PLAN ET MOTIFS DU VOYAGE

On peut considérer comme un fait positif, lorsqu'il s'agit de nos

connaissances réelles sur l'ancienne Égypte, que les recherches des

savants et des voyageurs n'ont produit jusqu'ici de résultats complets,

de documents certains qu'à l'égard du seul système d'_architecture_

suivi, pendant une si longue série de siècles, dans ce pays où les arts

ont commencé; encore est-il juste de dire que les travaux qui fixeront

irrévocablement nos idées à cet égard ne sont point encore publiés, et

qu'il reste, de plus, à reconnaître les règles qui déterminaient le

choix des ornements et des décorations, selon la destination donnée à

chaque genre d'édifice. Ce point important pour la science ne peut être

éclairci que sur les lieux et par des personnes versées dans la

connaissance des symboles et du culte égyptiens, car les plus simples

ornements de cette architecture sont des emblèmes parlants; et telle

frise, qui ne semble contenir que des arabesques ou une composition

calculée pour l'oeil seulement, renferme un précepte, une date, ou un

fait historique.

Les doctrines le plus généralement adoptées sur _l'art égyptien_, et sur

le degré d'avancement auquel ce peuple était réellement parvenu, soit en

sculpture, soit en peinture, sont essentiellement fausses; les nouvelles

découvertes ont pu jeter de grands doutes sur leur exactitude; mais ces

doctrines ne peuvent être ramenées au vrai et assises sur des fondements

solides que par de nouvelles recherches faites sur les grands édifices

publics de Thèbes et des autres capitales de l'Égypte. C'est aussi

l'unique moyen de décider clairement l'importante question que des

esprits diversement prévenus agitent encore si vivement, celle de la

transmission des arts de l'Égypte à la Grèce.

Nos connaissances sur _la religion_ et le culte des Égyptiens ne

s'étendent encore que sur les parties purement matérielles; les

monuments de petites proportions nous font bien connaître les noms et

les attributs des divinités principales; mais comme ces mêmes monuments

proviennent tous des catacombes et des sépultures, nous n'avons de

renseignements détaillés que pour les personnages mystiques protecteurs

des morts, et présidant aux divers états de l'âme après sa séparation du

corps. La religion des hautes classes, qui différait de celle des

tombeaux, n'est retracée que dans les sanctuaires des temples et les

chapelles des palais: sur ces édifices couverts intérieurement et

extérieurement de bas-reliefs coloriés, chargés de légendes

innombrables, relatives à chaque personnage mythologique dont ils

retracent l'image, les divinités égyptiennes de tous les ordres,

hiérarchiquement figurées et mises en rapport, sont accompagnées de leur

généalogie et de tous leurs titres, de manière à faire complètement

connaître leur rang, leur filiation, leurs attributs, et les fonctions

que chacune d'elles était censée remplir dans le système théologique

égyptien. Il reste donc encore à reconnaître sur les constructions de

l'Égypte, la partie la plus relevée et la plus importante de la

mythologie égyptienne.

Toutes les branches si variées des _arts_, et tous les procédés de

l'_industrie égyptienne_ sont encore loin de nous être connus. On a bien

recueilli quelques tableaux et des inscriptions relatives à un certain

nombre de métiers, tels que la charpenterie, la menuiserie, la tannerie,

la construction navale, le transport des masses, la verrerie, l'art du

charron, du forgeron, du cordonnier, de l'émailleur, etc., etc., etc.;

mais les voyageurs qui ont dessiné ces tableaux ont, pour la plupart,

négligé les légendes explicatives qui les accompagnent, et aucun d'eux

n'était en état de lire, sur les monuments où ces tableaux ont été

copiés, les dates précises de l'époque où ces divers arts furent

pratiqués. Nous ignorons donc si la plupart de ces arts sont vraiment

d'origine égyptienne, propres à l'Égypte, ou s'ils ont été introduits

par l'influence des peuples anciens qui, comme les Perses, les Grecs et

les Romains, ont tenu ce pays sous leur domination. C'est donc encore

ici une question très-importante à éclaircir pour l'histoire de

l'industrie humaine; et cependant il en est beaucoup d'autres encore et

d'un intérêt bien plus relevé.

