QUATRIÈME LETTRE

Sakkarah, le 5 octobre 1828.

Nous sommes restés au Caire jusqu'au 30 septembre, et le soir du même

jour nous avons couché dans notre _maasch_, afin de mettre à la voile le

lendemain de bonne heure pour gagner l'ancien emplacement de Memphis. Le

1er octobre, nous passâmes la nuit devant le village de _Massarah_, sur

la rive orientale du Nil, et le lendemain, à six heures du matin, nous

courûmes la plaine pour atteindre de grandes carrières que je voulais

visiter, parce que Memphis, sise sur la rive opposée, et précisément en

face, doit être sortie de leurs vastes flancs. La journée fut

excessivement pénible; mais je visitai presque une à une toutes les

cavernes dont le penchant de la montagne de _Thorrah_ est criblé. J'ai

constaté que ces carrières de beau calcaire blanc ont été exploitées à

toutes les époques, et j'ai trouvé: 1° une inscription datée du mois de

Paophi de l'an IV _de l'empereur Auguste;_ 2° une seconde inscription de

l'an VII, même mois, d'un Ptolémée, qui doit être _Soter Ier_, puisqu'il

n'y a pas de surnom; 3° une inscription de l'an II du roi _Acoris_, l'un

des insurgés contre les Perses; enfin, deux de ces carrières et les plus

vastes ont été ouvertes l'an XXII du roi _Amosis_, le père de la

dix-huitième dynastie, comme portent textuellement deux belles stèles

sculptées à même dans le roc, à côté des deux entrées. Ces mêmes stèles

indiquent aussi que les pierres de cette carrière ont été employées aux

constructions des temples de _Phtha_, d'_Apis_ et d'_Ammon_, à Memphis,

et cette indication donne la date de ces mêmes temples bien connus de

l'antiquité. J'ai trouvé aussi, dans une autre carrière, pour l'époque

pharaonique, deux monolithes tracés à l'encre rouge sur les parois, avec

une finesse extrême et une admirable sûreté de main: la corniche de l'un

de ces monolithes, qui n'ont été que mis en projet, sans commencement

d'exécution, porte le prénom et le nom propre de _Psammétichus Ier_.

Ainsi, les carrières de la montagne arabique, entre _Thorrah_ et

_Massarah_, ont été exploitées sous les Pharaons, les Perses, les

Lagides, les Romains et dans les temps modernes; j'ajoute que cela tient

à leur voisinage des capitales successives de l'Égypte, _Memphis,

Fosthat_ et le _Caire_. Rentrés le soir dans nos vaisseaux, comme les

Grecs venant de livrer un assaut à la ville de Troie, mais plus heureux

qu'eux, puisque nous emportions quelque butin, je fis mettre à la voile

pour _Bédréchéin_, village situé à peu de distance, sur le bord

occidental du Nil. Le lendemain, de bonne heure, nous partîmes pour

l'immense bois de dattiers qui couvre l'emplacement de Memphis; passé le

village de _Bédréchéin_, qui est à un quart d'heure dans les terres, on

s'aperçoit qu'on foule le sol antique d'une grande cité, aux blocs de

granit dispersés dans la plaine, et à ceux qui déchirent le terrain et

se font encore jour à travers les sables, qui ne tarderont pas à les

recouvrir pour jamais. Entre ce village et celui de _Mit-Rahinéh_,

s'élèvent deux longues collines parallèles, qui m'ont paru être les

éboulements d'une enceinte immense, construite en briques crues comme

celle de Saïs, et renfermant jadis les principaux édifices sacrés de

Memphis. C'est dans l'intérieur de cette enceinte que nous avons vu le

grand colosse exhumé par M. Caviglia. Il me tardait d'examiner ce

monument, dont j'avais beaucoup entendu parler, et j'avoue que je fus

agréablement surpris de trouver un magnifique morceau de sculpture

égyptienne. Le colosse, dont une partie des jambes a disparu, n'a pas

moins de trente-quatre pieds et demi de long. Il est tombé la face

contre terre, ce qui a conservé le visage parfaitement intact. Sa

physionomie suffit pour me le faire reconnaître comme une statue de

Sésostris, car c'est en grand le portrait le plus fidèle du beau

Sésostris de Turin; les inscriptions des bras, du pectoral et de la

ceinture, confirmèrent mon idée, et il n'est plus douteux qu'il existe,

à Turin et à Memphis, deux _portraits_ du plus grand des Pharaons. J'ai

fait dessiner cette tête avec un soin extrême, et relever toutes les

légendes. Ce colosse n'était point seul; et si j'obtiens des fonds

spéciaux pour des fouilles en grand à Memphis, je puis répondre, en

moins de trois mois, de peupler le Musée du Louvre de statues des plus

riches matières et du plus grand intérêt pour l'histoire. Ce colosse,

devant lequel sont de grandes substructions calcaires, était, selon

toute apparence, placé devant une grande porte et devait avoir des

pendants: j'ai fait faire quelques fouilles pour m'en assurer, mais le

temps me manquera. Un peu plus loin et sur le même axe, existent encore

de petits colosses du même Pharaon, en granit rosé, mais en fort mauvais

état. C'était encore une porte.

Au nord du colosse exista un temple de Vénus (_Hathôr_), construit en

calcaire blanc, et hors de la grande enceinte, du côté de l'orient: j'ai

continué des fouilles commencées par Caviglia; le résultat a été de

constater dans cet endroit même l'existence d'un temple orné de

colonnes-pilastres accouplées et en granit rosé, et dédié à _Phtha_ et à

_Hathôr_ (Vulcain et Vénus), les deux grandes divinités de Memphis, par

Rhamsès le Grand. L'enceinte principale renfermait aussi, du côté de

l'est, une vaste nécropole semblable à celle que j'ai reconnue à Saïs.

C'est le 4 octobre que je suis venu camper à _Sakkarah_, car nous sommes

sous la tente; une d'elles est occupée par nos domestiques; tous les

soirs, sept ou huit Bédouins choisis d'avance font la garde de nuit et

les commissions le jour; ce sont de braves et excellentes gens, quand on

les traite en hommes.

J'ai visité ici, à Sakkarah, la plaine des momies, l'ancien cimetière

de Memphis, parsemé de pyramides et de tombeaux violés. Cette localité,

grâce à la rapace barbarie des marchands d'antiquités, est presque tout

à fait nulle pour l'étude: les tombeaux ornés de sculptures sont, pour

la plupart, dévastés, ou recomblés après avoir été pillés. Ce désert est

affreux; il est formé par une suite de petits monticules de sable

produits des fouilles et des bouleversements, le tout parsemé

d'ossements humains, débris des vieilles générations. Deux tombeaux

seuls ont attiré notre attention, et m'ont dédommagé du triste aspect de

ce champ de désolation. J'ai trouvé, dans l'un d'eux, une série

d'oiseaux sculptés sur les parois, et accompagnés de leurs noms en

hiéroglyphes; cinq espèces de gazelles avec leurs noms; et enfin

quelques scènes domestiques, telles que l'action de traire le lait, deux

cuisiniers exerçant leur art, etc. Nos portefeuilles se grossissent du

fruit de ces découvertes ... Adieu.

Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829 · 第 26 / 82 题