Thèbes, le 24 novembre 1828.
Ma dernière lettre datée de _Béni-Hassan_, continuée en remontant le Nil
et close à _Osiouth_, a dû en partir du 10 au 12 de ce mois; elle
parviendra par Livourne. Dieu veuille qu'elle arrive plus promptement
que celles qui, depuis mon départ de France, m'ont été adressées par
ceux qui se souviennent de moi! je n'en ai reçu aucune! C'est hier
seulement, et par un capitaine de navire anglais qui parcourt l'Égypte,
que j'ai appris que le Dr Pariset y était aussi arrivé et qu'il se
trouve dans ce moment au Caire: mais je n'en sais pas davantage pour
cela sur ma famille. S'il en était autrement, et que je fusse tranquille
sur la santé de tous les miens, je serais le plus heureux des hommes;
car enfin je suis au centre de la vieille Égypte, et ses plus hautes
merveilles sont à quelques toises de ma barque. Voici d'abord la suite
de mon itinéraire.
C'est le 10 novembre que je quittai _Osiouth_, après avoir visité ses
hypogées parfaitement décrits par MM. Jollois et Devilliers, dont je
reconnais chaque jour à Thèbes l'extrême exactitude. Le 11 au matin nous
passâmes devant _Qaou-el-Kebir_ (Antaeopolis), et mon maasch traversa à
pleines voiles l'emplacement du temple que le Nil a complètement
englouti sans en laisser les moindres vestiges. Quelques ruines
d'_Akhmin_ (celles de Panopolis) reçurent ma visite le 12, et je fus
assez heureux pour y trouver un bloc sculpté qui m'a donné l'époque du
temple, qui est de Ptolémée Philopator, et l'image du dieu _Pan_, lequel
n'est autre chose, comme je l'avais établi d'avance, que l'Ammon
générateur de mon _Panthéon_. L'après-midi et la nuit suivante se
passèrent en fêtes, bal, tours de force et concert chez l'un des
commandants de la Haute-Égypte, Mohammed-Aga, qui envoya sa cange, ses
gens et son cheval pour me ramener, avec tous mes compagnons, à
_Saouadji_, que j'avais quitté le matin, et où il fallut retourner bon
gré mal gré pour ne pas désobliger ce brave homme, bon vivant, bon
convive, et ne respirant que la joie et les plaisirs. L'air de
Marlborough, que nos jeunes gens lui chantèrent en choeur, le fit pâmer
de plaisir, et ses musiciens eurent aussitôt l'ordre de l'apprendre.
(_Voyez l'Extrait de_ l'Itinéraire et les lettres du mamour, _à la fin
de ce volume_.)
Nous partîmes le 13 au matin, comblés des dons du brave osmanli. A midi,
on dépassa Ptolémaïs, où il n'existe plus rien de remarquable. Sur les
quatre heures, en longeant le _Djebel-el-Asserat_, nous aperçûmes les
premiers crocodiles; ils étaient quatre, couchés sur un îlot de sable,
et une foule d'oiseaux circulaient au milieu d'eux. J'ignore si dans le
nombre était le _trochilus_ de notre ami Geoffroi Saint-Hilaire. Peu de
temps après nous débarquâmes à _Girgé_. Le vent était faible le 15, et
nous fîmes peu de chemin. Mais nos nouveaux compagnons, les crocodiles,
semblaient vouloir nous en dédommager; j'en comptai vingt et un, groupés
sur un même îlot, et une bordée de coups de fusil à balle, tirée d'assez
près, n'eut d'autre résultat que de disperser ce conciliabule. Ils se
jetèrent au Nil, et nous perdîmes un quart d'heure à désengraver notre
_maasch_ qui s'était trop approché de l'îlot.
