NEUVIEME LETTRE

Ouadi-Halfa, deuxième cataracte, 1er janvier 1829.

Me voici arrivé fort heureusement au terme extrême de mon voyage: j'ai

devant moi la deuxième cataracte, barrière de granit que le Nil a su

vaincre, mais que je ne dépasserai pas. Au delà existent bien des

monuments, mais de peu d'importance; il faudrait d'ailleurs renoncer à

nos barques, se jucher sur des chameaux difficiles à trouver, courir des

déserts et risquer de mourir de faim; car vingt-quatre bouches veulent

au moins manger comme dix, et les vivres sont déjà fort rares ici: c'est

notre biscuit de Syène qui nous a sauvés. Je dois donc arrêter ma course

en ligne droite, et virer de bord, pour commencer sérieusement

l'exploration de la Nubie et de l'Égypte, dont j'ai une idée générale

acquise en montant: mon travail _commence réellement aujourd'hui_,

quoique j'aie déjà en portefeuille plus de six cents dessins; mais il

reste tant à faire que j'en suis presque effrayé; toutefois, je présume

m'en tirer à mon honneur avec huit mois d'efforts; j'exploiterai

[mention manuscrite: mot barré et remplacé par: explorerai] la Nubie

pendant le mois de janvier, et à la mi-février je m'établirai à Thèbes,

jusqu'au milieu d'août que je redescendrai rapidement le Nil en ne

m'arrêtant qu'à Dendérah et à Abydos. Le reste est déjà en portefeuille.

Nous reverrons ensuite le Kaire et Alexandrie.

Ma dernière lettre était de _Philae_. Je ne pouvais être longtemps

malade dans l'île d'Isis et d'Osiris: la goutte me quitta en peu de

jours, et je pus commencer l'exploitation [mention manuscrite: mot barré

et remplacé par: exploration] des monuments. Tout y est _moderne_,

c'est-à-dire de l'époque grecque ou romaine, à l'exception d'un petit

temple d'Hathôr et d'un propylon engagé dans le premier pylône du temple

d'Isis, lesquels ont été construits et dédiés par le pauvre Nectanèbe

Ier; c'est aussi ce qu'il y a de mieux. La sculpture du grand temple,

commencée par Philadelphe, continuée sous Évergète Ier et Épiphane,

terminée par Évergète II et Philométor, est digne en tout de cette

époque de décadence; les portions d'édifices construits et décorés sous

les Romains sont pires, et quand j'ai quitté cette île, j'étais bien las

de cette sculpture barbare. Je m'y arrêterai cependant encore quelques

jours en repassant, pour compléter la partie mythologique, et je me

dédommagerai en courant les rochers de la première cataracte, couverts

d'inscriptions du temps des Pharaons.

Nous avions quitté notre maasch et notre dahabié à _Assouan_ (Syène), ces

deux barques étant trop grandes pour passer la cataracte: c'est le 16

décembre que notre nouvelle escadre d'en deçà la cataracte se trouva

prête à nous recevoir. Elle se compose d'une petite dahabié (vaisseau

amiral), portant pavillon français sur pavillon toscan, de deux barques

à pavillon français, deux barques à pavillon toscan, la barque de la

cuisine et des provisions, à pavillon bleu, et d'une barque portant la

force armée, c'est-à-dire les deux chaouchs (gardes du corps du pacha)

avec leurs cannes à pomme d'argent, qui nous accompagnent et font les

fonctions du pouvoir exécutif. J'oubliais de dire que l'amiral est armé

d'une pièce de canon de trois, que notre nouvel ami Ibrahim, mamour

d'Esné, nous a prêtée à son passage à Philae: aussi avons-nous fait une

belle décharge en arrivant à la deuxième cataracte, but de notre

pèlerinage.

