NOTICE SOMMAIRE SUR L'HISTOIRE D'ÉGYPTE, RÉDIGÉE A ALEXANDRIE POUR LE
VICE-ROI, ET REMISE A SON ALTESSE AU MOIS DE NOVEMBRE 1829.
Les premières tribus qui peuplèrent l'ÉGYPTE, c'est-à-dire la vallée du
Nil, entre la cataracte d'Osouan et la mer, venaient de l'_Abyssinie_ ou
du _Sennaar_. Mais il est impossible de fixer l'époque de cette première
migration, excessivement antique.
Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait
semblables aux _Kennous_ ou _Barabras_, habitants actuels de la Nubie.
On ne retrouve dans les _Coptes_ d'Égypte aucun des traits
caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les Coptes sont
le résultat du mélange confus de toutes les nations qui, successivement,
ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les
traits principaux de la vieille race.
Les premiers Égyptiens arrivèrent en Égypte dans l'état de nomades, et
n'avaient point de demeures plus fixes que les Bédouins d'aujourd'hui;
ils n'avaient alors ni sciences, ni arts, ni formes stables de
civilisation.
C'est par le travail des siècles et des circonstances que les Égyptiens,
d'abord errants, s'occupèrent enfin d'agriculture, et s'établirent d'une
manière fixe et permanente; alors naquirent les premières villes, qui ne
furent, dans le principe, que de petits villages, lesquels, par le
développement successif de la civilisation, devinrent des cités grandes
et puissantes. Les plus anciennes villes de l'Égypte furent Thèbes
(_Louqsor_ et _Karnac_), _Esné_, _Edfou_ et les autres villes du _Saïd_,
au-dessus de _Dendérah_; l'Égypte moyenne se peupla ensuite, et la
Basse-Égypte n'eut que plus tard des habitants et des villes. Ce n'est
qu'au moyen de grands travaux exécutés par les hommes, que la
Basse-Égypte est devenue habitable.
Les Égyptiens, dans les commencements de leur civilisation, furent
gouvernés par LES PRÊTRES. Les prêtres administraient chaque canton de
l'Égypte sous la direction du GRAND-PRÊTRE, lequel donnait ses ordres,
disait-il, au nom de Dieu même. Cette forme de gouvernement se nommait
_théocratie_; elle ressemblait, mais bien moins parfaite, à celle qui
régissait les Arabes sous les premiers kalifes.
Ce premier gouvernement égyptien, qui devenait facilement injuste,
oppresseur, s'opposa bien longtemps à l'avancement de la civilisation.
Il avait divisé la nation en trois parties distinctes: 1° LES PRÊTRES;
2° LES MILITAIRES; 3° LE PEUPLE. Le peuple seul travaillait, et le fruit
de toutes ses peines était dévoré par les prêtres, qui tenaient les
_militaires_ à leur solde et les employaient à contenir le reste de la
population.
Mais il arriva une époque où les soldats se lassèrent d'obéir
aveuglément aux prêtres. Une révolution éclata, et ce changement,
heureux pour l'Égypte, fut opéré par un militaire nommé _Méneï_, qui
devint le chef de la nation, établit le gouvernement royal et transmit
le pouvoir à ses descendants en ligne directe.
Les anciennes histoires d'Égypte font remonter l'époque de cette
révolution à six mille ans environ avant l'islamisme.
Dès ce moment, le pays fut gouverné par des ROIS, et le gouvernement
devint plus doux et plus éclairé, car le pouvoir royal trouva un certain
contre-poids dans l'influence que conservait nécessairement la classe
des prêtres, réduite alors à son véritable rôle, celui d'instruire et
d'enseigner en même temps les lois de la morale et les principes des
arts. THÈBES resta la capitale de l'État; mais le roi Méneï et son fils
et successeur ATHOTHI jetèrent les fondements de MEMPHIS, dont ils
firent une ville forte et leur seconde capitale. Elle exista à peu de
distance du Nil, et on a trouvé ses ruines dans les villages de _Menf_,
_Mokhnan_, et surtout de _Mit-Rhahinéh_. Les anciens historiens arabes
nommèrent _Memphis_, _Mars-el-Qadiméh_, pour la distinguer de
_Mars-el-Atiqéh_ (_Fosthath_ ou le vieux Caire) et de _Mars-el-Qahérah_
(le Caire), la capitale actuelle.