Le 16 au soir, nous arrivâmes enfin à _Dendérah_. Il faisait un clair de
lune magnifique, et nous n'étions qu'à une heure de distance des
temples: pouvions-nous résister à la tentation? Souper et partir
sur-le-champ furent l'affaire d'un instant: seuls et sans guides, mais
armés jusqu'aux dents, nous prîmes à travers champs, présumant que les
temples étaient en ligne droite de notre maasch. Nous marchâmes ainsi,
chantant les marches des opéras les plus nouveaux, pendant une heure et
demie, sans rien trouver. On découvrit enfin un homme; nous l'appelons,
mais il s'enfuit à toutes jambes, nous prenant pour des Bédouins, car,
habillés à l'orientale et couverts d'un grand burnous blanc à capuchon,
nous ressemblions, pour l'Égyptien, à une tribu de Bédouins, tandis
qu'un Européen nous eût pris, sans balancer, pour un chapitre de
chartreux bien armés. On m'amena le fuyard, et, le plaçant entre quatre
de nous, je lui ordonnai de nous conduire aux temples. Ce pauvre diable,
peu rassuré d'abord, nous mit dans la bonne voie et finit par marcher de
bonne grâce: maigre, sec, noir, couvert de vieux haillons, c'était une
_momie ambulante_; mais il nous guida fort bien et nous le traitâmes de
même. Les temples nous apparurent enfin. Je n'essayerai pas de décrire
l'impression que nous fit le grand propylon et surtout le portique du
grand temple. On peut bien le mesurer, mais en donner une idée, c'est
impossible. C'est la grâce et la majesté réunies au plus haut degré.
Nous y restâmes deux heures en extase, courant les grandes salles avec
notre pauvre falot, et cherchant à lire les inscriptions extérieures au
clair de la lune. On ne rentra au maasch qu'à trois heures du matin pour
retourner aux temples à sept heures. C'est là que nous passâmes toute la
journée du 17. Ce qui était magnifique à la clarté de la lune l'était
encore plus lorsque les rayons du soleil nous firent distinguer tous les
détails. Je vis dés lors que j'avais sous les yeux un chef-d'oeuvre
d'architecture, couvert de sculptures de détail du plus mauvais style.
N'en déplaise à personne, les bas-reliefs de Dendérah sont détestables,
et cela ne pouvait être autrement: ils sont d'un temps de décadence. La
sculpture s'était déjà corrompue, tandis que l'architecture, moins
sujette à varier puisqu'elle est _un art chiffré_, s'était soutenue
digne des dieux de l'Égypte et de l'admiration de tous les siècles.
Voici les époques de la décoration: la partie la plus ancienne est la
muraille extérieure, à l'extrémité du temple, où sont figurés, de
proportions colossales, _Cléopâtre_ et son fils _Ptolémée César_. Les
bas-reliefs supérieurs sont du temps de l'empereur _Auguste_, ainsi que
les murailles extérieures latérales du _naos_, à l'exception de quelques
petites portions qui sont de l'époque de _Néron_. Le pronaos est tout
entier couvert de légendes impériales de _Tibère_, de _Caïus_, de
_Claude_ et de _Néron_; mais dans tout l'intérieur du naos, ainsi que
dans les chambres et les édifices construits sur la terrasse du temple,
il n'existe pas un seul cartouche sculpté: tous sont vides et rien n'a
été effacé; mais toutes les sculptures de ces appartements, comme celles
de tout l'intérieur du temple, sont du plus mauvais style, et ne peuvent
remonter plus haut que les temps de _Trajan_ ou d'_Antonin_. Elles
ressemblent à celle du propylon du sud-ouest (du _sud-est_?), qui est de
ce dernier empereur, et qui, étant dédié à _Isis_, conduisait au temple
de cette déesse, placé derrière le grand temple, qui est bien le temple
de _Hathôr_ (Vénus), comme le montrent les mille et une dédicaces dont
il est couvert, et non pas le temple d'_Isis_, comme l'a cru la
Commission d'Égypte. Le grand propylon est couvert des images des
empereurs _Domitien_ et _Trajan_. Quant au _Typhonium_, il a été décoré
sous _Trajan_, _Hadrien_ et _Antonin le Pieux_.
Le 18 au matin, je quittai le maasch, et courus visiter les ruines de
Coptos (_Kefth_): il n'y existe rien d'entier. Les temples ont été
démolis par les chrétiens, qui employèrent les matériaux à bâtir une
grande église dans les ruines de laquelle on trouve des portions
nombreuses de bas-reliefs égyptiens. J'y ai reconnu les légendes royales
de _Nectanèbe_, d'_Auguste_, de _Claude_ et de _Trajan_, et plus loin,
quelques pierres d'un petit édifice bâti sous les Ptolémées. Ainsi la
ville de Coptos renfermait peu de monuments de la haute antiquité, si
l'on s'en rapporte à ce qui existe maintenant à la surface du sol.