On mit à la voile de Philae, pour commencer notre voyage de Nubie, avec

un assez bon vent; nous passâmes devant _Déboud_ sans nous arrêter,

voulant arriver le plus tôt possible jusqu'au point extrême de notre

course. Ce petit temple et les trois propylons sont, au reste, de

l'époque moderne. Le 17, à quatre heures du soir, nous étions en face

des petits monuments de _Qartas_, où je ne trouvai rien à glaner. Le 18,

on dépassa _Taffah_ et _Kalabsché_, sans aborder. Nous passâmes ensuite

sous le tropique, et c'est de ce moment, qu'entrés dans la zone torride,

nous grelottâmes tous de froid et fûmes obligés dès lors de nous charger

de burnous et de manteaux. Le soir, nous couchâmes au delà de _Dandour_,

en saluant seulement son temple de la main. On en fit autant, le

lendemain 19, aux monuments de _Ghirché_, qui sont du bon temps, ainsi

qu'au grand temple de _Dakkèh_, de l'époque des Lagides. Nous

débarquâmes le soir à _Méharraka_, temple égyptien des bas temps, changé

jadis en église copte. Le 20, je restai une heure à _Ouadi-Esséboua_ ou

la _Vallée des Lions_, ainsi nommée des sphinx qui ornent le dromos d'un

monument bâti sous le règne de Sésostris, mais véritable édifice de

province, construit en pierres liées avec du mortier. J'ai pris un

morceau de ce mortier, ainsi que de celui des pyramides, etc., etc.,

pour notre ami Vicat; c'est une collection que je pense devoir lui faire

plaisir. Nous perdîmes le 21 et le 22 à tourner, malgré vents et calme,

le grand coude d'_Amada_, dont je dois étudier le temple, important par

son antiquité, au retour de la deuxième cataracte. Nous le dépassâmes

enfin le 23, et arrivâmes à _Derr_ ou _Derri_ de très-bonne heure. Là je

trouvai, pour consolation, un joli temple creusé dans le roc, conservant

encore quelques bas-reliefs des conquêtes de Rhamsès le Grand, et j'y

recueillis les noms et les titres de sept fils et de huit filles de ce

Pharaon.

Le cachef de _Derr_, auquel on fit une visite, nous dit tout franchement

que, n'ayant pas de quoi nous donner à souper, il viendrait souper avec

nous; ce qui fut fait: cela vous donnera une idée de la splendeur et des

ressources de la capitale de Nubie. Nous comptions y faire du pain; cela

fut impossible, il n'y avait ni four ni boulanger. Le 24, au lever du

soleil, nous quittâmes Derri, passâmes sous le fort ruiné d'_Ibrim_ et

allâmes coucher sur la rive orientale, à _Ghébel-Mesmès_, pays charmant

et bien cultivé. Nous cheminâmes le 25, tantôt avec le vent, tantôt avec

la corde, et il fallut nous consoler de ne pas arriver ce jour-là à

Ibsamboul; de beaux crocodiles prenaient leurs ébats sur un îlot de

sable près du lieu où nous couchâmes.

Enfin, le 26, à neuf heures du matin, je débarquai à _Ibsamboul_, où

nous avons séjourné aussi le 27. Là, je pouvais jouir des plus beaux

monuments de la Nubie, mais non sans quelque difficulté. Il y a deux

temples entièrement creusés dans le roc, et couverts de sculptures. La

plus petite de ces excavations est un temple d'_Hathôr_, dédié par la

reine Nofré-Ari, femme de Rhamsès le Grand, décoré extérieurement d'une

façade contre laquelle s'élèvent six colosses de trente-cinq pieds

chacun environ, taillés aussi dans le roc, représentant le Pharaon et sa

femme, ayant à leurs pieds, l'un ses fils, et l'autre ses filles, avec

leurs noms et titres. Ces colosses sont d'une excellente sculpture; leur

stature est svelte et leur galbe très-élégant; j'en aurai des dessins

très-fidèles. Ce temple est couvert de beaux reliefs, et j'en ai fait

dessiner les plus intéressants.

Le grand temple d'Ibsamboul vaut à lui seul le voyage de Nubie: c'est

une merveille qui serait une fort belle chose, même à Thèbes. Le travail

que cette excavation a coûté effraye l'imagination. La façade est

décorée de quatre colosses assis, n'ayant pas moins de soixante-un pieds

de hauteur: tous quatre, d'un superbe travail, représentent Rhamsès le

Grand; leurs faces sont _portraits_, et ressemblent parfaitement aux

figures de ce roi qui sont à Memphis, à Thèbes et partout ailleurs.

