distinctions de rangs, surtout un corps de noblesse, regardé comme
essentiel à sa constitution, suivant ce principe que Bacon a développé
le premier: sans nobles point de monarque; sans monarque, point de
nobles. Dans ce gouvernement l'opinion publique attache avec raison un
prix infini à l'avantage de la naissance: mais cette habitude (11) même
de faire dépendre l'estime que l'on accorde à un citoyen de
l'ancienneté de son origine, de l'illustration de sa famille, de la
grandeur de ses alliances a déjà des rapports assez sensibles avec le
préjugé dont je parle. La même tournure d'esprit qui fait que l'on
respecte un homme, parce qu'il est né d'un père noble; qu'on le
dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs conduit naturellement à le
mépriser, lorsqu'il a reçu le jour d'un homme flétri, ou qu'il l'a
donné à un scélérat.
Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter
l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes et
particulièrement en France.
Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que
par la perte de leurs privilèges: les peines (12) corporelles étaient
réservées pour le roturier ou vilain. Dans la suite le clergé fut aussi
affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punition:
quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les
familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait
qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la
plus dure et la plus honteuse servitude.
S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût
mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent
alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt
anéanti
Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu
étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume: aujourd'hui
que les nobles sont soumis aux peines corporelles, la famille d'un
illustre coupable échappe encore au déshonneur; tandis que le gibet
flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la tête
d'un grand n'imprime aucune tache à sa postérité.
Mais par une raison contraire cette opinion cruelle s'est établie sans
peine, dans des siècles de barbarie où elle frappait à loisir sur un
peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de
cette superbe noblesse qui l'opprimaient.
Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même
préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna
longtemps chez plusieurs nations de l'Europe. Je parle du combat
judiciaire. Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les
affaires civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient
quelquefois obligés de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où
dépendait son sort: lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe
surtout ne lui permettait pas de prouver son innocence l'épée à la
main, ses proches embrassaient sa querelle et combattaient à sa place:
le procès devenait donc en quelque sorte pour eux une affaire
personnelle; la punition de l'accusé était la suite de leur défaite, et
dès lors il était moins étonnant qu'ils en partageassent la honte,
surtout chez des peuples qui ne connaissaient d'autre mérite que les
qualités guerrières.
Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos
réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus
intéressante encore.
Ce préjugé est-il plus utile que (13) nuisible? (14)
J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments
pouvaient être partagés sur un point que le bon sens et l'humanité
décident si clairement: aussi quand j'ai vu une des compagnies
littéraires les plus distinguées du royaume proposer cette question je
n'ai jamais pensé que son intention fût d'offrir un problème à
résoudre; mais seulement une erreur funeste à combattre, un usage
barbare à détruire, une des plaies de la société à guérir.
Qu'une opinion dont l'effet est de faire porter à l'innocence ce que la
peine du crime a de plus accablant soit injuste, c'est une vérité, ce
me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point résolu, la
question est décidée; si elle est injuste, elle n'est donc pas utile.
De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la plus sublime
peut-être, et en même temps la plus certaine est celle qui dit: que
rien n'est utile, que ce qui est honnête.
Les lois de l'être suprême n'ont pas besoin d'autre sanction, que des
suites naturelles qu'il a lui-même attachées à l'audace qui les
enfreint ou à la fidélité qui les respecte. La vertu produit le
bonheur, comme le soleil produit la lumière, tandis que le malheur sort
du crime, comme l'insecte impur naît du sein de la corruption.
Rien n'est utile que ce qui est honnête; cette maxime vraie en morale
ne l'est pas moins en politique: les hommes isolés et les hommes réunis
en corps de nations sont également soumis à celte loi: la prospérité
des (15) sociétés politiques repose nécessairement sur la base immuable
de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi injuste, toute
institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie directement
leur but, qui est la conservation des droits de l'homme, le bonheur et
la tranquillité des citoyens.
Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ce principe, c'est
qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale,
c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop
souvent gouverné la terre.
Au reste si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que je viens
(16) d'exposer, par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément
celui que me fournit le préjugé dont il est ici question.
Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer
dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez
grand nombre de partisans.
Il est, dit-on, salutaire au genre humain; il prévient une infinité de
crimes; il force les parents à veiller sur la conduite des parents; il
rend les familles garantes des membres qui les composent.
Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! condamnés à
l'infamie qu'un autre a méritée!... Eh! c'est précisément ce monstre de
l'ordre social que j'attaque. C'est par des lois sages, c'est par le
maintien des moeurs plus puissantes que les lois, qu'il peut arrêter le
crime; et non par des usages atroces toujours plus contraires au bien
de la société que les délits mêmes qu'ils pourraient prévenir.
