Thèbes (palais de Kourna), le 6 juillet 1829.
Le premier monument de la partie occidentale de Thèbes que visitent les
Européens en arrivant sur le sol de cette antique capitale, le monument
de _Kourna_, situé non loin du beau sycomore au pied duquel s'arrêtent
habituellement les canges des voyageurs, est devenu, par une suite de
combinaisons indépendantes de ma volonté, le dernier objet de mes
recherches sur la rive gauche du fleuve. Appelé d'abord au _Rhamesseum_
par le souvenir des scènes historiques et des tableaux religieux que
nous y avions remarqués en remontant le Nil, les masses de
_Médinet-Habou_ et ses nombreux bas-reliefs militaires nous attirèrent
ensuite, et je ne dus quitter ces deux palais qu'après avoir étudié à
fond les petits monuments situés dans leur voisinage. Cependant
l'édifice de _Kourna_, quoique très-inférieur en étendue à ces grandes
et importantes constructions, mérite un examen particulier, puisqu'il
appartient aux temps pharaoniques, et remonte à l'époque la plus
glorieuse dont les annales égyptiennes aient constaté le souvenir. Son
aspect présente d'ailleurs un caractère tout nouveau; et si son plan
général réveille l'idée d'une habitation particulière et semble exclure
celle de temple, la magnificence de la décoration, la profusion des
sculptures, la beauté des matériaux et la recherche dans l'exécution
prouvent que cette habitation fut jadis celle d'un riche et puissant
souverain.
Et, en effet, ce qui reste de ce palais occupe seulement l'extrémité
d'une butte factice sur laquelle existaient aussi jadis d'autres
constructions liées sans doute avec l'édifice encore debout; tous les
débris épars sur le sol portent du moins des noms royaux appartenant aux
derniers Pharaons de la XVIIIe dynastie, ou au premier de la XIXe.
Sur le même axe que ces arrachements de constructions rasées, au milieu
de bouquets de palmiers et de masures modernes en briques crues, s'élève
un portique ayant plus de cent cinquante pieds de long, trente de
hauteur, et soutenu par dix colonnes dont le fût se compose d'un
faisceau de tiges de lotus, et le chapiteau, des boutons de cette même
plante tronqués pour recevoir le dé. Cet ordre, qui n'est point
particulier aux constructions civiles, puisqu'on le retrouvait dans le
temple de Chnouphis à Éléphantine et dans un temple d'Éléthya, tous
deux très-récemment détruits par la barbare ignorance des Turcs,
appartient sans aucun doute aux vieilles époques de l'architecture
égyptienne, et ne le cède, sous le rapport de l'antiquité, qu'aux seules
colonnes cannelées semblables au vieux dorique grec, dont elle sont le
type évident, et que l'on trouve employées presque exclusivement dans
les plus anciens monuments de l'Égypte.
Sur les quatre faces du dé des chapiteaux du portique existent,
sculptées avec beaucoup de recherche, les légendes royales de _Ménephtha
Ier_ ou celles de _Rhamsès le Grand_. Les noms et les prénoms de ces
deux Pharaons sont également inscrits sur le fût des colonnes, mais
accolés ensemble et renfermés dans un tableau carré.
Le rapprochement de ces deux noms royaux trouve son explication
naturelle dans la double légende dédicatoire qui décore l'architrave du
portique sur toute sa longueur. Cette inscription est ainsi conçue:
«L'Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région
inférieure, le régulateur de l'Égypte, celui qui a châtié les contrées
étrangères, l'épervier d'or soutien des armées, le plus grand des
vainqueurs, le roi _Soleil gardien de la vérité_, l'approuvé de Phré, le
fils du Soleil, l'ami d'Ammon, RHAMSÈS, a exécuté des travaux en
l'honneur de son père Amon-Ra, le roi des dieux, et embelli le palais de
son père, le roi Soleil stabiliteur de justice, le fils du Soleil,
MÉNEPHTHA-BOREÏ. Voici qu'il a fait élever ... (grande lacune) ... les
propylons du palais ... et qu'il l'a entouré de murailles de briques,
construites à toujours; c'est ce qu'a exécuté le fils du Soleil, l'ami
d'Ammon, RHAMSÈS.»
Cette dédicace constate deux faits principaux: le palais de Kourna fut
fondé et construit par le Pharaon _Ménephtha Ier_; et son fils, _Rhamsès
le Grand_, achevant la décoration de ce bel édifice, l'environna d'une
enceinte ornée de propylons et semblable à celle qui renferme chacun des
grands monuments royaux de Thèbes.
