30 juillet.

Il m'a été impossible de voir M. de Laborde; la brise était trop forte

pour pouvoir sans danger communiquer avec le lazaret dans une petite

embarcation; il m'indique un nouveau rendez-vous pour demain à une

heure: mais à cette heure-là, je serai déjà loin de Toulon, puisque

notre embarquement aura lieu entre neuf et dix heures du matin. Nos gros

effets sont à bord, et nous sommes prêts à dire adieu à la terre ferme.

On me fait espérer de toucher en Sicile. J'ai demandé à l'amiral qu'il

permît au commandant de nous débarquer quelques heures à Agrigente; cela

est accordé. C'est à la mer à nous le permettre maintenant. Si elle est

bonne, j'écrirai à l'ombre d'une des colonnes doriques du temple de

Jupiter.

Adieu; soyez sans inquiétude, les dieux de l'Égypte veillent sur nous.

En mer, entre la Sardaigne et la Sicile, 3 août 1828.

Je vais essayer d'écrire malgré le mouvement du vaisseau, qui, poussé

par un vent à souhait, marche assez rapidement vers la côte occidentale

de Sicile, que nous aurons ce soir en vue, selon toute apparence.

Jusqu'ici la traversée a été des plus heureuses, et le plus difficile

est fait: mon estomac a subi toutes ses épreuves, et je me trouve

parfaitement bien maintenant. Le repos forcé dont on jouit sur le

bâtiment, et l'impossibilité de s'y occuper avec quelque suite, ont

tourné au profit de ma santé, et je me porte à merveille.

Je ne parlerai point des deux jours passés, n'ayant eu sous les yeux que

le ciel et la mer. Le tableau, quoique varié par quelques évolutions de

marsouins et la lourde apparition de deux cachalots, présenterait trop

d'uniformité. La sèche désolation des côtes de Sardaigne, pays bien

digne de l'aspect de ses anciens Nuraghes, n'offre rien non plus de bien

intéressant.

Je parlerai donc de l'espoir plus attrayant de débarquer au milieu des

temples de la vieille Agrigente. Notre commandant nous le promet pour

demain au soir, si Éole et Neptune veulent bien nous octroyer cette

douceur.

Du 4.

Nous ayons tourné, pendant la nuit, la pointe ouest de la Sardaigne, et

couru la côte méridionale, vraie succursale de l'Afrique. Ce matin nous

ne voyons encore que le ciel et la mer. Vers le soir, on aperçoit l'île

de Maritimo, le point le plus occidental de la Sicile, mais un calme

malencontreux nous empêche d'avancer.

Du 5.

Après une nuit passée à louvoyer, nous avons revu Maritimo de bon matin,

à deux ou trois lieues de nous. Le vent s'étant enfin levé, le vaisseau

a passé devant les îles de Favignana et Levanzo; nous avions en

perspective Trapani (Drepanum), l'ancien arsenal de Sicile, et le mont

Éryx si vanté dans l'Enéide. L'après-midi, nous avons passé devant

Marsalla et salué dévotement ses excellents vignobles: il s'est mêlé à

mon salut une teinte fort respectueuse, lorsqu'on a dépassé cette ville

qui fut la vieille Lilybée, le principal établissement carthaginois en

Sicile. Cette côte méridionale est d'une beauté parfaite.

Du 6.

Je n'ai pu saluer les ruines de Sélinonte, nous les avons rasées de

nuit. La côte est ici un peu plus sèche, quoique pittoresque, et d'un

ton africain à faire plaisir. On a jeté l'ancre dans la rade

d'Agrigente; là sont une foule de monuments grecs que nous désirons

visiter et étudier. Mais il est probablement décidé que nous aurons le

déboire d'être venus à quatre cents toises de ces temples sans pouvoir

même les apercevoir. Nous payons chèrement la sottise du capitaine

marseillais qui a répandu à Gênes la nouvelle de la fameuse peste de

Marseille. Étant allés au lazaret d'Agrigente avec le commandant, on

nous a répondu que des ordres de Palerme, arrivés la veille, défendaient

expressément qu'on donnât pratique à aucun bâtiment venu des ports

méridionaux de France. J'ai soutenu que Toulon était un port du _nord_;