A la Chine on a imaginé un moyen assez (17) frappant d'établir cette
espèce de garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois
condamnent à mort les pères dont les enfants ont commis un crime
capital; que n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir!...
et nous l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que
nous n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents des coupables:
nous avons fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous
rougirions de mettre la vie même en concurrence avec l'honneur.
Mais après tout ce préjugé nous donne-t-il en effet le dédommagement
qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de
la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée
d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus
sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat
pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute
pas pour lui-même. Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des
parents? Rendra-t-il les pères plus attentifs à l'éducation de leurs
enfants?
Quand leur esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui
présenterait; quand la tendresse paternelle, si prompte à se flatter
pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des monstres
capables de mériter un jour toute la rigueur des lois, cet étrange
mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père dont les
soins ne se proposent quelque chose de plus que d'empêcher que ses
enfants n'expirent un jour sur un échafaud.
On m'objectera peut-être que ce motif peut au moins engager les parents
à réclamer le secours de l'autorité contre les enfants pervers qui les
menacent d'un déshonneur prochain.
Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources
nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand les pères se
déterminent-ils à en faire usage? lorsque le mal est devenu incurable;
lorsque la corruption de celui qui les réduit à l'employer est parvenue
à son dernier période; lorsque les écarts multipliés qu'ils connaissent
souvent les derniers, et qui ont déjà mérité l'animadversion de la
justice les forcent à une démarche cruelle, qui laisse toujours une
tache sur l'objet de leur tendresse.
Souvent même, à peine l'auront-ils privé de la liberté dont il abuse,
que séduits par l'espoir d'un changement (18) dont eux seuls peuvent se
flatter, ils obtiendront la révocation de l'ordre fatal qu'ils avoient
sollicité. Le coupable déjà corrompu avant sa détention, aigri
peut-être encore par le châtiment rentrera dans le sein de la société
où il (19) rapportera des dispositions funestes à tous les crimes qui
peuvent la troubler.
Voilà donc les avantages que nous procure le préjugé dont je parle:
c'était bien la peine d'être injustes et barbares!
Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père
responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait lui
laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger.
Les Chinois sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur
donnent un pouvoir sans bornes sur leurs familles; elles punissent,
dit-on, de n'en avoir pas usé, mais nous qui avons presque entièrement
soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants,
nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance,
comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent
empêcher?
Avant d'exercer contre eux cette odieuse rigueur rendons-leur du moins
tous les droits qui leur appartiennent; rétablissons ce tribunal
domestique que les anciens peuples regardaient avec raison comme la
sauvegarde des moeurs; ou plutôt cette sage institution nous prouverait
bientôt que pour diminuer le nombre des coupables, il n'est pas
nécessaire d'accabler (19) l'innocence (20) et d'outrager l'humanité.
Mais quand nous pourrions couvrir de quelque motif spécieux notre
injustice à l'égard des pères, comment pourrions-nous l'excuser envers
les autres parents des coupables? Quelle autorité le frère a-t-il pour
corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père?
Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour
n'avoir pas réprimé les excès du maître, auquel la loi l'a soumise? De
quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel
droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa
honte, les pleurs même que lui arrache l'excès de son infortune?
J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité, on pouvait
colorer l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins
embarrassé à découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui.
Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment
l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le
considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné.
Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos
usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses
compatriotes et leur tienne ce discours:
J'ai vu des pays où règne une coutume singulière; toutes les fois qu'un
criminel est condamné au supplice, il faut que plusieurs autres
citoyens soient déshonorés: ce n'est pas qu'on leur reproche aucune
faute; ils peuvent être justes, bienfaisants, généreux; ils peuvent
posséder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins
des gens infâmes: avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus
touchants à la commisération de leurs concitoyens; c'est, par exemple,
une famille désolée, à qui l'on arrache son chef et son appui, pour le
traîner à l'échafaud: mais on juge qu'elle serait trop heureuse, si
elle n'avait que ce malheur à pleurer; on la dévoue elle-même à un
opprobre éternel. (21) Les infortunés, avec toute la sensibilité d'une
âme honnête, sont réduits à porter tout le poids de cette peine
horrible, que le scélérat peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever
les yeux, de peur de lire le mépris sur le visage de tous ceux qui les
environnent; tous les états les dédaignent; tous les corps les
repoussent; toutes les familles craignent de se souiller par leur
alliance; la société entière les abandonne et les laisse dans une
solitude affreuse; la bienfaisance même qui les soulage se défend à
peine du sentiment superbe et cruel qui les outrage; l'amitié...
j'oubliais que l'amitié ne peut plus exister pour eux. Enfin leur
situation est si terrible qu'elle fait pitié à ceux même qui en sont
les auteurs; on les plaint... du mépris que l'on se sent pour eux; et
on continue de les flétrir; on plonge le couteau dans le coeur de ces
victimes innocentes; mais ce n'est pas sans être un peu ému de leurs
cris.