C'est un ouvrage digne de toute admiration. Telle est l'entrée;

l'intérieur en est tout à fait digne; mais c'est une rude épreuve que de

le visiter. A notre arrivée, les sables, et les Nubiens qui ont soin de

les pousser, avaient fermé l'entrée. Nous la fîmes déblayer; nous

assurâmes le mieux que nous le pûmes le petit passage qu'on avait

pratiqué, et nous prîmes toutes les précautions possibles contre la

coulée de ce sable infernal qui, en Égypte comme en Nubie, menace de

tout engloutir. Je me déshabillai presque complètement, ne gardant que

ma chemise arabe et un caleçon de toile, et me présentai à plat-ventre à

la petite ouverture d'une porte qui, déblayée, aurait au moins 25 pieds

de hauteur. Je crus me présenter à la bouche d'un four, et, me glissant

entièrement dans le temple, je me trouvai dans une atmosphère chauffée à

cinquante et un degrés: nous parcourûmes cette étonnante excavation,

Rosellini, Ricci, moi et un de nos Arabes, tenant chacun une bougie à la

main. La première salle est soutenue par huit piliers contre lesquels

sont adossés autant de colosses de trente pieds chacun, représentant

encore Rhamsès le Grand: sur les parois de cette vaste salle règne une

file de grands bas-reliefs historiques, relatifs aux conquêtes du

Pharaon en Afrique; un bas-relief surtout, représentant son char de

triomphe, accompagné de groupes de prisonniers nubiens, nègres, etc., de

grandeur naturelle, offre une composition de toute beauté et du plus

grand effet. Les autres salles, et on en compte seize, abondent en beaux

bas-reliefs religieux, offrant des particularités fort curieuses. Le

tout est terminé par un sanctuaire, au fond duquel sont assises quatre

belles statues, bien plus fortes que nature et d'un très-bon travail. Ce

groupe, représentant Ammon-Ra, Phré, Phtha, et Rhamsès le Grand assis au

milieu d'eux, mériterait d'être dessiné de nouveau.

Après deux heures et demie d'admiration, et ayant vu tous les

bas-reliefs, le besoin de respirer un peu d'air pur se fit sentir, et il

fallut regagner l'entrée de la fournaise en prenant des précautions pour

en sortir. J'endossai deux gilets de flanelle, un burnous de laine, et

mon grand manteau, dont on m'enveloppa aussitôt que je fus revenu à la

lumière; et là, assis auprès d'un des colosses extérieurs dont l'immense

mollet arrêtait le souffle du vent du nord, je me reposai une demi-heure

pour laisser passer la grande transpiration. Je regagnai ensuite ma

barque, où je passai près de deux heures sur mon lit. Cette visite

expérimentale m'a prouvé qu'on peut rester deux heures et demie à trois

heures dans l'intérieur du temple sans éprouver aucune gêne de

respiration, mais seulement de l'affaiblissement dans les jambes et aux

articulations; j'en conclus donc qu'à notre retour nous pourrons

dessiner les bas-reliefs historiques, en travaillant par escouades de

quatre (pour ne pas dépenser trop d'air), et pendant deux heures le

matin et deux heures le soir. Ce sera une rude campagne; mais le

résultat en est si intéressant, les bas-reliefs sont si beaux, que je

ferai tout pour les avoir, ainsi que les légendes complètes. Je compare

la chaleur d'Ibsamboul à celle d'un bain turc, et cette visite peut

amplement nous en tenir lieu.