Les ruines de _Qous_ (Apollonopolis Parva), où j'arrivai le lendemain
matin 19, présentent bien plus d'intérêt, quoiqu'il n'existe de ses
anciens édifices que le haut d'un propylon à moitié enfoui. Ce propylon
est dédié au dieu _Aroëris_, dont les images, sculptées sur toutes ses
faces, sont adorées du côté qui regarde le Nil, c'est-à-dire sur la face
principale, la plus anciennement sculptée par la reine _Cléopâtre
Cocce_, qui y prend le surnom de _Philométore_, et par son fils
_Ptolémée Soter II_, qui se décore aussi du titre de _Philométor_. Mais
la face supérieure du propylon, celle qui regarde le temple, couverte de
sculptures et terminée avec beaucoup de soin, porte partout les légendes
royales de _Ptolémée Alexandre Ier_ en toutes lettres; il prend aussi le
surnom de _Philométor_. Quant à l'inscription grecque, la restitution de
[Greek: SOTAeRES], au commencement de la seconde ligne, proposée par M.
Letronne, est indubitable; car on y lit encore très-distinctement ...
[Greek: TAeRES], et cela sur la face principale où sont les images et
les dédicaces de Cléopâtre Cocce et de son fils Ptolémée Philométor
_Soter II_.
Mais M. Letronne a mal à propos restitué [Greek: AeLIOI] là où il faut
réellement [Greek: AROAeREI], transcription exacte du nom égyptien du
dieu auquel est dédié le propylon; car on lit très-distinctement encore
dans l'inscription grecque, [Greek: AROAeREIThEOI]. J'ai trouvé aussi
dans les ruines de Qous une moitié de stèle datée du 1er _de Paoni_ de
l'an XVI de Pharaon _Rhamsès-Meïamoun_, et relative à son retour d'une
expédition militaire; j'aurai une bonne empreinte de ce monument, trop
lourd pour qu'on puisse penser à l'emporter.
C'est dans la matinée du 20 novembre que le vent, lassé de nous
contrarier depuis deux jours et de nous fermer l'entrée du sanctuaire,
me permit d'aborder enfin à _Thèbes_. Ce nom était déjà bien grand dans
ma pensée, il est devenu colossal depuis que j'ai parcouru les ruines de
la vieille capitale, l'aînée de toutes les villes du monde; pendant
quatre jours entiers j'ai couru de merveille en merveille. Le premier
jour, je visitai le palais de _Kourna_, les colosses du _Memnonium_, et
le prétendu tombeau d'Osimandyas, qui ne porte d'autres légendes que
celles de _Rhamsès le Grand_ et de deux de ses descendants; le nom de ce
palais est écrit sur toutes ses murailles; les Égyptiens l'appelaient le
_Rhamesséion_, comme ils nommaient _Aménophion_ le _Memnonium_, et
_Mandouéion_ le palais de Kourna. Le prétendu colosse d'Osimandyas est
un admirable colosse de _Rhamsès le Grand_.
Le second jour fut tout entier passé à _Médinet-Habou_, étonnante
réunion d'édifices, où je trouvai les propylées d'_Antonin_, d'_Hadrien_
et des _Ptolémées_, un édifice de _Nectanèbe_, un autre de l'Éthiopien
_Tharaca_, un petit palais de _Thouthmosis III (Moeris)_, enfin
l'énorme et gigantesque palais de _Rhamsès-Meïamoun_, couvert de
bas-reliefs historiques.
