FAIT L'EXPORTATION

Un homme couvert d'une blouse bleue, le front ruisselant de sueur,

vint au-devant de lui.

--Ah! dit-il en abordant le jeune homme, vous voilà enfin,

monsieur Martin. A dire vrai, je n'espérais plus vous revoir, je

vous croyais parti. Souvent j'ai eu l'intention de m'informer,

mais je suis si occupé quand je vais à Paris, que je n'ai pas une

minute à moi.

--Vous avez donc repris les affaires, mon cher Lansade? demanda

Martin.

--Ah Dieu! non, répondit le marchand, c'est bien fini. J'ai eu le

bonheur de faire ma petite affaire, cela me suffit, maintenant je

me repose. Je fais par-ci par-là quelques petites bricoles, mais

c'est pour ne pas trop m'ennuyer.

--A voir votre maison, on dirait une vraie manufacture.

--N'est-ce pas? mais il n'en est rien. Je fais quelques petites

affaires avec les marchands des environs, c'est moi qui les

fournis, je vends presque autant qu'à Paris. Je fais ça en

m'amusant. Voyez ce que c'est: autrefois, j'avais un commis et un

garçon, maintenant je suis tout seul et je fais l'exportation;

mais à vrai dire, je travaille comme quatre; il faut bien

s'occuper un peu.

Sans plus se soucier de son visiteur, Lansade se mit à emballer

des verres, à clouer des caisses, à choisir des porcelaines.

--Sans cérémonies, monsieur Eusèbe, dit-il au bout d'un instant,

voulez-vous casser une croûte sous le pouce?

--Merci, dit Eusèbe, il faut que je sois à Versailles avant

midi... Je voulais vous demander quelque chose.

Les traits du marchand se décomposèrent, et un malaise manifeste

s'empara de lui.

--Je voudrais, continua le jeune homme, que vous me disiez ce que

c'est que le Devoir?

--C'est bien facile, monsieur Eusèbe, répondit Lansade en raclant

avec une pierre ponce le dessous rugueux d'une assiette; le

Devoir, c'est de travailler quand on est jeune, de faire honneur à

sa signature, et une fois qu'on a fait sa pelote, de faire place à

d'autres; chacun son tour.

Eusèbe prit congé du marchand.

--A vous revoir, monsieur Martin, dit celui-ci; venez donc

me demander à déjeuner un de ces jours; tâchez que ce soit un

dimanche.

Le temps était beau, les buissons en fleurs. Eusèbe, qui depuis

longtemps n'avait pas vu la campagne, éprouva, malgré sa

préoccupation, un bien-être indicible, et résolut de faire sa

route à pied.

--J'ai eu tort, se dit-il, de questionner tous ces gens-là, qui

envisagent le Devoir chacun à un point de vue différent; le seul

homme qui puisse m'instruire sur ce point, c'est l'honorable

magistrat qui a bien voulu me faire voir le néant de mon existence.

Une heure après, le jeune homme frappait à la porte du logis de M.

de la Varade, qui était absent. Un domestique l'introduisit dans

le cabinet de travail du juge en le priant d'attendre; son maître,

disait-il, ne devait pas tarder à rentrer.

Eusèbe attendait depuis plus de dix minutes et allait se retirer,

lorsque, parmi des livres placés sur une table, ses yeux

remarquèrent un dictionnaire français.

--Ah! se dit-il, mon pressentiment ne m'avait pas trompé, c'était

bien ici que je devais trouver ce que je cherche. Il se mit à

feuilleter et trouva:

Devoir, _subst. masc_. _Ce à quoi l'on est obligé par la

conscience, par la raison, par la bienséance, par la loi, par

l'usage._

Il laissa tomber le livre avec découragement.

--Me voici plus embarrassé que jamais, pensa-t-il, puisque les

choses auxquelles la loi, l'usage, la bienséance vous obligent,

sont juste le contraire de celles que dictent la conscience et la

raison.

Eusèbe en était là de ses réflexions, lorsqu'une jeune femme à

l'œil vif apparut sur le seuil de la porte. C'était Mme de la

Varade.

--Mon mari, dit-elle, me fait dire qu'il ne rentrera que fort

tard; je suis désolée, monsieur, qu'on vous ait fait attendre

inutilement.

--C'est moi, madame, qui regrette qu'on vous ait dérangée.

--Voulez-vous me dire votre nom?

--Eusèbe Martin.

Les femmes des juges d'instruction savent mieux ce qui se passe

que le procureur général, leurs maris leur disent tout. M. de la

Varade avait raconté à sa femme le duel d'Eusèbe, aussi celle-ci

regardait-elle avec curiosité ce tout jeune homme, qui possédait

l'amour d'une femme relativement célèbre.

--Si, reprit Mme de la Varade après un long silence, vous avez

absolument à parler à mon mari et que vous vouliez attendre son

retour...

--Merci, madame, interrompit Eusèbe, je ne saurais me rendre

indiscret à ce point. Je n'ai rien à dire d'important à monsieur

le juge d'instruction. Hier, dans un moment de bonté, il a bien

voulu me donner de bons avis; malheureusement, je n'ai pas

parfaitement saisi sa pensée, et aujourd'hui je venais le prier de

me définir un mot qu'il appelle la religion des sociétés.

--Et quel est ce mot?

--Le Devoir.

Mme de la Varade éclata de rire avec tant de bonne foi, qu'Eusèbe

troublé ne put voir les plus jolies dents du monde, des dents si

blanches, si blanches, que la réverbération des lèvres les faisait

paraître roses.

--Comment, monsieur, dit la jolie rieuse, c'est pour savoir cela

que vous êtes venu de Paris?

--Oui, madame.

--Eh bien, je vais vous satisfaire.

--Je vous en serai bien reconnaissant, je vous assure, madame.

--Savez-vous ce qu'était l'Hydre de Lerne?

--Mais, reprit Eusèbe en balbutiant, je crois que c'était un

monstre fabuleux...

--Vous y êtes; une vilaine bête qui avait sept têtes. On en

coupait une, il en naissait sept autres. Eh bien, monsieur, le

Devoir est un monstre moral; toutes les fois qu'on en a accompli

un, il en reste sept autres à accomplir.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 95 / 103 题