Une très-longue suite de rois succéda à _Méneï_; diverses familles
occupèrent le trône, et la civilisation se développa de siècle en
siècle. C'est sous la IIIe dynastie que furent bâties les pyramides de
_Dahschour_ et de _Sakkarah_, les plus anciens monuments dans le monde
connu. Les pyramides de Ghizéh sont les tombeaux des trois première rois
de la Ve dynastie, nommés _Souphi Ier_, _Sensaouphi_ et _Mankhéri_.
Autour d'elles s'élèvent de petites pyramides et des tombeaux,
construits en grandes pierres, qui ont servi de sépultures aux princes
de la famille de ces anciens rois. Sous ces dynasties ou familles
régnantes qui se succédèrent les unes aux autres, les sciences et les
arts naquirent et se développèrent graduellement. L'Égypte était déjà
puissante et forte; elle exécuta même plusieurs grandes entreprises
militaires au dehors, notamment sous des rois nommés _Sésokhris_,
_Aménémé_ et _Aménémôf_; mais les monuments de ces rois n'existent plus,
et l'histoire n'a conservé aucun détail sur leurs grandes actions, parce
qu'après le règne de ces princes un grand bouleversement changea la face
de l'Asie; des peuples barbares firent une invasion en Égypte, s'en
emparèrent et la ravagèrent en détruisant tout sur leur passage; Thèbes
fut ruinée de fond en comble.
Cet événement eut lieu environ 2800 ans avant l'islamisme. Une partie de
ces Barbares s'établit en Égypte et tyrannisa le pays pendant plusieurs
siècles. La civilisation première égyptienne fut ainsi arrêtée et
détruite par ces étrangers, qui ruinèrent l'État par leurs exactions et
leurs rapines, en faisant disparaître par la misère une partie de la
population locale. Ces Barbares ayant élu un d'entre eux pour chef, il
prit aussi le titre de _Pharaon_, qui était le nom par lequel on
désignait dans ce temps-là tous les rois d'Égypte.
C'est sous le quatrième de ces chefs étrangers que _Ioussouf, fils de
Iakoub_, devint premier ministre et attira en Égypte la famille de son
père, qui forma ainsi la souche de la nation juive.
Avec le temps, diverses parties de l'Égypte supérieure s'affranchirent
du joug des étrangers, et à la tête de cette résistance parurent des
princes descendants des rois égyptiens que les Barbares avaient
détrônés. L'un de ces princes, nommé _Amosis_, rassembla enfin assez de
forces pour attaquer les étrangers jusque dans la Basse-Égypte, où ils
étaient le plus solidement établis, au moyen des places de guerre, parmi
lesquelles on comptait en première ligne _Aouara_, immense campement
fortifié qui exista dans l'emplacement actuel d'_Abou-Kecheid_; du côté
de _Salakiéh_.
Les exploits militaires d'_Amosis_ délivrèrent l'Égypte de la tyrannie
des Barbares. Il les chassa de Memphis, dont ils avaient fait leur
capitale, et les contraignit de se renfermer tous dans la grande place
d'armes d'_Aouara_, dont le siège fut commencé. Amosis étant mort sur
ces entrefaites, son fils _Aménôf_ continua le blocus et força les
étrangers à une capitulation en vertu de laquelle ils évacuèrent
l'Égypte pour se jeter sur la Syrie, où s'établirent quelques-unes de
leurs tribus.
_Aménôf_, le premier de ce nom, réunit ainsi toute l'Égypte sous sa
domination et releva le trône des Pharaons, c'est-à-dire des rois de
race égyptienne. C'était le chef de la XVIIIe dynastie. Son règne entier
et celui de ses trois premiers successeurs, _Thouthmosis Ier_,
_Thouthmosis II_ et _Méris-Thouthmosis III_, furent consacrés à
reconstituer en Égypte un gouvernement régulier et à relever la nation
écrasée par les longues années de la servitude étrangère.