Le troisième jour, j'allai visiter les vieux rois de Thèbes dans leurs
tombes, ou plutôt dans leurs palais creusés au ciseau dans la montagne
de _Biban-el-Molouk_: là, du matin au soir, à la lueur des flambeaux, je
me lassai à parcourir des enfilades d'appartements couverts de
sculptures et de peintures, pour la plupart d'une étonnante fraîcheur;
c'est là que j'ai recueilli, en courant, des faits d'un haut intérêt
pour l'histoire; j'y ai vu un tombeau de roi martelé d'un bout à
l'autre, excepté dans les parties où se trouvaient sculptées les images
de la reine sa mère et celles de sa femme, qu'on a religieusement
respectées, ainsi que leurs légendes. C'est, sans aucun doute, le
tombeau d'un roi condamné par jugement après sa mort. J'en ai vu un
second, celui d'un roi thébain _des plus anciennes époques_, envahi
postérieurement par un roi de la XIXe dynastie, qui a fait recouvrir de
stuc tous les vieux cartouches pour y mettre le sien, et s'emparer ainsi
des bas-reliefs et des inscriptions tracées pour son prédécesseur. Il
faut cependant dire que l'usurpateur fit creuser une seconde salle
funéraire pour y mettre son sarcophage, afin de ne point déplacer celui
de son ancêtre. A l'exception de ce tombeau-là, tous les autres
appartiennent à des rois des XVIIIe et XIXe ou XXe dynasties; mais on
n'y voit ni le tombeau de Sésostris, ni celui de Moeris. Je ne parle
point ici d'une foule de petits temples et édifices épars au milieu de
ces grandes choses: je mentionnerai seulement un petit temple de la
déesse _Hathôr_ (Vénus), dédié par Ptolémée-Épiphane, et un temple de
_Thoth_ près de _Médinet-Habou_, dédié par Ptolémée Évergète II et ses
deux femmes; dans les bas-reliefs de ce temple, ce Ptolémée fait des
offrandes à tous ses ancêtres mâles et femelles, Épiphane et Cléopâtre,
Philopator et Arsinoé, Évergète et Bérénice, Philadelphe et Arsinoé.
Tous ces Lagides sont représentés en pied, avec leurs surnoms grecs
traduits en égyptien, en dehors de leurs cartouches. Du reste, ce temple
est d'un fort mauvais goût à cause de l'époque.
Le quatrième jour (hier 23), je quittai la rive gauche du Nil pour
visiter la partie orientale de Thèbes. Je vis d'abord _Louqsor_, palais
immense, précédé de deux obélisques de près de 80 pieds, d'un seul bloc
de granit rose, d'un travail exquis, accompagnés de quatre colosses de
même matière, et de 30 pieds de hauteur environ, car ils sont enfouis
jusqu'à la poitrine. C'est encore là du Rhamsès le Grand. Les autres
parties du palais sont des rois Mandoueï, Horus et Aménophis-Memnon;
plus, des réparations et additions de Sabacon l'Éthiopien et de quelques
Ptolémées, avec un sanctuaire tout en granit, d'_Alexandre_, fils du
conquérant. J'allai enfin au palais ou plutôt à la ville de monuments, à
_Karnac_. Là m'apparut toute la magnificence pharaonique, tout ce que
les hommes ont imaginé et exécuté de plus grand. Tout ce que j'avais vu
à Thèbes, tout ce que j'avais admiré avec enthousiasme sur la rive
gauche, me parut misérable en comparaison des conceptions gigantesques
dont j'étais entouré. Je me garderai bien de vouloir rien décrire; car,
ou mes expressions ne vaudraient que la millième partie de ce qu'on doit
dire en parlant de tels objets, ou bien si j'en traçais une faible
esquisse, même fort décolorée, on me prendrait pour un enthousiaste,
peut-être même pour un fou. Il suffira d'ajouter qu'aucun peuple ancien
ni moderne n'a conçu l'art de l'architecture sur une échelle aussi
sublime, aussi large, aussi grandiose, que le firent les vieux
Égyptiens; ils concevaient en hommes de 100 pieds de haut, et
l'imagination qui, en Europe, s'élance bien au-dessus de nos portiques,
s'arrête et tombe impuissante au pied des cent quarante colonnes de la
salle hypostyle de Karnac.
