«JULES MICHELET»
Il y a quelques mois paraissait un livre: _le Moine Guibert_, signé
Bernard Monod. Celui-là, hélas! qui l'avait écrit, venait de disparaître
en pleine jeunesse, laissant à tous ses amis le souvenir d'une
conscience ferme, d'un esprit admirablement doué pour les études
historiques. A la suite de cette catastrophe, M. Gabriel Monod s'est de
plus en plus réfugié dans l'étude et dans la communion avec les deux
morts illustres, Michelet et Mme Michelet, dont il possède les papiers.
Son oeuvre, qui a pour titre: _Jules Michelet_ (Hachette, 3 fr. 50),
pourrait fort bien s'appeler: _les Amours de Michelet_. La vie de
l'historien, en effet, fut tout passion. Qu'adora-t-il d'abord? L'Italie
qui, avec Virgile et Vico, avait le plus contribué à sa formation
intellectuelle. Si familier lui était l'harmonieux et sensible poète
latin que, si tous les exemplaires de Virgile avaient disparu de la
planète, il eût pu aisément en reconstituer le texte. Ce n'était pas
seulement son âme qui devait beaucoup à l'Italie; à plusieurs reprises
il était allé dans la terre classique et lumineuse pour y refaire sa
santé. Chaque fois il en était revenu plus fort. S'il aima tendrement la
brune et saine Italie et s'il désira son unité, peut-être ne lui
rendit-on pas toujours là-bas toute sa flamme et répondit-on parfois
d'une façon un peu évasive à quelques-unes de ses demandes. Le ministre
Amari lui refusa, avec toutes sortes de protestations admiratives
toutefois, un poste pour Challemel-Lacour.
[Illustration: Jules Michelet. _D'après une eau-forte de Boilvin._]
Avec l'Italie, Michelet chérit l'histoire comme une maîtresse,
avoue-t-il. O puissance de l'imagination! Les abstractions même
prenaient un corps, s'animaient, s'emparaient de son esprit et presque
de ses sens.
Mais, à côté des nations et de l'histoire, il y eut des êtres en chair
et en os dans sa vie. En 1824, il épousa Mlle Pauline Rousseau, qui
s'éteignit en 1839, lui laissant deux enfants, Charles et Adèle. Qui a
lu Michelet a senti, partout répandu dans son oeuvre, quelque chose
d'infiniment ardent. C'était un tempérament de feu que tourmentait ce
qu'il nommait l'ange noir. On a prétendu qu'il avait été assez détaché
de sa première femme. S'il n'y eut pas entre eux une communion d'idées
fort étroite, si elle échappa fatalement à son influence intellectuelle,
du moins elle le tint par les sens. Quel remords il éprouve, après sa
mort, des chagrins qu'il lui a causés: «Qu'est-elle devenue, écrit-il,
cette malheureuse partie de moi-même, tandis que l'autre errait dans la
science et la passion!... Je rentre au foyer que j'ai délaissé, je le
trouve brisé pour toujours.» Sa douleur fut extrême et lente à se
guérir.
Au mois de mai 1840, une femme encore jeune se présenta devant lui,
accompagnée d'un jeune homme qui devait, trois ans plus tard, épouser
Mlle Adèle Michelet. Avant d'être le gendre de Michelet, Alfred
Dumesnil, mort il y a une dizaine d'années, fut son fils et en même
temps l'enfant de Quinet, qu'il suppléa au Collège de France. Attiré
toujours par le charme qui émanait de la femme, Michelet rapidement mit
son âme dans celle de Mme Dumesnil, souffrant de ses souffrances, triste
de ses mélancolies. Elle avait un mari; mais, pendant des mois, Michelet
lui donna l'hospitalité dans sa maison de la rue des Postes, recueillant
le fils en même temps que la mère, mêlant Alfred Dumesnil à ses propres
enfants. C'était un foyer qu'il reconstituait dans la pureté. Mais un
mal inexorable et profond minait Mme Dumesnil. Avec quelle angoisse
Michelet suit les progrès de la décomposition et sent les approches de
plus en plus certaines de la mort! Elle _passa_ au commencement de juin
1842. «Cette situation de rêveur, de garde-malade, dans ce beau et froid
mois de mai, parmi les lilas fermés, l'année qui s'avance n'était pas
sans poésie... Dure poésie en face de la mort!»