Les Barbares avaient tout détruit, tout était par conséquent à
reconstruire. Ces grands rois n'épargnèrent rien pour relever l'Égypte
de son abaissement; l'ordre fut rétabli dans tout le royaume; les canaux
furent recreusés; l'agriculture et les arts, encouragés et protégés,
ramenèrent l'abondance et le bien-être parmi les sujets, ce qui accrut
et perpétua les richesses du gouvernement. Bientôt les villes furent
reconstruites; les édifices consacrés à la religion se relevèrent de
toutes parts, et plusieurs des monuments qu'on admire encore sur les
bords du Nil appartiennent à cette intéressante époque de la
restauration de l'Égypte par la sagesse de ses rois. De ce nombre sont
les monuments de _Semné_ et d'_Amada_, en Nubie, et plusieurs de ceux de
_Karnac_ et de _Médinet-Habou_, qui sont de beaux ouvrages de
Thouthmosis Ier ou de Thouthmosis III, qu'on appelait aussi _Méris_.
Ce roi, qui a fait exécuter les deux obélisques d'Alexandrie, est celui
de tous les Pharaons qui opéra les plus grandes choses. C'est à lui que
l'Égypte doit l'existence du grand lac de Fayoum. Par les immenses
travaux qu'il fit faire, et au moyen de canaux et d'écluses, ce lac
devint un réservoir qui servait à entretenir, pour tout le pays
inférieur, un équilibre perpétuel entre les inondations du Nil
insuffisantes et les inondations trop fortes. Ce lac portait autrefois
le nom de _lac Méris_, aujourd'hui _Birket-Karoun_.
Ces rois, et quelques-uns de leurs successeurs, paraissent avoir
conservé, dans toute sa plénitude, le pouvoir royal qu'ils avaient
arraché aux chefs des Barbares; mais ils n'en usèrent qu'à l'avantage du
pays; ils s'en servirent pour corriger et reconstituer la société
corrompue par l'esclavage, et pour replacer l'Égypte au premier rang
politique qui lui appartenait au milieu des nations environnantes.
Quelques peuples de l'Asie avaient déjà atteint à cette époque un
certain degré de civilisation, et leurs forces pouvaient menacer le
repos de l'Égypte. _Méris_ et ses successeurs prirent souvent les armes
et portèrent la guerre en Asie ou en Afrique, soit pour établir la
domination égyptienne, soit pour ravager et affaiblir ces États et
assurer ainsi la tranquillité de la nation égyptienne.
Parmi ces conquérants, on doit compter _Aménôf II_, fils de Méris, qui
rendit tributaire la Syrie et l'ancien royaume de Babylone; _Thouthmosis
IV_, qui envahit l'_Abyssinie_ et le _Sennaar_; enfin _Aménôf III_, qui
acheva la conquête de l'Abyssinie et fit de grandes expéditions en Asie.
Il existe encore des monuments de ce roi; c'est lui qui fit bâtir le
palais de _Sohleb_, en Haute-Nubie, le magnifique palais de _Louqsor_,
et toute la partie sud du grand palais de Karnac à Thèbes. Les deux
grands colosses de Kourna sont des statues qui représentent cet illustre
prince.
Son fils _Hôrus_ châtia une révolte d'Abyssins et continua les travaux
de son père; mais deux de ses enfants, qui lui succédèrent, n'eurent ni
la fermeté ni le courage de leurs ancêtres; ils laissèrent se perdre en
peu d'années l'influence que l'Égypte exerçait sur les contrées
voisines. Mais le roi _Ménephtha Ier_ releva la gloire du pays et porta
ses armes victorieuses en Syrie, à Babylone, et jusque dans le nord de
la Perse.
A sa mort, les peuples soumis s'étaient encore révoltés: _Rhamsès le
Grand_, son fils et son successeur, reprit les armes, renouvela toutes
les conquêtes de son père, et les étendit jusque dans les Indes; il
épuisa les pays vaincus et enrichit l'Égypte des immenses dépouilles de
l'Asie et de l'Afrique.
Cet illustre conquérant, connu aussi dans l'histoire sous le nom de
_Sésostris_, fut en même temps le plus brave des guerriers et le
meilleur des princes. Il employa toutes les richesses enlevées aux
nations soumises et les tributs qu'il en recevait à l'exécution
d'immenses travaux d'utilité publique; il fonda des villes nouvelles,
tâcha d'exhausser le terrain de quelques-unes, environna une foule
d'autres de forts terrassements pour les mettre à couvert de
l'inondation du fleuve; il creusa de nouveaux canaux, et c'est à lui
qu'on attribue la première idée du canal de jonction du Nil à la mer
Rouge; il couvrit enfin l'Égypte de constructions magnifiques, dont un
très-grand nombre existent encore: ce sont les monuments d'_Ibsamboul,
Derri, Guirché-Hanan_ et _Ouadi-Essebouâ_, en Nubie; et en Égypte, ceux
de _Kourna_, d'_El-Médinéh_, près de Kourna, une portion du palais de
_Louqsor_, et enfin la grande salle à colonnes du palais de Karnac,
commencé par son père. Ce dernier monument est la plus magnifique
construction qu'ait jamais élevée la main des hommes.