[Illustration: ROYAUME DE JUDA PERSONNIFIÉ
_parmi les peuples vaincus par Sésac (Le Pharaon Sesonchis)_]
Dans ce palais merveilleux, j'ai contemplé les _portraits_ de la plupart
des vieux Pharaons connus par leurs grandes actions, et ce sont des
_portraits_ véritables; représentés cent fois dans les bas-reliefs des
murs intérieurs et extérieurs, chacun conserve une physionomie propre et
qui n'a aucun rapport avec celle de ses prédécesseurs ou successeurs;
là, dans des tableaux colossals, d'une sculpture véritablement grande et
tout héroïque, plus parfaite qu'on ne peut le croire en Europe, on voit
_Mandoueï_ combattant les peuples ennemis de l'Égypte, et rentrant en
triomphateur dans sa patrie; plus loin, les campagnes de
Rhamsès-Sésostris; ailleurs, _Sésonchis_ traînant aux pieds de la
Trinité thébaine (Ammon, Mouth et Khons) les chefs de plus de trente
nations vaincues, parmi lesquelles j'ai retrouvé, comme cela devait
être, en toutes lettres, _Ioudahamalek, le royaume des Juifs_ ou _de
Juda_ (Pl. 2.) C'est là un commentaire à joindre au chapitre XIV du
troisième livre des Rois, qui raconte en effet l'arrivée de _Sésonchis_
à Jérusalem et ses succès: ainsi l'identité que nous avons établie entre
le _Sheschonck_ égyptien, le _Sésonchis_ de Manéthon et le _Sésac_ ou
_Scheschôk_ de la Bible, est confirmée de la manière la plus
satisfaisante. J'ai trouvé autour des palais de Karnac une foule
d'édifices de toutes les époques, et lorsque, au retour de la seconde
cataracte vers laquelle je fais voile demain, je viendrai m'établir pour
cinq ou six mois à Thèbes, je m'attends à une récolte immense de faits
historiques, puisque, en courant Thèbes comme je l'ai fait pendant
quatre jours, sans voir même un seul des milliers d'hypogées qui
criblent la montagne libyque, j'ai déjà recueilli des documents fort
importants.
Je joins ici la traduction de la partie chronologique d'une stèle que
j'ai vue à Alexandrie: elle est très-importante pour la chronologie des
derniers Saïtes de la XXVIe dynastie. J'ai de plus des copies
d'inscriptions hiéroglyphiques gravées sur des rochers, sur la route de
_Cosseïr_, qui donnent la durée expresse du règne des rois de la
dynastie persane.
J'omets une foule d'autres résultats curieux; je devrais passer tout mon
temps à écrire, s'il fallait détailler toutes mes observations
nouvelles. J'écris ce que je puis dans les moments où les ruines
égyptiennes me permettent de respirer au milieu de tous ces travaux et
de ces jouissances réellement trop vives si elles devaient se renouveler
souvent ailleurs comme à Thèbes.
Ma santé est excellente; le climat me convient, et je me porte bien
mieux qu'à Paris. Les gens du pays nous accablent de politesses: j'ai
dans ce moment-ci dans ma petite chambre: 1° un aga turc, commandant en
chef de Kourna, dans le palais de Mandoueï; 2° le Cheik-el-Bélad de
Médinet-Habou, donnant ses ordres au Rhamesséium et au palais de
Rhamsès-Meïainoun; enfin un cheik de Karnac, devant lequel tout se
prosterne dans les colonnades du vieux palais des rois d'Égypte. Je leur
fais porter de temps en temps des pipes et du café, et mon drogman est
chargé de les amuser pendant que j'écris; je n'ai que la peine de
répondre, par intervalles réglés, _Thaïbin_ (Cela va bien), à la
question _Ente-Thaïeb_ (Cela va-t-il bien)? que m'adressent
régulièrement toutes les dix minutes ces braves gens que j'invite à
dîner à tour de rôle. On nous comble de présents; nous avons un troupeau
de moutons et une cinquantaine de poules qui, dans ce moment-ci,
paissent et fouillent autour du portique du palais de Kourna. Nous
donnons en retour de la poudre et autres bagatelles. Je voudrais que le
docteur Pariset vînt me joindre; nous pourrions causer Europe, dont je
n'ai aucune nouvelle, pas même d'Alexandrie. J'écrirai de Syène, avant
de franchir la première cataracte, si cependant j'ai une occasion pour
faire descendre mes lettres. J'envoie celle-ci à _Osiouth_, où j'ai
établi un agent copte pour notre correspondance. J'ai recueilli à
Béni-Hassan beaucoup de fossiles pour M. de Férussac; j'en ai trouvé
aussi de très-beaux à Thèbes. J'espère aussi que notre vénérable ami M.
Dacier trouvera quelque distraction à ses souffrances dans le peu que
j'ai pu dire des magnificences de cette Thèbes qui excitait tant son
enthousiasme à cause de l'honneur qui en revient à l'esprit humain; je
lui en dirai encore davantage. Il ne manque à mes satisfactions que
celle de recevoir des lettres de France..... Adieu.