Nous avons quitté Ibsamboul le 28 au matin. Vers midi, je fis arrêter à

_Ghébel-Addèh_, où est un petit temple creusé dans le roc. La plupart de

ses bas-reliefs ont été couverts de mortier par des chrétiens qui ont

décoré cette nouvelle surface de peintures représentant des saints, et

surtout saint Georges à cheval; mais je parvins à constater, en faisant

sauter le mortier, que ce temple avait été dédié à Thoth par le roi

Horus, fils d'Aménophis-Memnon, et je réussis à faire exécuter les

dessins de trois bas-reliefs fort intéressants pour la mythologie: nous

allâmes de là coucher à _Faras_. Le 29, un calme presque plat ne nous

permit d'avancer que jusqu'au-delà de _Serré_, et le 30, à midi, nous

sommes enfin arrivés à _Ouadi-Halfa_, à une demi-heure de la seconde

cataracte, où sont posées nos colonnes d'Hercule. Vers le coucher du

soleil, je fis une promenade à la cataracte.

C'est hier seulement que je me mis sérieusement à l'ouvrage. J'ai trouvé

ici, sur la rive occidentale, les débris de trois édifices, mais des

arases qui ne conservent que la fin des légendes hiéroglyphiques. Le

premier, le plus au nord, était un petit édifice carré, sans sculpture

et fort peu important. Le second, au contraire, m'a beaucoup intéressé;

c'était un temple dont les murs ont été construits en grandes briques

crues, l'intérieur étant soutenu par des piliers en pierre de grès ou

des colonnes de même matière: mais, comme toutes celles des plus

anciennes époques, ces colonnes étaient semblables au dorique et

taillées à pans très-réguliers et peu marqués. C'est là l'origine

incontestable des ordres grecs. Ce premier temple, dédié à Horammon

(Ammon générateur), a été élevé sous le roi Aménophis II, fils et

successeur de Thouthmosis III (Moeris), ce que j'ai constaté en faisant

fouiller par mes marins arabes, avec leurs mains, autour des restes de

piliers et de colonnes où j'apercevais quelques traces de légendes

hiéroglyphiques. J'ai été assez heureux pour trouver la fin de la

dédicace du temple sur les débris des montants de la première porte.

J'ai, de plus, découvert et fait désensabler avec les mains une grande

stèle, engagée dans une muraille en briques du temple, portant un acte

d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès Ier,

avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Pharaon son

successeur. Enfin, sur les indications du docteur Ricci, nous avons fait

fouiller par tous nos équipages, avec pelles et pioches, dans le

sanctuaire (ou plutôt à la place qu'il occupait), et nous y avons trouvé

une autre grande stèle que je connaissais par les dessins du docteur, et

fort importante, puisqu'elle représente le dieu Mandou, une des grandes

divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi Osortasen (de la

XVIe dynastie) tous les peuples de la Nubie, avec le nom de chacun d'eux

inscrit dans une espèce de bouclier attaché à la figure, agenouillée et

liée, qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq. Voici

leurs noms, ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient: 1° _Sehamik_,

2° _Osaou_, 3° _Schôat_, 4° _Oscharkin_, 5° _Kôs_; trois autres noms

sont entièrement effacés. Quant à ceux qui restent, je doute qu'on les

trouve dans aucun géographe grec; il faudrait avoir le _Strabon_ de deux

mille ans avant Jésus-Christ.

Un second temple, plus grand, mais tout aussi détruit que le précédent,

existe un peu plus au sud: il est du règne de Thouthmosis III (Moeris),

construit également en briques, avec piliers-colonnes doriques

primitifs, à montants et portes en grès; c'était le grand temple de la

ville égyptienne de _Béhéni_ qui exista sur cet emplacement, et qui,

d'après l'étendue des débris de poteries répandus sur la plaine

aujourd'hui déserte, paraît avoir été assez grande. Ce fut sans doute la

place forte des Égyptiens pour contenir les peuples habitant entre la

première et la seconde cataracte. Ce grand temple était dédié à Ammon-Ra

et à Phré, comme la plupart des grands monuments de la Nubie. Voilà tout

ce qui reste à Ouadi-Halfa, et c'est plus que je n'attendais à la

première inspection des ruines ... C'est de ce lieu que je vous adresse

mes souhaits d'heureuse année ... Je vous embrasse tous à cette

intention.

Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829 · 第 31 / 82 题