Non content d'orner l'Égypte d'édifices aussi somptueux, il voulut
assurer le bonheur de ses habitants, et publia des lois nouvelles; la
plus importante fut celle qui rendit à toutes les classes de ses sujets
le droit de propriété dans toute sa plénitude. Il se démit ainsi du
pouvoir absolu que ses ancêtres avaient conservé après l'expulsion des
Barbares. Ce bienfait immortalisa son nom, qui fut toujours vénéré tant
qu'il exista un homme de race égyptienne connaissant l'ancienne histoire
de son pays. C'est sous le règne de Rhamsès le Grand, ou _Sésostris_,
que l'Égypte arriva au plus haut point de puissance politique et de
splendeur intérieure.
Le Pharaon comptait alors au nombre des contrées qui lui étaient
soumises ou tributaires: 1° l'Égypte, 2° la Nubie entière, 3°
l'Abyssinie, 4° le Sennaar, 5° une foule de contrées du midi de
l'Afrique, 6° toutes les peuplades errantes dans les déserts de l'orient
et de l'occident du Nil, 7° la Syrie, 8° l'_Arabie_, dans laquelle les
plus anciens rois avaient des établissements, un, entre autres, près de
la vallée de Pharaon, et aux lieux nommés aujourd'hui
Djébel-el-Mokatteb, el Magara, Sabouth-el-Kadim, où paraissent avoir
existé des fonderies de cuivre;
9° Les royaumes de Babylone et de Ninive (Moussoul);
10° Une grande partie de l'Anatolie ou Asie Mineure;
11° L'_île de Chypre_ et plusieurs îles de l'Archipel;
12° Plusieurs royaumes formant alors le pays qu'on appelle aujourd'hui
la Perse.
Alors existaient des communications suivies et régulières entre l'empire
égyptien et celui de l'Inde. Le commerce avait une grande activité entre
ces deux puissances, et les découvertes qu'on fait journellement dans
les tombeaux de Thèbes, de toiles de fabrique indienne, de meubles en
bois de l'Inde et de pierres dures taillées, venant certainement de
l'Inde, ne laissent aucune espèce de doute sur le commerce que
l'ancienne Égypte entretenait avec l'Inde à une époque où tous les
peuples européens et une grande partie des Asiatiques étaient encore
tout à fait barbares. Il est impossible, d'ailleurs, d'expliquer le
nombre et la magnificence des anciens monuments de l'Égypte, sans
trouver dans l'antique prospérité commerciale de ce pays la principale
source des énormes richesses dépensées pour les produire. Ainsi, il est
bien démontré que Memphis et Thèbes furent le premier centre du commerce
avant que _Babylone, Tyr, Sidon, Alexandrie, Tadmour_ (Palmyre) et
_Bagdhad_, villes toutes du voisinage de l'Égypte, héritassent
successivement de ce bel et important privilège.
Quant à l'état intérieur de l'ÉGYPTE à cette grande époque, tout prouve
que la police, les arts et les sciences y étaient portés à un très-haut
degré d'avancement.
Le pays était partagé en trente-six provinces ou gouvernements
administrés par divers degrés de fonctionnaires, d'après un code complet
de lois écrites.
La population s'élevait en totalité à cinq millions au moins et à sept
millions au plus. Une partie de cette population, spécialement vouée à
l'étude des sciences et aux progrès des arts, était chargée en outre des
cérémonies du culte, de l'administration de la justice, de
l'établissement et de la levée des impôts invariablement fixés d'après
la nature et l'étendue de chaque portion de propriété mesurée d'avance,
et de toutes les branches de l'administration civile. C'était la partie
instruite et savante de la nation; on la nommait la _caste sacerdotale_.
Les principales fonctions de cette caste étaient exercées ou dirigées
par des membres de la famille royale.
