ajoutait à ses grâces
et qui toutefois la gênait beaucoup dans ses entrechats. Elle se ravisa
subitement, prêta l'oreille aux propositions de M. Drommel; mais elle
entendait être épousée dans toutes les règles, civilement et à l'église.
Il en passa par tout ce qu'elle voulut, tout en lui représentant qu'il
est dur à un philosophe de faire le sacrifice de ses principes et de se
conformer aux préjugés. Il le lui déclara fort nettement, et peut-être
eut-il le tort de le lui déclarer trop souvent: les gens convaincus
aiment à se répéter.
Il n'eut pas d'ailleurs à se repentir de son pénible sacrifice. Il
trouva dans Mme Ada Drommel non seulement une ménagère accomplie, mais
une femme exemplaire, qui témoignait une soumission touchante à ses
volontés, un acquiescement absolu à ses idées, une parfaite déférence
à ses conseils, une confiance entière en son génie. Lui-même
s'applaudissait d'être l'unique et légitime possesseur d'une beauté que
les connaisseurs lui enviaient et qui, tout en clochant un peu, faisait
sensation partout où elle se montrait. Il éprouvait aussi quelque
satisfaction à l'idée qu'il s'était fait aimer et adorer, lui Prussien,
d'une femme née en pays rhénan, sur terre conquise. Il avait fait à sa
façon acte de conquérant; il n'avait pas épousé sa femme, il se l'était
annexée, sans compter qu'il était beau de voir une danseuse devenir la
femme d'un sociologue. Il y avait un peu de synthèse dans cette union,
et M. Drommel estimait que, si le mariage doit être condamné comme un
préjugé ridicule, les mariages synthétiques méritent peut-être qu'on
fasse une exception en leur faveur. Il se flattait d'avoir donné au
monde un grand exemple, et par voie d'insinuation il en toucha quelques
mots discrets dans un article de _la Lumière_, ce qui fournit à
l'_asinus ridiculissimus_ l'occasion désirée de lui dire une fois
de plus son fait. M. Drommel, comme on peut croire, le remoucha
d'importance, en prenant tout l'empire germanique pour juge du camp. Ce
fut vraiment une belle polémique.
Il avait mis dans son bonnet de tenter de nouveau les chances du scrutin
dans les élections au parlement prussien qui ont eu lieu tout récemment.
Il sonda le terrain, acquit la triste conviction qu'il courait au-devant
d'un échec assuré. Pour se dérober à sa défaite et pour évaporer son
dépit, il résolut d'aller faire un long voyage en France et en Italie.
Ce fut de sa part une détermination salutaire. Tant qu'il était dans son
pays, il était mécontent de tout, critiquait amèrement les institutions
et les hommes, se plaignait que les affaires allaient de mal en pis.
A peine avait-il passé la frontière, les comparaisons qu'il faisait le
réconciliaient avec sa maudite et chère Allemagne. S'il avait beaucoup
de griefs contre ses compatriotes, il contemplait les Velches du haut
d'un mépris juché sur cinquante canons Krupp. Il enferma dans une
sacoche de voyage, qu'il suspendit à son cou, cinq ou six mille marks
en billets et en rouleaux d'or, qu'il économisait depuis longtemps à cet
effet, et, accompagné de sa charmante femme, il se mit en chemin pour
Paris, où il passa quinze jours, après quoi il continua son voyage, en
allant visiter la forêt de Fontainebleau. Voilà comment il se fit que,
le 30 septembre 1879, l'entreprise Lejosne eut le privilège de voir
monter M. Drommel dans un de ses omnibus et de le transporter moyennant
la somme d'un franc de Melun à Dammarie, de Dammarie à Chailly, de
Chailly à Barbison.
M. Drommel était curieux de tout. Durant le trajet, il fit subir un
interrogatoire en règle à ses compagnons de route; il avait l'air d'une
corneille qui abat des noix, et au demeurant il ne doutait pas que des
Français ne fussent très sensibles à l'honneur que leur fait un penseur
d'outre-Rhin en les questionnant. La marchande de marée, qui aimait à
jaser, lui répondit de point en point. Il voulut savoir quelles espèces
de poisson elle portait dans sa corbeille, et il sourit majestueusement
quand elle lui vanta ses anguilles; il lui fit la grâce de lui déclarer
qu'il n'y a de vraies anguilles que celles qui barbotent dans la Neisse.
