Alexandrie, le 14 septembre 1828.
Mon départ pour le Caire est définitivement arrêté pour demain, tous nos
préparatifs étant heureusement terminés, ainsi que ce que je puis
appeler l'organisation de l'expédition, chacun ayant sa part officielle
d'action pour le bien de tous. Le docteur Ricci est chargé de la santé
et des vivres; M. Duchesne, de l'arsenal; M. Bibent, des fouilles,
ustensiles et engins; M. Lhôte, des finances; M. Gaëtano Rosellini, du
mobilier et des bagages, etc. Nous avons avec nous deux domestiques et
un cuisinier arabes; deux autres domestiques barabras; mon homme à moi,
Soliman, est un Arabe, de belle mine, et dont le service est excellent.
Deux bâtiments à voile nous porteront sur le Nil; l'un est le plus grand
_maasch_ du pays, et il a été monté par S.A. Mehemed-Ali: je l'ai nommé
_l'Isis;_ l'autre est une _dahabié,_ où cinq personnes logeront assez
commodément; j'en ai donné le commandement à M. Duchesne, en survivance
du bon docteur Raddi, qui doit nous quitter pour aller à la chasse des
papillons dans le désert lybique. Cette _dahabié_ a reçu le nom
d'_Athyr:_ nous voguerons ainsi sous les auspices des deux déesses les
plus joviales du Panthéon égyptien. D'Alexandrie au Caire, nous ne nous
arrêterons qu'à _Kérioun,_ l'ancienne Chereus des Grecs, et à
_Ssa-el-Hagar,_ l'antique Saïs. Je dois ces politesses à la patrie du
rusé Psammétichus et du brutal Apriès; enfin, je verrai s'il reste
quelques débris de Siouph à _Saouafé,_ où naquit Amasis, et à Saïs,
quelques traces du collège où Platon et tant d'autres Grecs _allèrent à
l'école._
Notre santé se soutient, et l'épreuve du climat d'Alexandrie, qui est
une ville toute lybique, est d'un très-bon augure. Nous sommes tous
enchantés de notre voyage, et heureux d'avoir échappé aux dépêches
télégraphiques qui devaient nous retarder. Les circonstances de mauvaise
apparence ont toutes tourné pour nous; quelques difficultés inattendues
sont aplanies: nous voyageons pour le Roi et pour la science; nous
serons heureux partout.
Je viens à l'instant (huit heures du soir) de prendre congé du vice-roi.
S.A. a été on ne peut pas plus gracieuse; je l'ai priée d'agréer notre
gratitude pour la protection ouverte qu'elle veut bien nous assurer. Le
vice-roi a répondu que les princes chrétiens traitant ses sujets avec
distinction, la réciprocité était pour lui un devoir. Nous avons parlé
hiéroglyphes, et il m'a demandé une traduction des inscriptions des
obélisques d'Alexandrie. Je me suis empressé de la lui promettre, et
elle lui sera remise demain matin, mise en langue turque par M. le
chancelier du consulat de France. S.A. a désiré savoir jusqu'à quel
point de la Nubie je pousserai mon voyage, et elle m'a assuré que nous
trouverions partout honneurs et protection; je lui ai exprimé ma
reconnaissance dans les termes les plus flatteurs, et je puis dire qu'il
les repoussait d'une manière fort aimable; ces bons musulmans nous ont
traités avec une franchise qui nous charme. Adieu.
[Illustration: PLAN DES RUINES DE SAÏS.]