Une autre partie de la nation égyptienne était spécialement destinée à
veiller au repos intérieur et à la défense extérieure du pays. C'est
dans ces familles nombreuses, dotées et entretenues aux frais de l'État,
et qui formaient la _caste militaire_, que s'opéraient les conscriptions
et les levées de soldats; elles entretenaient régulièrement l'armée
égyptienne sur le pied de 180,000 hommes. La première, mais la plus
petite, des divisions de cette armée, était exercée à combattre sur des
chars à deux chevaux, c'était la _cavalerie_ de l'époque (la cavalerie
proprement dite n'existait point alors en Égypte); le reste formait des
corps de fantassins de différentes armes, savoir: les soldats de ligne,
armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance et de l'épée; et les
troupes légères, les archers, les frondeurs et les corps armés de haches
ou de faux de bataille. Les troupes étaient exercées à des manoeuvres
régulières, marchaient et se mouvaient en ligne par légions et par
compagnies; leurs évolutions s'exécutaient au son du tambour et de la
trompette.
Le roi déléguait pour l'ordinaire le commandement des différents corps à
des princes de sa famille.
La troisième classe de la population formait la _caste agricole_. Ses
membres donnaient tous leurs soins à la culture des terres, soit comme
propriétaires, soit comme fermiers; les produits leur appartenaient en
propre, et on en prélevait seulement une portion destinée à l'entretien
du _roi_, comme à celui des _castes sacerdotale et militaire_; cela
formait le principal et le plus certain des revenus de l'État.
D'après les anciens historiens, on doit évaluer le revenu annuel des
Pharaons, y compris les tributs payés par les nations étrangères, au
moins de six à sept cents millions de notre monnaie.
Les artisans, les ouvriers de toute espèce, et les marchands,
composaient la quatrième classe de la nation; c'était la _caste
industrielle_, soumise à un impôt proportionnel, et contribuant ainsi
par ses travaux à la richesse comme aux charges de l'État. Les produits
de cette caste élevèrent l'Égypte à son plus haut point de prospérité.
Tous les genres d'industrie furent en effet pratiqués par les anciens
Égyptiens, et leur commerce avec les autres nations plus ou moins
avancées, qui formaient le monde politique de cette époque, avait pris
un grand développement.
L'Égypte faisait alors du superflu de ses produits en grains un commerce
régulier et fort étendu. Elle tirait de grands profits de ses bestiaux
et de ses chevaux. Elle fournissait le monde de ses toiles de lin et de
ses tissus de coton, égalant en perfection et en finesse tout ce que
l'industrie de l'Inde et de l'Europe exécute aujourd'hui de plus
parfait. Les métaux, dont l'Égypte ne renferme aucune mine, mais qu'elle
tirait des pays tributaires ou d'échanges avantageux avec les nations
indépendantes, sortaient de ses ateliers travaillés sous diverses formes
et changés soit en armes, en instruments, en ustensiles, soit en objets
de luxe et de parure recherchés à l'envi par tous les peuples voisins.
Elle exportait annuellement une masse considérable de poterie de tout
genre, ainsi que les innombrables produits de ses ateliers de verrerie
et d'émaillerie, arts que les Égyptiens avaient portés au plus haut
point de perfection. Elle approvisionnait enfin les nations voisines de
_papyrus_ ou _papier_ formé des pellicules intérieures d'une plante qui
a cessé d'exister depuis quelques siècles en Égypte; les anciens Arabes
la nommaient _berd_; elle croissait principalement dans les terrains
marécageux, et sa culture était une source de richesse pour ceux qui
habitaient les rives des anciens lacs de Bourlos et de Menzaléh ou
Tennis.
Les Égyptiens n'avaient point un système monétaire semblable au nôtre.
Ils avaient pour le petit commerce intérieur une monnaie de convention;
mais pour les transactions considérables, on payait en _anneaux d'or
pur_, d'un certain poids et d'un certain diamètre, ou en anneaux
d'argent d'un titre et d'un poids également fixes.
Quant à l'état de la marine à cette ancienne époque, plusieurs notions
essentielles nous manquent encore. L'Égypte avait une _marine
militaire_, composée de grandes galères, marchant à la fois à la rame et
à la voile. On doit présumer que la marine marchande avait pris un
certain essor, quoiqu'il soit à peu près certain que le commerce et la
navigation de long cours étaient faits, en qualité de courtiers, par un
petit peuple tributaire de l'Égypte, et dont les principales villes
furent _Sour, Saïde, Beirouth_ et _Acre_.