Pour endormir son mal, Michelet prit avec lui Alfred Dumesnil et, du 14
juin au 31 juillet 1842, parcourut l'Allemagne, s'y enivrant de savoir,
de belles imaginations, visitant les musées, conversant avec les
penseurs, buvant la poésie à ces deux vastes coupes: le Rhin et le
Danube.
Que se passa-t-il à son retour? Quel mystérieux visage remplaça les
chères images disparues? En 1849 seulement, il épousa Mlle Mialaret. De
Vienne en Autriche qu'elle habitait, dans la maison des Cantacuzène,
elle lui avait envoyé, dès octobre 1847, des lettres admiratives et
inquiètes. A distance, Michelet s'éprit de cette jeune fille de
vingt-deux ans, qui poussait l'idéalisme jusqu'au mysticisme; il avait
lui-même cinquante et un ans au moment du mariage. Jamais union ne fut
plus étroite. Mme Michelet s'identifia tellement à son mari que l'on a
peine à les distinguer l'un de l'autre dans certains livres. Combien de
fois, dans le petit appartement de la rue d'Assas ou dans nos promenades
à travers les houblonnières de Velizy, m'a-t-elle raconté son effective
et large collaboration à _l'Oiseau_, à _l'Insecte_, à _la Mer_, à _la
Montagne_! Elle termina _le Banquet_, écrivit en grande partie _Ma
Jeunesse_ et, d'un bout à l'autre, _Rome_, publié sous le nom de
Michelet. Elle a l'image, le jet spontané, les éclairs rapides de son
prophète, et cela jusqu'à la fin, dans les pages suprêmes de mars 1899.
Aussi put-elle se dire «non pas la veuve, mais l'âme attardée» de
Michelet.
[Illustration: Mme Jules Michelet.--_Phot. Ordinaire._]
Dans ses lettres même on retrouve toute la poésie singulière de son mari
et toute son âme. J'ai sous les yeux de nombreuses épîtres qu'elle m'a
adressées. «Le printemps, m'écrivait-elle le 19 avril 1896, cette année
est austère. Je ne sais trop ce qu'en pensent rossignols et fauvettes,
arrivés à leur date habituelle. Le rossignol a chanté ce matin, dans les
fourrés du bois, à l'aube bien froide. Pauvre petit!... Lorsque vous
viendrez, nous pousserons jusqu'à nos houblonnières.»
Maintenant, c'est la question délicate. Éprouva-t-elle autre chose
qu'une admiration tendre pour Michelet, qu'un désir craintif et
continuel de ne pas le blesser? C'est un ami sûr et fort, sur lequel
elle appuie sa faiblesse physique et morale, c'est un maître qu'elle
imite. Mais y eut-il amour de sa part, comme de la part de Michelet qui
n'était qu'une flamme toujours en éveil? Le sentiment passionné
existait-il dans le cour de la jeune créole? Peut-être l'auteur de
_Jules Michelet_ pourrait-il répondre à cette interrogation; peut-être y
pourrais-je répondre moi-même. Dans tous les cas, les deux ne firent
qu'un même esprit.
M. Monod ne se montre pas seulement, dans _Jules Michelet_, ce que nous
savons qu'il est par-dessus tout: un maître dans les études historiques;
il nous apparaît encore comme un psychologue très avisé et comme un
artiste. Il a parfaitement saisi et rendu les deux personnages si
poétiques, et, disons-le, si tourmentés, qu'il a connus et aimés.