«Si l'historien s'enquiert d'abord des bas-reliefs historiques et

ethnographiques, des scènes domestiques qui peignent les moeurs de la

nation et celles des souverains, etc., _il demande précisément les

objets qui sont le moins éclaircis._» Ainsi s'exprimait, il y a douze

ans, M. de Heeren, un des hommes les plus distingués de l'Allemagne; et

tout ce qu'on a publié depuis, loin de remplir cette importante lacune,

n'a pu qu'augmenter encore les regrets des savants qui apprennent

seulement par des dessins pris au hasard, au milieu de séries immenses

de bas-reliefs, que les grands édifices de l'Égypte offrent encore,

sculptée dans tous ses détails, l'histoire entière de ses plus grands

souverains, et que des compositions d'une immense étendue y retracent

les époques les plus glorieuses de l'histoire des Égyptiens; car ce

peuple a voulu qu'on pût lire sur les murs des palais l'histoire de ses

plus illustres monarques, et c'est la seule nation qui ait osé sculpter

sur la pierre de si grands objets et de si vastes détails.

L'Europe savante connaît l'existence de cet amas de richesses

historiques: son ardent désir serait d'en être mise en possession. Elle

a jugé que nos progrès dans les études égyptiennes demandent qu'un

gouvernement éclairé se hâte d'envoyer enfin en Égypte des personnes

dévouées à la science et convenablement préparées, pour recueillir, tant

qu'ils subsistent encore, les innombrables et précieux documents que la

magnificence égyptienne inscrivit jadis sur les édifices dont les masses

imposantes couvrent les deux rives du Nil. L'Europe, sachant aussi que

la barbarie, toujours croissante, détruit systématiquement ces

respectables témoins d'une antique civilisation, hâte de tous ses voeux

le moment où des copies fidèles de ces inscriptions et de ces

bas-reliefs historiques lui donneront le moyen de remplir avec certitude

les plus anciennes pages des annales du monde, en perpétuant ainsi les

témoignages si nombreux et si authentiques tracés sur tant de monuments

dont rien ne saurait remplacer la perte. Un voyage littéraire en Égypte

est donc aujourd'hui l'un des plus utiles qu'on puisse entreprendre.

Mais ce n'est point à l'histoire seule de l'Égypte que le voyage proposé

dans ce Mémoire doit fournir des lumières qu'on chercherait vainement

autre part que dans les palais de Thèbes: c'est là qu'existent

également, et nous en avons la certitude, des notions aussi désirables

qu'inespérées, sur tous les peuples qui, dès les premiers temps de la

civilisation humaine, jouaient un rôle important en Afrique et dans

l'Asie occidentale. Les principales expéditions des Pharaons contre les

nations qui, dans cet ancien monde, pouvaient lutter de puissance avec

l'Égypte ou lui inspirer des craintes, sont sculptées sur les monuments

érigés par les triomphateurs: on y lit les noms de ces peuples, le

nombre des soldats, les noms des villes assiégées et prises, les noms

des fleuves traversés, ceux des pays soumis, la quotité des tributs

imposés aux peuples vaincus; et les noms des objets précieux enlevés à

l'ennemi sont écrits sur des tableaux qui représentent ces trophées de

la victoire. Ces bas-reliefs, entremêlés de longues inscriptions

explicatives, sont d'autant plus utiles à connaître que les artistes

égyptiens ont rendu avec une admirable fidélité la physionomie, le

costume et toutes les habitudes des peuples étrangers qu'ils ont eu à

combattre. Nous pourrons donc apprendre enfin, par l'étude directe de

cette immense galerie historique, quelles nations pouvaient balancer, à

des époques sur lesquelles l'histoire est encore muette, le pouvoir des

Pharaons en rivalisant avec l'Égypte, pour lui disputer l'empire de cet

ancien monde que nous n'apercevons encore qu'à travers mille

incertitudes, mais dont la réalité, déjà démontrée, n'en est pas moins

surprenante; toutefois, en rapportant le temps de ces grandes scènes à

des époques beaucoup plus rapprochées de nous que ne le voulait un

esprit de système plus hardi que raisonné.