Tous les bas-reliefs qui décorent l'intérieur du portique et l'extérieur
des trois portes par lesquelles on pénètre dans les appartements du
palais représentent, en effet, _Ménephtha Ier_, et plus souvent encore
_Rhamsès le Grand_, rendant hommage à la triade thébaine et aux autres
divinités de l'Égypte, ou recevant de la munificence des dieux les
pouvoirs royaux et des dons précieux, qui devaient embellir et prolonger
la durée de leur vie mortelle. Mais il faut particulièrement remarquer
une série de vingt petits tableaux dans lesquels sont figurés
alternativement les dieux qui président au fleuve du Nil dans ses divers
États, et les déesses protectrices de la terre d'Égypte pendant chaque
mois, présentant à _Rhamsès le Grand_ tous les produits de la terre et
des eaux dans chaque saison de l'année; au-dessus de ces bas-reliefs
s'étend horizontalement l'inscription suivante:
«Voici ce que disent les dieux et les déesses qui résident dans la
région d'en bas à leur fils le dominateur des deux régions, le seigneur
du monde, _Soleil gardien de justice, l'approuvé de Phré_ (Rhamsès):
Nous sommes venus vers toi, nous te donnons toutes les productions
destinées aux offrandes; nous mettons à ta disposition tous les biens
purs, afin que tu puisses célébrer la panégyrie de la maison de ton
père, puisque tu es un fils qui aimes ton père comme le dieu Hôrus qui a
vengé le sien.»
Ces bas-reliefs et leur légende se rapportent évidemment à l'assemblée
sacrée ou panégyrie solennelle dans laquelle Rhamsès le Grand fit
l'inauguration du palais de Ménephtha Ier, son père, aussitôt que, par
ses soins pieux, la décoration intérieure et extérieure fut entièrement
terminée. Les seules sculptures de l'édifice, _postérieures à Rhamsès le
Grand_, consistent en quelques inscriptions royales onomastiques placées
sur l'épaisseur des portes ou sur le soubassement et qui ne se lient
point à l'ensemble de la décoration primitive; toutes appartiennent au
règne de Ménephtha II, fils et successeur immédiat de Rhamsès le Grand,
à l'exception d'une seule, sculptée au-dessous du bas-relief des
offrandes et rappelant le nom, le prénom et les titres de _Rhamsès IV ou
Méiamoun_, cinquième successeur de _Rhamsès le Grand_, avec une date de
l'an VI.
La porte médiale du portique donne entrée dans une salle d'environ
quarante-huit pieds de long sur trente-trois de large. C'est la plus
considérable du palais. Six colonnes semblables à celles du portique
soutiennent le plafond, subsistant encore en très-grande partie; deux
longues inscriptions, toutes deux au nom de _Ménephtha Ier_, servent
d'encadrement aux vautours ailés qui décorent ce plafond. L'inscription
de droite contient la dédicace générale du palais, faite par son
fondateur à la plus grande des divinités de l'Égypte:
» ... Le seigneur du monde, _soleil stabiliteur de justice_, a fait ces
constructions en l'honneur de son père, _Amon-Ra_, le seigneur des
trônes du monde et qui réside dans la divine demeure du fils du soleil
_Ménephtha-Boreï_ à Thèbes, sur la rive gauche; il (le roi) a fait
construire l'_habitation des années_ (c'est-à-dire le palais) en pierre
de grès blanche et bonne, et un sanctuaire pour le seigneur des dieux.»
Cette inscription nous fait connaître, en premier lieu, le nom que les
anciens habitants de Thèbes donnaient à l'édifice de Kourna. Ils
l'appelaient _demeure de Ménephtha_ ou _Menephtheum_, du nom même du
prince qui en jeta les fondements et en éleva toutes les masses; elle
explique en même temps le double caractère de temple et de palais que
présente cet édifice, qui, par la disposition même de son plan, paraît
destiné à l'habitation d'un homme, et rappelle cependant, par toutes ses
décorations, la demeure sainte d'une divinité.