Le bien-être intérieur de l'Égypte était fondé sur le grand
développement de son agriculture et de son industrie; on découvre à
chaque instant, dans les tombeaux de Thèbes et Sakkarah, des objets d'un
travail perfectionné, démontrant que ce peuple connaissait toutes les
aisances de la vie et toutes les jouissances du luxe. Aucune nation
ancienne ni moderne n'a porté plus loin que les vieux Égyptiens la
grandeur et la somptuosité des édifices, le goût et la recherche dans
les meubles, les ustensiles, le costume et la décoration. Telle fut
l'Égypte à son plus haut période de splendeur connu. Cette prospérité
date de l'époque des derniers rois de la XVIIIe dynastie, à laquelle
appartient RHAMSÈS LE GRAND ou _Sésostris_; les sages et nombreuses
institutions de ce souverain terrible à ses ennemis, doux et modéré
envers ses sujets, en assurèrent la durée.
Ses successeurs jouirent en paix du fruit de ses travaux et conservèrent
en grande partie ses conquêtes, que le quatrième d'entre eux, nommé
_Rhamsès-Méiamoun_, prince guerrier et ambitieux, étendit encore
davantage; son règne entier fut une suite d'entreprises heureuses contre
les nations les plus puissantes de l'Asie. Ce roi bâtit le beau palais
de _Médinet-Habou_ (à Thèbes), sur les murailles duquel on voit encore
sculptées et peintes toutes les campagnes de ce Pharaon en Asie, les
batailles qu'il a livrées sur terre ou sur mer, le siège et la prise de
plusieurs villes, enfin les cérémonies de son triomphe au retour de ses
lointaines expéditions. Ce conquérant paraît avoir perfectionné la
marine militaire de son époque.
Les Pharaons qui régnèrent après lui firent jouir l'Égypte d'un long
repos. Pendant ces temps d'une tranquillité profonde, l'Égypte, tout en
laissant s'assoupir l'esprit guerrier et conquérant qui l'avait animée
sous les précédentes dynasties, dut nécessairement perfectionner son
régime intérieur et avancer progressivement ses arts et son industrie;
mais sa domination extérieure se rétrécit de siècle en siècle, à cause
des progrès de la civilisation qui s'était effectuée dans plusieurs de
ces contrées par leur liaison même avec l'Égypte, celle-ci ne pouvant
plus les contenir sous sa dépendance que par un développement de forces
militaires excessif et hors de toute proportion.
Un nouveau monde politique s'était en effet formé autour de l'Égypte;
les peuples de la Perse, réunis en un seul corps de nation, menaçaient
déjà les grands royaumes unis de Ninive et de Babylone; ceux-ci, visant
à dépouiller l'Égypte d'importantes branches de commerce, lui
disputaient la possession de la Syrie et se servaient des peuples et des
tribus arabes pour inquiéter les frontières de leur ancienne
dominatrice. Dans ce conflit, les Phéniciens, ces courtiers naturels du
commerce des deux puissances rivales, passaient d'un parti à un autre,
suivant l'intérêt du moment. Car cette lutte fut longue et soutenue; il
ne s'agissait de rien moins que de l'existence commerciale de l'un ou
l'autre de ces puissants empires.
Les expéditions militaires du Pharaon _Chéchonk Ier_ et celles de son
fils _Osorkon Ier_, qui parcoururent l'Asie occidentale, maintinrent,
pendant quelque temps, la suprématie de l'Égypte. Elle eût pu jouir
longtemps du fruit de ses victoires si une invasion des Éthiopiens (ou
Abyssins) n'eût tourné toute son attention du côté du midi. Ses efforts
furent inutiles. _Sabacon<i/>, roi des Éthiopiens, s'empara de la Nubie,
et passa la dernière cataracte avec une armée grossie de tous les
peuples barbares de l'Afrique. L'Égypte succomba après une lutte dans
laquelle périt son Pharaon _Bok-Hor_. La domination du conquérant
éthiopien fut douce et humaine; il rétablit le cours de la justice
interrompue par les désordres de l'invasion. Son second successeur,
éthiopien comme lui, porta ses armes en Asie et fit une longue
expédition dans le nord de l'Afrique. L'histoire dit qu'il en soumit
toutes les peuplades jusqu'au détroit de Gibraltar. Le roi nommé
TAHARAKA a bâti un des petits palais de _Médiniet-Habou_, encore
existant. Mais peu de temps après lui, la dynastie éthiopienne fut
chassée d'Égypte, et une famille égyptienne occupa le trône des
Pharaons; ce fut la XXVIe dynastie, appelée _saïte_ parce que son chef,
STÉPHINATHI, était né dans la ville de _Saï_ (aujourd'hui
_Ssa-el-Hagar_), en Basse-Égypte.