On ne saurait fixer l'importance des découvertes historiques que peut

amener une étude approfondie des bas-reliefs qui décorent les édifices

antiques de l'Égypte, et surtout ceux de Thèbes, sa vieille capitale. Ce

pays s'est en effet trouvé en relation directe avec tous les grands

peuples connus de l'antiquité: si ses vénérables monuments nous montrent

une foule de peuples à demi sauvages du continent africain, vaincus et

déposant aux pieds des Pharaons l'or, les matières précieuses, les

oiseaux rares et les animaux curieux de l'intérieur d'un pays encore si

peu connu, nous trouvons d'autre part le tableau des luttes sanglantes

des Égyptiens, soit sur terre, soit sur mer, avec diverses nations

asiatiques (les Assyriens, les Bactriens et les Hindous peut-être),

nations qui combattent avec des armes égales et des moyens tout aussi

avancés que ceux des Égyptiens, leurs rivaux. Nous savons, à n'en point

douter, que les temples et les palais de l'Égypte offrent les images et

des inscriptions contemporaines des rois éthiopiens qui ont conquis

l'Égypte, au milieu des monuments des Pharaons, dont ils ont

momentanément interrompu la longue et brillante succession. On y

recueillera les annales des rois égyptiens les plus renommés, tels que

les Osimandyas, Amosis, les Rhamsès, les Thouthmosis; ailleurs celles

des Pharaons Sésonchis, Osorchon, Sévéchus, Tharaca, Apriès et Néchao,

que les Livres saints nous peignent entrant dans le coeur de la Syrie à

la tête d'armées innombrables. On réunira les copies du peu de monuments

élevés sous la tyrannie des rois persans, les Darius et les Xerxès; on

notera les lieux où se lisent encore le grand nom d'Alexandre, celui de

son frère, de son jeune fils, et ceux des successeurs de cet homme qui

releva l'Égypte foulée par le gouvernement militaire des Perses. On

éclaircira toute l'histoire des Lagides; et cet examen des inscriptions

monumentales se terminera en recueillant, sur les mêmes édifices qui ont

précédé tant d'empires, leur ont survécu, et qui ont vu passer tant de

gloires, les noms les plus illustres de Rome gouvernée par les

empereurs. Ainsi les monuments de l'Égypte conservent des inscriptions

qui se lient à l'histoire ancienne tout entière, et en recèlent une

grande partie que les écrivains ne nous ont point conservée: c'est

donner une idée de l'immense moisson de faits et des documents qu'un

gouvernement protecteur des sciences utiles peut assurer aux études

solides, en ordonnant l'exécution d'un voyage auquel sont directement

intéressés les progrès de toutes les sciences historiques. Ajoutons

enfin que ce voyage, où l'on pourra étudier et comparer entre elles le

nombre immense d'inscriptions qui couvrent tous les monuments de

l'Égypte, avancerait avec une merveilleuse rapidité nos connaissances

sur l'écriture hiéroglyphique, et qu'il fournira, sans aucun doute à cet

égard, des lumières qu'on ne pourrait peut-être point obtenir d'une

étude de plusieurs siècles faite en Europe sur les seuls monuments

égyptiens que le hasard y ferait transporter à l'avenir. Sous ce point

de vue seul, les résultats du voyage projeté seraient inappréciables.