La seconde inscription du plafond, celle de gauche, nous apprend que
cette grande salle du palais dont elle constate la construction par le
roi _Ménephtha Ier_, fut le _manôskh_, c'est-à-dire la salle d'honneur,
le lieu où se tenaient les assemblées religieuses ou politiques et où
siégeaient les tribunaux de justice. Cette salle du Menephtheum répond
ici à ces vastes salles des grands palais de Thèbes, soutenues par de
nombreuses rangées de colonnes, qu'on a désignées jusqu'ici sous la
dénomination de salles hypostyles; toutes portent le nom de _manôskh_
dans les inscriptions égyptiennes sculptées sur leur plafond ou sur les
architraves de leurs colonnades. Mais ce n'est point ici l'occasion de
développer les considérations qui motivaient le nom de _manôskh_
(c'est-à-dire le _lieu de la moisson_, et par suite, le _lieu où l'on
mesure les grains_), donné par les Égyptiens aux salles les plus vastes
de leurs édifices publics.
De nombreux tableaux sculptés décorent les longues parois de droite et
de gauche de cette salle hypostyle. Dans tous se montre le fondateur, le
roi _Ménephtha Ier_, offrant des parfums, des fleurs, ou bien l'image de
son prénom mystique, à la triade thébaine, et particulièrement au chef
de cette triade, _Amom-Ra_, sous sa forme primordiale et sous celle de
générateur; c'était le dieu protecteur du palais qui renfermait un
sanctuaire consacré à cette grande divinité. Mais les petites parois à
droite et à gauche de la porte principale sont couvertes de bas-reliefs
représentant les membres de la triade thébaine adorés par un Pharaon
autre que _Ménephtha Ier_, portant le nom de _Rhamsès_, et qu'il ne faut
point confondre avec Rhamsès III, dit le Grand.
Une série de faits incontestables, recueillis dans les monuments
originaux, m'ont démontré que ce nouveau _Rhamsès_, le _Rhamsès II_ du
canon royal, succéda immédiatement à _Ménephta Ier_, son père, et fut
remplacé, après un règne fort court, par son frère Rhamsès III ou
Rhamsès le Grand, qui est le Sésostris de l'histoire.
Le bas-relief inférieur, à gauche de la porte, dans la salle hypostyle,
rappelle le sacre de Rhamsès II, après la mort de Ménephtha Ier. Le
jeune roi, présenté par la déesse Mouth et le dieu Chons, fléchit le
genou devant le souverain de l'univers, Amon-Ra. Le dieu suprême lui
accorde les attributions royales et les périodes des grandes panégyries,
c'est-à-dire un très-long règne, en présence de _Ménephtha Ier_, père du
nouveau roi, représenté debout derrière le trône d'Ammon, et tenant à la
fois les emblèmes de la royauté terrestre qu'il vient de quitter, et
l'emblème de la vie divine dont il jouit déjà dans la compagnie des
dieux.
Plus loin, on a figuré l'enfance de Rhamsès II en représentant le jeune
roi, debout, embrassé par Mouth, la grande mère divine, qui lui offre le
sein. La légende porte textuellement:
«Voici ce que dit Mouth, dame du ciel: Mon fils qui m'aime, seigneur des
diadèmes, Rhamsès chéri d'Ammon, moi qui suis ta mère, je me complais
dans tes bonnes oeuvres; nourris-toi de mon lait.»
Ce tableau fait pendant à une composition analogue, sculptée sur la
paroi opposée; la déesse _Hathôr_, la Vénus égyptienne, nourrissant le
roi _Ménephtha Ier_, et lui adressant les mêmes paroles.
La frise entière de la salle hypostyle se compose des noms et prénoms
répétés de ce Pharaon, environnés des insignes du pouvoir souverain. On
les retrouve aussi sur les dés et dans les ornements de la base des
colonnes, mais entremêlés aux cartouches de Rhamsès II. Les architraves
portent plusieurs inscriptions dédicatoires de la salle hypostyle; les
unes au nom du fondateur, Ménephtha Ier, d'autres au nom de Rhamsès II,
qui en acheva la décoration.
Les bas-reliefs sculptés sous le règne de ces deux princes sont
remarquables par la simplicité du style, la finesse de leur exécution et
l'élégante proportion des figures; ce qui les fait distinguer au premier
coup d'oeil des sculptures appartenant à l'époque de Rhamsès le Grand;
celles-ci, traitées avec bien moins de soin, portent déjà des marques
évidentes de la décadence de l'art.