Cette dynastie s'étant affermie, voulut relever l'influence de la patrie
sur les États asiatiques voisins, et ressaisir ainsi la suprématie
commerciale. Le roi PSAMHÉTIK Ier ouvrit aux marchands étrangers le
petit nombre de ports que la nature a accordés à l'Égypte, et parmi
lesquels on comptait déjà celui d'_Alexandrie_, qui alors n'était qu'une
fort petite bourgade appelée _Rakoti_.
Ce Pharaon se lia principalement avec les Ioniens et les Cariens,
peuples grecs établis en Asie; non-seulement il permit aux négociants de
ces nations de s'établir en Égypte, mais il commit l'énorme faute de
leur concéder des terres et de prendre à sa solde un corps
très-considérable de troupes ioniennes et cariennes. Les soldats
égyptiens qui, comme membres de la caste militaire, avaient seuls le
privilège de combattre pour l'Égypte, s'irritèrent de ce que le roi
confiait la défense du pays à des étrangers et à des barbares fort en
arrière encore de la civilisation égyptienne. _Psammétik_ eut, de plus,
l'imprudence de donner à ces Grecs les premiers postes de l'armée.
L'irritation des soldats égyptiens fut à son comble. Ourdissant un vaste
complot, qui embrassa la presque totalité des membres de la caste
militaire, plus de cent mille soldats égyptiens quittèrent spontanément
les garnisons où le roi les avait confinés, et, abandonnant leur patrie,
passèrent les cataractes pour aller se fixer en Ethiopie, où ils
établirent un État particulier.
Ainsi privée tout à coup de la masse presque entière de ses défenseurs
naturels, l'Égypte déchut rapidement, et la perte de son indépendance
politique devint inévitable.
Les rois de Babylone, connaissant la plaie incurable de l'Égypte, leur
rivale, redoublèrent d'efforts. La Syrie devint le théâtre perpétuel du
conflit sanglant des deux peuples. Néko II, fils de _Psammétik 1er_,
refoula d'abord les Babyloniens ou Assyriens dans leur frontière
naturelle, et chercha dès lors à donner de nouvelles voies au commerce,
en portant tous ses soins vers la marine; une flotte sortie de la mer
Rouge reconnut et explora tout le contour de l'Afrique, doubla le cap le
plus méridional, et, faisant voile vers le nord, arriva au détroit de
Gibraltar, rentrant ainsi en Égypte par la Méditerranée. Ce roi exécuta
aussi de grands travaux pour le canal de communication entre le Nil et
la mer Rouge. La fin de son règne fut malheureuse; le roi de Babylone,
_Nebucade-Nésar_, défit les armées égyptiennes et les chassa de la
Phénicie, de la Judée et de la Syrie entière. _Psammétik II_, son fils,
essaya vainement de ressaisir ces provinces détachées de l'empire
égyptien; son successeur OUAPHRÉ fut plus heureux, il remit sous le joug
les peuples de _Sour_ et de _Saïde_, et l'île de _Chypre_; mais il
échoua en Afrique dans une expédition contre la ville de _Cyrène_
(Grennah). Cette malheureuse campagne porta à son comble l'exaspération
de ce qui restait de la caste militaire égyptienne; sa haine contre le
Pharaon _Ouaphré_, qui s'entourait de troupes ioniennes ou grecques,
malgré la terrible leçon donnée à son bisaïeul _Psammétik Ier_, éclata
tout à coup, et les soldats égyptiens révoltés, mettant la couronne sur
la tête d'un courtisan nommé AMASIS, marchèrent contre _Ouaphré_, qui
fut vaincu et entièrement défait à _Mariouth_, où il combattit à la tête
de ses troupes étrangères. _Amasis_ gouverna pendant quarante-deux ans.