Les travaux des Français qui firent partie de l'expédition d'Égypte

n'ont fait que préparer l'Europe savante à de tels résultats, en lui

montrant, par le trop petit nombre de dessins pris sur les monuments

historiques, tout ce qu'elle doit désirer encore, et tout ce qu'on peut

attendre d'un examen approfondi et d'un voyage dont ces monuments seront

l'objet principal. Ces recherches, qui doivent produire tant de fruits

et jeter tant de lumières sur l'obscurité des temps antiques, étaient

impossibles alors. On n'avait, en effet, à la fin du siècle dernier et

dans les premières années du siècle présent, aucune donnée positive sur

le système des écritures égyptiennes; aussi les membres de la Commission

d'Égypte, et la plupart des voyageurs qui ont marché sur leurs traces,

persuadés peut-être qu'on n'arriverait jamais à l'intelligence des

signes hiéroglyphiques, ont-ils attaché moins d'intérêt à copier avec

exactitude les longues inscriptions en caractères sacrés qui

accompagnent les figures mises en scène dans les bas-reliefs

historiques; il les ont presque toujours négligées, et souvent même, en

copiant quelques scènes de ces bas-reliefs, on s'est contenté de marquer

seulement la place occupée par ces légendes. C'était cependant, sinon

pour cette époque, du moins pour l'avenir, la partie la plus

intéressante d'un tel travail. Mais enfin on doit beaucoup de

reconnaissance à ces voyageurs pour nous avoir appris, à n'en pouvoir

douter, qu'il ne dépend plus que de notre volonté de recueillir, par

exemple, dans le palais de Karnac à Thèbes, l'histoire des conquêtes de

plusieurs rois, et probablement aussi celle de la délivrance de l'Égypte

du joug des Pasteurs ou Hykschos, événement auquel se rattachent la

venue et la captivité des Hébreux; dans les sculptures de Kalabsché, le

tableau des conquêtes de Rhamsès II à l'intérieur de l'Afrique; dans les

galeries du palais de Médinet-Abou, les expéditions de Rhamsès-Meïamoun

contre les peuples de l'Asie; dans divers temples de la Nubie, des hauts

faits des Pharaons Moeris, Osortasen, Aménophis II; dans le palais de

Kourna, ceux de Mandoueï et Ousireï, etc.; enfin, dans les palais de

Louqsor, les édifices d'Ibsamboul et le palais dit d'Osimandyas, les

détails les plus circonstanciés sur les conquêtes du grand Sésostris,

tant en Asie qu'en Afrique.

De nos jours, des dessins de la totalité de ces grandes scènes

historiques, qui s'éclairent les unes par les autres, et surtout des

copies exactes des inscriptions hiéroglyphiques qu'on y a mêlées en si

grand nombre, acquerraient un prix infini et réaliseraient, sinon en

totalité, du moins en très-grande partie, les hautes espérances qu'y

rattachent les sciences historiques. Les notions positives sur le

mécanisme de l'écriture hiéroglyphique sont assez avancées, et l'on a

reconnu le sens d'un nombre de caractères assez considérable, pour

retirer sur-le-champ, avec une certitude entière, les faits principaux

et les plus précieux contenus dans ces bas-reliefs ou dans ces

inscriptions, et tous les documents utiles qu'ils renferment; enfin,

avec les connaissances nouvellement acquises sur les écritures de

l'ancienne Égypte, un voyage entrepris maintenant sur cette terre

classique, par un petit nombre de personnes bien préparées, produira

incontestablement des résultats scientifiques tels qu'on eût en vain osé

les espérer dans le temps même que l'Égypte, au pouvoir d'une armée

française, était livrée aux recherches d'une foule de savants qui ont

beaucoup fait pour les sciences physiques, naturelles et mathématiques,

mais qui manquaient de l'instrument essentiel et indispensable pour

exploiter convenablement la mine si riche de documents historiques que

la fortune des armes livrait à leur examen. La France guerrière a fait

connaître à fond l'Égypte moderne, sa constitution physique, ses

productions naturelles, et les différents genres de monuments qui la

couvrent: c'est aussi à la France, jouissant de la faveur de la paix, si

propice au progrès des sciences et de la civilisation nouvelle, à

recueillir les souvenirs gravés sur ces monuments témoins d'une

civilisation primitive et des efforts progressifs des sciences sur une

terre qui en fut le berceau: elles en sortirent pour éclairer l'Europe

encore à demi sauvage lorsque l'Égypte était déjà déchue de sa première

splendeur: l'Europe remontera donc ainsi vers ses plus antiques

origines.