On sera frappé de cette différence très-sensible en comparant les
bas-reliefs de la salle hypostyle avec ceux qui couvrent les parois de
la première salle de droite, et en général toute la partie du palais à
droite de la salle hypostyle, décorée sous Rhamsès le Grand. Cette étude
n'est pas sans intérêt, et importe beaucoup à l'histoire de l'art en
général, surtout quand il s'agit d'époques bien antérieures aux premiers
essais des maîtres immortels qu'a produits le génie inépuisable des
Grecs; et ici j'ai sous les yeux et sous la main des documents de cette
importante histoire; je les explore de mon mieux et j'y pense sans
cesse, ne fût-ce que comme sujet de distraction des magnificences de
notre château de Kourna, petite bicoque de boue à un étage, mais
dominant majestueusement ces tanières et ces terriers où se nichent nos
concitoyens les Arabes; nous y jouissons journellement d'une température
de 32 à 38 degrés; mais on s'habitue à tout, et nous trouvons qu'on
respire très agréablement à 28 degrés; d'ailleurs, je ne suis au
château que la nuit.
Nos explorations à Thèbes avancent vers leur terme; le 1er août
prochain, nous passerons sur la rive orientale, où nous attendent les
immenses constructions de _Karnac_ et de _Louqsor_; ces dernières sont
déjà dans nos portefeuilles. Un mois nous suffira pour relever le peu de
bas-reliefs historiques encore existants dans le grand palais des rois,
et pour noter ce qu'il y a de plus saillant dans les scènes religieuses,
si nombreuses dans cette curieuse construction. Je compte donc me mettre
sérieusement en route pour Paris au commencement de septembre, époque à
laquelle nous dirons adieu à Thèbes, notre vieille mère. Nous reverrons
Dendérah en descendant, et après une station au Caire nous nous
retrouverons bientôt à Alexandrie.
Si l'on doit voir un obélisque égyptien à Paris, comme vous me
l'écrivez, que ce soit un de ceux de Louqsor; Thèbes se consolera de cet
enlèvement en gardant l'obélisque de Karnac, le plus beau de tous et le
plus digne d'admiration; mais je ne donnerai jamais mon adhésion (dont
on saura fort bien se passer, sans doute) au projet de scier en trois
parties un de ces magnifiques monolithes; ce serait un sacrilège: tout
ou rien. Je ne doute pas qu'on ne puisse mettre sur le Nil et charger
sur un radeau proportionné l'un des deux obélisques de Louqsor, et je
désigne celui de droite pour de très-bonnes raisons, quoique le
pyramidion en soit altéré et que le monolithe soit moins élevé de
quelques pieds que celui de gauche. Les grandes eaux de l'inondation
emmèneraient facilement l'embarcation jusqu'à Alexandrie, et la mer
ferait le reste[Footnote: L'évènement a prouvé combien les prévisions de
Champollion le jeune étaient justes.]; voilà ce qui est possible, et le
seul plan que je puisse proposer, d'après la connaissance complète des
localités et des monuments. Paris a besoin d'un ou deux échantillons des
grands travaux de l'architecture égyptienne, qui étaient si instructifs
pour ceux qui les visitaient dans le temps de leur splendeur; car il est
vrai que toute l'histoire nationale y était inscrite, et nos monuments
modernes ne sont pas destinés à rendre de tels services à notre
postérité. Ce que j'y ai appris est prodigieux; Médinet-Habou a fourni
une récolte bien inattendue de noms d'anciens peuples d'Afrique et
d'Asie; il n'y a vraiment qu'à y regarder pour s'enrichir et pour
remplir une grande partie des lacunes qui existent encore dans les
premières pages de l'histoire générale des hommes. J'espère que je
n'aurai pas travaillé sans utilité pour ce grand sujet de mes études
dans cette autre terre sainte.
A propos de terre sainte, nous venons d'apprendre que Mgr l'archevêque
de Jérusalem a jugé à propos de nous décorer très-bénévolement de la
croix de chevalier du Saint-Sépulcre; que nos diplômes sont arrivés à
Alexandrie, où nous pourrons les retirer moyennant les droits d'usage,
fixés pour nous à cent louis pour chacun. Il paraît qu'on ignore sur les
bords du Cédron que les érudits des bords de la Seine ne sont pas des
Crésus, et que la roue de la Fortune ne tourne guère pour eux s'il ne
sont d'ailleurs un tant soit peu industriels; quelle que soit donc notre
ardeur d'arborer la croix de chevalier pour combattre les infidèles, je
dois renoncer à cet honneur et me contenter d'avoir été jugé digne de
l'obtenir; ce n'est pas à la pauvre érudition à supporter les charges du
siècle, et ce n'est que de sa plume qu'elle peut concourir au triomphe
de la sainte Sion.
J'ai enfin les lettres de Paris des 30 janvier, 22 mars et 10 avril;
j'attends toujours celles auxquelles j'apporterai moi-même les
réponses.... Adieu.