M. Taconet fut moins complaisant, se renferma dans un morne silence, et
ne daigna pas apprendre à l'interrogant sociologue que, étant né à Metz,
il avait peu de goût pour les Allemands. Il n'eut garde non plus de
lui dire qu'il avait été commissaire de police à Melun, que, ayant fait
depuis peu un héritage, il avait pris sa retraite et qu'il se rendait
à Barbison pour y donner des ordres touchant une maisonnette qu'il y
faisait bâtir et dans laquelle il se promettait de passer ses vieux
jours. Il se donna encore moins la peine de lui révéler qu'il n'avait
lu dans toute sa vie qu'un seul livre, écrit par François Rabelais, mais
qu'il l'avait bien lu, qu'il le savait par coeur, et qu'à sa manière il
y avait trouvé la synthèse. A quoi bon le dire? M. Drommel n'en aurait
rien cru.
Choqué du silence obstiné de l'ex-commissaire de police et trouvant
de ce côté portes et fenêtres closes, M. Drommel se retourna vers Mme
Denis. A peu de distance de Chailly, elle lui montra sur le bord de la
route une sorte de tour crénelée coiffée d'une sorte de minaret, et
elle lui raconta que cette tour était un tombeau qu'un particulier assez
original s'est fait construire pour y être enterré avec ses chevaux
et ses chiens. M. Drommel sourit de nouveau; poussant le coude de Mme
Drommel, il s'écria: _Französische Eitelkeit_. M. Taconet, qui savait
un peu d'allemand, comprit que cela voulait dire: Voilà bien la vanité
française! Un peu plus loin, on rencontra une jolie vachère qui, armée
d'une longue gaule, menait ses bestiaux aux champs. Elle interpella de
loin le cocher de l'omnibus, et lui montrant toutes ses dents, elle lui
cria:
«Redemandez mon ombrelle à Eugénie, j'en aurai besoin pour la fête de
dimanche.»
M. Drommel haussa les épaules, poussa encore le coude de sa femme, et
lui dit: _Französische Frivolität_. Quand M. Taconet n'aurait pas su
l'allemand, il aurait deviné sans peine que cela signifiait: Voilà bien
la frivolité française!
Cette seconde impertinence lui fut amère; il eut peine à digérer cette
pilule. Il fut bien tenté de saisir M. Drommel à bras-le-corps et de le
jeter par la portière; mais quand on a été commissaire de police, on
a appris à maîtriser son premier mouvement. Il se contenta de penser à
Dindenaut, le marchand moutonnier, à ses insolents propos et, passant la
main sur ses favoris, il grommela sourdement:
«Patience! répondit Panurge.»
M. Taconet et Panurge avaient raison, la patience est une bonne
chose, elle sait toujours trouver le mot de la fin. De ce moment,
l'ex-commissaire de police s'efforça d'oublier l'existence de M.
Drommel, en ne regardant plus que Mme Drommel. Plus il la regardait,
plus elle lui plaisait. Il admira sans réserve ses cheveux d'un blond
argenté, la douceur de sa voix flûtée, l'aisance de son maintien, la
vivacité de ses manières, ses yeux de teinte indécise couleur du temps.
Il admira surtout les grâces mignonnes de son sourire. N'étant jamais
allé à Francfort-sur-le-Mein, ce sourire lui était nouveau; il ignorait
qu'on l'y rencontre souvent et qu'il est le frère des bons vins du
Rhin. Ce qui le chagrinait, c'était le respect que Mme Drommel semblait
témoigner à son mari, les attentions qu'elle avait pour lui, l'air
soumis dont elle l'écoutait, l'empressement avec lequel elle approuvait
ses sentences comme les paroles d'un oracle. Il ressentit un accès
d'indignation, en pensant que ce butor avait su gagner le coeur de cette
ravissante créature, à qui il disait en lui-même avec colère:
«Ne vengeras-tu donc pas les Messins?»
En descendant de l'omnibus, M. Drommel s'embarrassa les jambes dans son
parapluie, il trébucha sur le marchepied et faillit se laisser choir
tout de son long sur le pavé, ce qui fit passer dans l'âme et dans les
yeux de M. Taconet un éclair d'espérance. Mais Mme Drommel était là, car
elle était toujours là, toujours attentive et toujours souriante. Elle
retint par le coude son mari, qui ne tomba point. Sa tendresse vigilante
s'alarmait facilement.
«Tu m'as fait peur! lui dit-elle.
--Ce n'est rien, ma chatte, répondit-il; M. Drommel n'est jamais tombé.»
Cela dit, il lui mit sur les bras deux gros sacs de nuit, bien bondés et
fort lourds, se bornant, quant à lui, à porter sa poche de voyage, son
parapluie et sa personne.
«Tout supporter et tout porter, pensa M. Taconet, voilà le sort de cette
chatte.»