Après cet exposé sommaire des motifs généraux du voyage, il reste à

indiquer l'ordre détaillé des travaux que doivent exécuter les personnes

chargées de cette entreprise littéraire.

1° Visiter un à un tous les monuments antiques de style égyptien, en

faire dessiner _l'ensemble_, et lever _le plan_ du petit nombre de ceux

que les voyageurs ont négligés ou n'ont point suffisamment étudiés.

2° Rechercher sur chaque _temple_ les inscriptions dédicatoires donnant

l'époque précise de leur fondation, et celles qui indiquent toujours

l'époque où ont été exécutées les différentes parties de la décoration.

C'est, en d'autres termes, recueillir les éléments positifs de

l'histoire et de la chronologie de l'art en Égypte.

3° Copier avec soin, dans tous leurs détails et avec leurs couleurs

propres, les images des différentes _divinités_ auxquelles chaque temple

était dédié. Recueillir les inscriptions religieuses relatives à ces

divinités, et tous les titres divers qui leur sont donnés.

4° Copier surtout les tableaux mythologiques où plusieurs divinités sont

mises en scène.

5° Dessiner les bas-reliefs représentant les diverses cérémonies

religieuses, et tous les instruments de culte.

Ces divers travaux auront pour résultat de faire connaître à fond

l'ensemble du culte égyptien, source de toutes les religions païennes de

l'Occident, et serviront à démontrer les nombreux emprunts que la

religion des Grecs fit à celle de l'Égypte. On terminera ainsi les

dissidences qui partagent les savants sur une matière mise en discussion

avant de posséder les éléments indispensables pour en éclaircir les

difficultés.

6° Prendre, dans les temples, des calques exacts des figures

représentant les divers souverains de l'Égypte, et avec tous les détails

de costume, afin de former ainsi l'_iconographie_ des rois et des

reines; ces bas-reliefs, surtout ceux de l'époque la plus ancienne,

offrant le _portrait_ des Pharaons, de leurs femmes et de leurs enfants.

7° Rechercher dans les palais de Thèbes, d'Ahydos, de Sohleb, et dans

tous les genres d'édifices, tous les _bas-reliefs historiques_; les

dessiner avec soin, figures et légendes, et copier les longues

inscriptions historiques qui les suivent ou les séparent.

8° Recueillir dans les palais et les tombeaux des rois tout ce qui se

rapporte à la vie publique et privée des Pharaons.

9° Dessiner dans les catacombes de Thèbes ou des autres villes

égyptiennes les tableaux et les inscriptions relatives à la _vie civile_

des diverses classes de la nation, surtout ceux qui retracent les arts,

les métiers et la vie intérieure des Égyptiens; faire le recueil des

costumes des diverses castes, etc.

10° Copier les inscriptions votives, gravées sur la plate-forme des

temples, sur les rochers environnants et dans les catacombes, toutes les

fois que ces inscriptions porteront _une date_ clairement exprimée.

11° Recueillir toutes les _légendes royales_, sculptées sur les

édifices, avec leurs diverses variantes, et préciser le lieu où elles se

lisent, pour déterminer ainsi l'ancienneté relative de chaque portion

d'un même édifice, et l'état soit progressif, soit rétrograde de l'art.