Son règne fut heureux et paisible; le commerce reprit un grand essor et
les richesses affluaient en Égypte, non qu'elle fût forte par elle-même,
non qu'elle eût reconquis par les armes son influence au dehors, mais
parce que dans ce temps-là les rois de Babylone cessaient de menacer
l'Égypte pour résister aux peuples de la Perse, réunis sous un seul
chef, _Cyrus_, qui attaqua impétueusement l'Assyrie et en fit
graduellement la conquête, terminée par la prise et l'asservissement de
Babylone.
Dès ce moment, _Amasis_ prévit la fin prochaine de la monarchie
égyptienne. La dernière guerre civile avait affaibli ce qui restait de
l'année nationale, presque entièrement désorganisée par l'impolitique de
ses prédécesseurs; il ne pouvait compter sur la fidélité des troupes
grecques, qu'il avait retenues aussi à sa solde. Mais, heureux en ce qui
le touchait personnellement, _Amasis_ mourut après un règne prospère, au
moment même où les armées persanes s'ébranlaient pour fondre sur
l'Égypte.
A peine monté sur le trône que lui laissait son père, _Psammétik III_
nommé aussi _Psamménis_ dut courir à _Peluse_ (Thinéh ou _Farama_), la
plus forte des places de l'Égypte du côté de la Syrie; là il rassembla
tout ce qui lui restait de la caste militaire égyptienne et les troupes
étrangères qu'il avait à sa solde; les Perses, sous la conduite de leur
roi _Cambyse_, fils de _Cyrus_, favorisés par les Arabes, traversent
sans obstacle le désert qui sépare la Syrie de l'Égypte; et cette
immense armée se rangea en face des Égyptiens, campés sous les murs de
_Peluse_.
Le combat fut long et terrible; à la chute du jour les Égyptiens
plièrent, accablés sous le nombre; _Cambyse_ vainquit, et l'indépendance
nationale de l'Égypte fut à jamais perdue.
Les Perses poursuivirent leurs succès et prirent _Memphis_ d'assaut;
cette capitale fut livrée au pillage; la nation persane, encore barbare,
porta de tous côtés la destruction et la mort. Thèbes fut saccagée, ses
plus beaux monuments démolis ou dévastés; la population, courbée sous un
joug tyrannique, fut livrée à la discrétion des satrapes ou gouverneurs
établis pour les rois de Perse. Les arts et les sciences disparurent
presque entièrement de ce sol qui les avait vus naître.
Quelques chefs égyptiens, pleins de courage, arrachèrent momentanément
leur patrie à la servitude; mais leurs généreux efforts s'épuisèrent
bientôt contre la puissance toujours croissante de l'empire persan.
Ce fut _Alexandre_ (Iskander) qui, à la tête d'une armée de Grecs,
renversa la domination des Perses en Asie, et l'Égypte respira enfin
sous ce nouveau maître. A la mort de ce grand homme, qui avait fondé la
ville d'_Alexandrie_, parce que cette position géographique semblait
appelée à devenir le centre du commerce du monde, les généraux grecs
partagèrent ses conquêtes. _Ptolémée_, l'un d'eux, se déclara roi
d'Égypte, et fut le chef de la _dynastie grecque_, qui gouverna l'Égypte
pendant près de trois siècles.
Sous ces rois, qui tous ont porté le nom de _Ptolémée_, la ville
d'Alexandrie accomplit les prévisions d'Alexandre. Elle devint
l'entrepôt du commerce de l'Asie et de l'Afrique entière avec l'Europe,
qui alors comptait un assez grand nombre de nations civilisées. Mais les
débauches et la tyrannie des derniers rois grecs préparèrent la chute de
leur domination.
Cette famille fut détrônée par CÉSAR AUGUSTE, empereur des Romains, et
l'Égypte, perdant pour toujours le nom même de nation, devint une simple
province de l'empire romain et fut gouvernée par un préfet. Dès ce
moment, elle suivit la bonne et la mauvaise fortune de l'empire dont
elle dépendait, jusqu'à ce que les Arabes musulmans en firent la
conquête au nom du calife OMAR, sous la conduite de son général _Amrou
Ebn-el-As_.
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