A cet étonnant, mais fidèle récit, que diraient les peuples dont je
parle; ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel préjugé ne peut régner
que dans quelque contrée sauvage? on aurait beau ajouter que les
peuples qui l'ont adopté sont d'ailleurs, justes, humains, éclairés;
qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions
sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre respecter les droits de
l'humanité et connaître les principes du bonheur social; qu'ils ont
porté les arts et les sciences à un degré de perfection inconnu au
reste de l'univers: ils ne voudraient jamais croire à des
contradictions si inconcevables; ignorant tous les avantages qui nous
dédommagent de ces restes de l'ancienne barbarie, ils nous
regarderaient peut-être comme les plus malheureux des hommes; ils
s'applaudiraient de ne pas vivre dans des pays où l'innocence n'est
point en sûreté; où les citoyens sont sans cesse exposés aux dangers
affreux de perdre le plus précieux de tous les biens par des événements
qui leur sont étrangers.
Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est
fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la
stabilité de nos propriétés, comme un coup funeste qui ébranle les
fondements de la félicité publique; quelle idée nous formerons-nous
donc d'un préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même,
sans lequel tous les autres biens sont sans prix et la vie (22) n'est
qu'un supplice?
Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux
épargner cent coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne
punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents! la punition
d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour d'autres
scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de la
société entière: et tous les jours nous donnons à la société ce
spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de
nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les
déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain
être opprimés à notre tour.
Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à
tant de citoyens!
Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même
le (23) plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont
pas voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la
punition (24) des criminels qui auraient violé ses lois. De là les
peines qui vouent aux travaux publics les auteurs de certains délits:
nos lois même ont adopté ces sages principes: et nos préjugés les
blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat les citoyens
irréprochables qui ont le malheur de tenir à un coupable.
Si, au lieu de leur imputer les fautes de leurs proches, on leur
faisait un mérite de ne pas leur ressembler, la (25) condamnation de
ces derniers serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à
la faire oublier par leurs qualités personnelles; mais le préjugé prive
à jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur
ôtant l'honneur, il les anéantit; il les frappe d'une espèce de mort
civile non moins funeste que celle que la loi donne au criminel qu'elle
condamne.
Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne
devinssent pas dangereux!
L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé
à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action
généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de
ses semblables; privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il
faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice.
Si la honte lui a laissé quelque (26) ressort, craignons-le encore
davantage: son énergie se tournera en haine et en désespoir; son âme se
soulèvera contre l'injustice atroce dont il est la victime; il
deviendra l'ennemi secret de la société qui l'opprime: heureux s'il ne
finit pas par mériter la peine qu'il a d'abord injustement subie et si
les lois ne punissent pas un jour en lui des crimes auxquels la
barbarie de ses concitoyens l'aura conduit!
Il est vrai que souvent ces infortunés prennent le parti de fuir leur
pays et d'aller cacher leur honte dans des contrées lointaines: mais
comptons-nous pour rien la perte de tant de citoyens que nous forçons à
porter aux nations étrangères leurs fortunes, leur industrie, leurs
talents et la haine de la patrie qui les a persécutés.
Ce préjugé fatal semble fait pour être le signal de la discorde: c'est
par lui qu'une barrière insurmontable s'élève tout à coup entre des
familles prêtes à s'unir par une étroite alliance; c'est par lui que le
dédain, le mépris, le deuil, le désespoir succède à l'estime, à
l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui arrachant
l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les voeux ordonne
à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à l'impuissance de remplir
jamais un des devoirs les plus sacrés du citoyen.
C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes; le mépris
auquel il dévoue ses victime les expose sans cesse à des affronts
qu'elles ne souffrent pas toujours avec patience; la cause de leur
déshonneur est un des textes d'injures les plus familiers à la haine, à
l'insolence, à la brutalité, au faux honneur: de là les dissensions,
les rixes, et surtout les duels; c'est ainsi que ce préjugé fournit un
aliment à cette frénésie, et (27) devient un des appuis d'une autre
mode (28) presqu'aussi funeste et aussi barbare que lui, et qu'il est
sans doute bien digne de protéger.
Il produit encore un autre inconvénient, moins sensible peut-être, mais
non moins réel: il affaiblit le nerf de l'autorité paternelle.
J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs
mains la destinée de leurs parents; se prévaloir de cet odieux avantage
(29), pour leur arracher d'injustes complaisances; forcer la faiblesse
de leurs pères à capituler, pour ainsi dire, avec eux, à oublier une
sévérité nécessaire, par la crainte de les pousser à des excès qui
pouvaient déshonorer leur famille; et faire ainsi du préjugé dont nous
parlons l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur (30)
licence. Ces exemples ne sont que trop communs; ils ne demandent qu'un
oeil attentif, pour être aperçus.