12° Rechercher et faire dessiner avec soin tous les bas-reliefs et

tableaux _astronomiques_, prendre les dates exprimées soit sur ces mêmes

sculptures, soit dans leur voisinage, pour démontrer sans réplique

l'époque assez récente de ces compositions, que l'esprit de système

s'obstine encore, malgré des démonstrations palpables, à considérer

comme remontant à des siècles fort antérieurs aux temps véritablement

historiques. On fixera également ainsi l'opinion encore incertaine des

savants à l'égard du point réel d'avancement auquel les Égyptiens

avaient porté la science de l'astronomie.

13° On devra recueillir avec un soin scrupuleux tous les _caractères

hiéroglyphiques_ de formes différentes, en notant les couleurs de chacun

d'eux, afin de former le tableau le plus approximativement complet qu'il

sera possible de tous les caractères employés dans l'écriture sacrée des

Égyptiens.

14° On dessinera toutes les _inscriptions_ qui peuvent conduire soit à

confirmer, soit à étendre nos connaissances, relativement à la langue et

aux diverses écritures de l'ancienne Égypte.

15° Il est du plus pressant intérêt pour les études historiques et

philologiques de chercher dans les ruines de l'Égypte des _décrets

bilingues_, semblables à celui que porte la pierre de Rosette. Ces

stèles existaient en très-grand nombre dans les temples égyptiens des

trois ordres. Des fouilles seront donc dirigées dans l'enceinte de ces

temples, pour découvrir de tels monuments, par le secours desquels le

déchiffrement des textes hiéroglyphiques ferait un pas immense.

16° Le directeur du voyage ferait aussi exécuter des _fouilles_ sur les

points où il serait possible de rencontrer des monuments historiques de

divers genres: ceux des objets trouvés et qui mériteraient quelque

attention seraient emportés pour être placés au _Musée royal du Louvre_,

si ces objets étaient d'ancien style égyptien, et au _Cabinet des

antiques de la Bibliothèque royale_, si ces objets étaient des médailles

et des pierres gravées, ou autres monuments de style grec ou romain. Les

_statues grecques ou romaines_ appartiendraient aussi au Musée des

antiques du Louvre.

17° On pourrait faire également, à Thèbes et dans toutes les autres

parties de l'Égypte, des achats d'objets intéressants pour les

_collections_ royales; on pourrait compléter ainsi avec avantage les

diverses séries de monuments antiques qui existent dans ces

établissements.

18° On désire depuis longtemps que des personnes instruites dans les

langues orientales visitent les couvents de la vallée des lacs de Natron

et de la Haute-Égypte, et examinent les livres coptes ou autres que

renferment les _bibliothèques des moines chrétiens_, lesquelles peuvent

contenir des ouvrages importants. Cette visite pourrait être faite avec

soin pendant le voyage, et il serait facile peut-être d'acquérir des

manuscrits intéressants à peu de frais.

19° Quelques voyageurs en Égypte ont parlé d'inscriptions en _caractères

inconnus_, tracées ou gravées sur quelques monuments; on s'attacherait à

les recueillir, précisément parce qu'elles sont considérées comme

inconnues. Il en serait de même des _manuscrits_ ou _inscriptions en

phénicien_, dont il n'existe encore qu'un très-petit nombre en Europe,

ainsi que des inscriptions en caractères persépolitains ou

_cunéiformes_, dont l'alphabet n'est pas encore entièrement connu,

quoique les monuments où ils sont employés ne soient pas très-rares. La

découverte des hiéroglyphes phonétiques a concouru à accroître cet

alphabet au moyen d'une courte inscription en caractères cunéiformes et

en caractères égyptiens. On peut en trouver d'autres, qui seraient

soigneusement copiées.

20° Il manque à la Bibliothèque du Roi quelques-uns des plus utiles

ouvrages de la _littérature arabe_. On aurait peut-être l'occasion de

les acquérir à un prix convenable.

Tels sont le but, le plan et les motifs d'un voyage en Égypte.

Pour l'exécuter, M. Champollion n'attend plus que les ordres du Roi.

Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829 · 第 15 / 82 题