le bon Sicilien a répondu qu'il le savait très-bien, mais que, n'ayant

aucune instruction sur les ports du nord, il ne pouvait nous permettre

de débarquer sans l'autorisation de l'intendant de la province

d'Agrigente. On nous a promis une réponse pour demain à huit heures; et

nous avons regagné la corvette, la mort dans l'âme et sans l'espérance

d'admirer le temple de la Concorde. C'est bien là jouer de malheur, et

je comprends enfin le supplice de Tantale.

Du 7, à six heures du matin.

Aucune nouvelle de terre ne nous est encore parvenue. Je perds tout

espoir. Je vais fermer cette lettre pour l'envoyer dans une heure et

demie d'ici à terre, pour tâcher de la faire mettre à la poste à travers

toutes les fumigations d'usage. Nous nous portons tous à faire plaisir,

bon appétit, l'oeil vif, des teints superbes, et on veut absolument nous

traiter en pestiférés! Je rouvrirais ma lettre si j'avais à vous

annoncer qu'on nous permet de voir Agrigente autrement qu'à deux milles

de distance; je serais si heureux de débarquer au milieu de ces

vénérables ruines! Mais je n'ose y compter.

Si nous n'avons pas l'entrée à huit heures, nous mettrons immédiatement

à la voile, pour courir sur Malte.

Alexandrie, le 22 août 1828.

Je hasarde ces lignes par un bâtiment toscan qui part demain pour

Livourne. Comme il est fort douteux que cette lettre parvienne en France

aussitôt que celle dont veut bien se charger notre excellent commandant

de l'Eglé, lequel retourne en Europe et met à la voile mardi prochain,

je mets un n° 1 provisoire à celle-ci, réservant tous les détails pour

la seconde, qui sera le véritable numéro premier.

Je suis arrivé le 18 août dans cette terre d'Égypte, après laquelle je

soupirais depuis longtemps. Jusqu'ici elle m'a traité en mère tendre, et

j'y conserverai, selon toute apparence, la bonne santé que j'y apporte.

J'ai pu boire de l'eau fraîche à discrétion, et cette eau-là est de

l'eau du Nil qui nous arrive par le canal nommé _Mahmoudiéh_ en

l'honneur du pacha, qui l'a fait creuser.

J'ai pu voir M. Drovetti le soir même de mon arrivée, et là j'ai appris

qu'il m'avait écrit et conseillé d'ajourner mon voyage. Depuis la date

de cette lettre, heureusement arrivée trop tard à Paris, les choses sont

bien changées. Vous devez connaître déjà les conventions pour

l'évacuation de la Morée, consenties le 6 juillet par Ibrahim-Pacha et

signées il y a une douzaine de jours par le vice-roi Mohammed-Aly. Mon

voyage ne rencontrera aucun empêchement; le pacha est informé de mon

arrivée, et il a bien voulu me faire dire que j'étais le bienvenu; je

lui serai présenté demain ou après-demain au plus tard. Tout se dispose

au mieux pour mes travaux futurs; et les Alexandrins sont si bons que

j'ai déjà secoué tous les préjugés inspirés par de prétendus historiens.

J'occupe dans le palais du consulat de France un petit appartement

délicieux donnant sur le bord de la mer; l'ordre d'exécution de nos

projets sur Alexandrie et ses environs est déjà réglé; ils comprennent

les obélisques dits de Cléopâtre, dont nous aurons enfin une copie

exacte, et ensuite la colonne de Pompée; il faut savoir enfin à quoi

s'en tenir sur son inscription dédicatoire, et si elle porte le nom de

l'empereur _Dioclétien_: nous en aurons une bonne empreinte.

Notre jeunesse est émerveillée de ce qu'elle a déjà vu.... A ma

prochaine les détails: la série de mes lettres d'observation commencera

réellement avec elle....

Adieu.

Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829 · 第 18 / 82 题