Ce n'est pas tout. Pour achever de peindre le préjugé que je combats,
il me reste à prouver que s'il est le fléau de l'innocence, il n'est
pas moins le protecteur du crime.
Attacher au sort d'un scélérat celui de plusieurs honnêtes gens,
qu'est-ce autre chose que fournir au premier mille moyens d'échapper à
la punition qu'il a méritée?
Tandis que le bon ordre demande son supplice, la commisération publique
sollicite sa grâce en faveur des innocents dont il doit entraîner la
perte. Chaque procès criminel qui menace l'honneur d'une famille
honnête fait naître, pour ainsi dire, une nouvelle conspiration contre
les lois; les parents effrayés déploient tout leur crédit et toutes
leurs ressources pour leur dérober la victime qu'elles doivent frapper;
leurs (31) efforts, secondés par la voix de l'humanité l'emportent
souvent sur l'intérêt public: qui pourrait compter tous ceux qui ont
été enhardis au crime par le motif impérieux qui devai(32)t forcer une
famille puissante à leur assurer l'impunité? Qui pourrait compter tous
les criminels dont le pardon a été arraché à la clémence des princes
par les cris des infortunés qui devaient partager leur honte?
C'est ainsi que nos préjugés insensés énervent la vigueur des lois;
c'est ainsi qu'à force d'être cruels, nous nous ôtons presque le droit
d'être justes.
Eh! celui dont nous parlons n'eût-il d'autre inconvénient que
d'accoutumer les familles à solliciter des ordres supérieurs contre la
liberté des particuliers, il n'en serait pas moins encore un des plus
terribles fléaux de la société: si quelques fois de justes craintes les
forcent à recourir à cette dangereuse ressource; combien de fois ce
prétexte n'est-il qu'un moyen de surprendre la religion des souverains?
Combien de fois ne (33) sert-il pas d'instrument aux vengeances
domestiques? Combien de fois la haine ou la cupidité d'un père injuste,
d'une marâtre cruelle, d'un frère jaloux, d'une perfide épouse ne
sont-ils pas le seul crime des malheureux sur qui l'on cherche à
appesantir le bras de l'autorité!...
Je crois en avoir assez dit pour mettre tous les esprits à portée de
juger si le préjugé dont je parle est plus nuisible qu'utile.
Mais que sert de le dénoncer à l'indignation publique? N'est-t-il pas
destiné à triompher de tous les efforts de la raison? Peut-on espérer
de guérir jamais les hommes de ce mal invétéré?
Ainsi raisonne le vulgaire; mais l'homme fait pour penser rejette ce
funeste présage.
Les préjugés invincibles ne sont faits que pour les temps d'ignorance,
où l'homme courbé sous le joug de l'habitude regarde toutes les
coutumes anciennes comme sacrées, parce qu'il n'a ni la faculté de les
apprécier, ni même l'idée de les examiner: mais dans un siècle éclairé,
où tout est pesé, jugé, discuté; où la voix de la raison et de
l'humanité retentit avec tant de force; où devenus plus sensibles et
plus délicats en raison du progrès de nos connaissances, nous nous
appliquons sans cesse à diminuer le nombre de nos maux et à augmenter
nos jouissances, un usage atroce ne peut longtemps retarder sa ruine,
que lorsqu'il est protégé par les passions des hommes, ou par le crédit
d'un trop grand nombre de citoyens intéressés à le perpétuer: mais le
préjugé dont je parle n'est utile à personne; il est redoutable à tous;
la société entière demande qu'il périsse.
N'en doutons pas. Le progrès des lumières, qui au moment où nous
sommes, l'a déjà beaucoup affaibli suffirait seul pour amener cet
heureux événement; mais (34) l'intérêt de l'humanité m'invite,
Messieurs, à remplir vos vues bienfaisantes en cherchant les moyens de
l'accélérer.
Ce n'est point par des lois expresses qu'il faut combattre (35) l'abus
dont il est question; ce n'est point par l'autorité qu'il faut
l'attaquer: elle n'a point de prise sur l'opinion. De pareils moyens
loin de détruire le préjugé dont nous parlons ne feraient peut-être que
le fortifier. Il a sa source dans l'honneur, comme je l'ai prouvé; et
l'honneur loin de céder à la force se fait un devoir de la braver:
essentiellement libre et indépendant il n'obéit qu'a ses propres lois;
il ne reconnaît d'autre juge et d'autre maître que lui-même.
Au reste nous n'avons pas besoin de changer tout le système de notre
législation; de chercher le remède d'un mal particulier dans une
révolution générale, souvent dangereuse: des moyens plus simples, plus
faciles, et peut-être plus sûrs semblent s'offrir à nous.